“L’Islamisme” à l’université ou l'inquisition à l'Obs ?

Réponse aux accusations mensongères de Matthieu Aron (L'Obs 16 novembre 2018) contre le jury de la thèse pour le doctorat en sciences politiques soutenue le 20 novembre 2017 à l'IEP d'Aix-en-Provence par M. Nabil Ennasri

 

Monsieur le Directeur,

Gravement diffamé par l’article de l’un de vos collaborateurs, j’ai l’honneur de vous demander, dans le cadre de la législation sur le droit de réponse, de bien vouloir publier dans vos colonnes le rectificatif suivant:  

Le 20 novembre 2017, en vue de l’obtention du grade de docteur en science politique, M. Nabil Ennasri a soutenu, à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, une thèse intitulée “Yusuf al-Qaradhawi et la politique étrangère du Qatar : une diplomatie ”religieuse” ? (2003-2013)”. En date  du 16 novembre 2018, dans les colonnes de votre hebdomadaire, mes collègues membres du jury et moi-même avons été surpris de découvrir, sous la plume de votre collaborateur M. Aron, une mise en cause particulièrement peu argumentée du caractère scientifique de ce travail et de la déontologie des six membres du jury qui l’ont consacré. Votre collaborateur ne se contente pas de jeter le soupçon sur les mécanismes de l’évaluation scientifique par les pairs qui fonde depuis toujours le fonctionnement de l’université. Il le  fait avec une profonde méconnaissance aussi bien du fonctionnement de l’institution qu’il dénonce que de son sujet  tout entier.

Contrairement à ce que prétend Matthieu Aron,  François Burgat, le  directeur de la thèse, ne pouvait précisément pas être le président du jury de la soutenance. En effet, s’il peut y assister, le directeur de la thèse ne dispose pas du droit de participer à la délibération finale du jury et encore moins au vote qui la conclut. M. Aron se contente de reprendre les termes de la campagne calomnieuse lancée par divers bulletins communautaires avant même cette soutenance. Et il ne se donne pas la peine de savoir que, depuis lors, cette thèse, consultable par le public, a circulé et a même  être citée à plusieurs reprises dans l’un des rapports publiés sous l’égide de l’institut Montaigne par Hakim El Karoui, peu suspect de complaisance avec les islamistes. Hormis... la remarque “de certains observateurs ayant assisté à la soutenance” (sic) votre collaborateur ne mobilise donc pas la moindre connaissance du travail qu’il incrimine. Il malmène tout autant les exigences de la “laïcité à la française”, qui n’ont jamais signifié l’illégitimité, comme objet scientifique, du fait religieux - dans ses appropriations les plus diverses, y compris “radicales”.  La vieille question de la proximité des chercheurs vis-à-vis de leur objet d’étude, débat fort ancien en sciences sociales, manié ici de façon particulièrement réductrice, ne saurait constituer un élément discréditant leur travail a priori  : il est désormais bien établi que nul ne saurait avoir une position désincarnée et omnisciente. Il est en revanche attendu d’objectiver son rapport à son objet d’étude, en explicitant l’origine des cadres analytiques - qu’il s’agisse de modèles théoriques établis par des travaux scientifiques ou d’éléments plus personnels. Tout permet d’affirmer au jury que M. Ennasri s’est - lui -   astreint dans son travail de thèse à cet effort réflexif à l’égard de l’objet de son enquête. En revanche, ce sont précisément ces qualités qui sont manifestement demeurées étrangères à l’auteur des accusations portées contre lui et contre son jury de thèse.

Le reste n’est qu’ accusations sans fondement, reprenant les standards connus du complotisme  (M. Ennasri aurait été “formé par Tariq Ramadan” !) et le registre douteux du sous-entendu. La caution que vous apportez à ces procédés fragiles attristeront les admirateurs d’un hebdomadaire qui avait su pourtant  conserver longtemps, même sur les sujets les plus brûlants, la hauteur rédactionnelle de ses fondateurs.

 

Baudouin Dupret,

Directeur de recherche au CNRS, président du jury de  la thèse pour le doctorat de sciences politiques soutenue le 20 novembre 2017 par  M. Nabil Ennasri, à l’ IEP d’Aix-en-Provence.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.