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Billet de blog 10 février 2022

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L’hospitalité nous protège des pouvoirs de domination

Liberté de partir et Hospitalité sont les deux faces d'un même processus : l’une ne peut s’exercer sans l’autre et toutes deux, ensemble, constituent un des meilleurs remparts au développement des pouvoirs de domination.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

     Dans leur ouvrage « Au commencement était… une nouvelle histoire de l’humanité » publié à l’automne dernier, l’anthropologue David Graeber et l’archéologue David Wengrow, caractérisent la liberté par trois formes pratiques qui, lorsqu’elles sont exercées, permettent très concrètement et très efficacement de résister à toute forme de domination. Il s’agit de la liberté de partir, de désobéir et de reconfigurer sa réalité sociale.

     C’est probablement la première de ces formes, celle de partir, qui est la plus puissante : en présence d’un conflit, face à un despote, quitter les lieux pour trouver ailleurs un cadre de vie convenable et vivable est la limite effective du pouvoir de domination des uns sur les autres : si la liberté de partir à tout moment est possible, alors le despote ne peut rester tel que dans le champ restreint de son espace contrôle… Sortir de sa zone d’influence suffit à éviter son pouvoir de domination. Cependant, cette liberté première ne peut s’exercer que si l’accueil, en n’importe quel lieu, est une réalité effective, si l’hospitalité est partout observée. En revanche, si trouver un nouvel espace pour constituer d’autres relations sociales est difficile pour mener à bien son existence, si les conditions de s’y installer, de s’y reposer, d’y mener des activités sont dégradées, alors, le départ est différé, voire abandonné. Contraint de rester, les relations de pouvoir et d’asservissement se développent.

Liberté de partir et hospitalité sont donc les deux faces d’une même pièce, rappellent D. Graeber et D. Wengrow : l’une ne peut s’exercer sans l’autre et toutes deux, ensemble constituent un des meilleurs remparts au développement des pouvoirs de domination.

    Les Européens font un apprentissage rapide et renforcé de l’inhospitalité : il n’y a pas si longtemps, des murs étaient érigés par les régimes autoritaires pour empêcher le départ (URSS, Corée du Nord). Aujourd’hui, ils sont aussi construits et financés par les pays inhospitaliers pour empêcher l’accueil des personnes fuyant les pouvoirs de domination.

    En développant institutionnellement notre inhospitalité, par l’instauration de structures dédiées comme Frontex, par des lois, par l’élection de gouvernants qui renforcent les barrières à la circulation des hommes mais pas des biens, en nous y éduquant nous-mêmes par l’invisibilisation des conditions dans lesquelles nous contraignons les exilés  à subsister dans des camps, nous renvoyons ces femmes, ces hommes, ces enfants, qui auraient du être nos hôtes, aux espaces de dominations économiques, politiques et sociales qu’ils cherchent à fuir. Mais ce faisant, nous participons au maintien et au renforcement de nos propres systèmes d’asservissement auxquels nous nous soumettons. Si nous rendons l’accueil agressif, hérissé de procédures, de pics et de barbelés, partir nous devient impossible : nous le redoutons pour nous-mêmes à l’image de l’accueil que nous (nous) réservons.

    Le contrôle de la mobilité des hommes est une antienne des systèmes d’asservissement hiérarchiques.  On le redécouvre aujourd’hui, dans le monde du travail : les salariés n’auraient plus autant peur de quitter leur entreprise qu’auparavant. Des directions d’entreprises s’inquiètent. On parle de « Grande Démission », qui voit des employés rechercher de meilleures conditions de travail, une activité plus utile ou plus conforme à leurs exigences et attentes. Le rapport de forces, appelé parfois pacte social entre l’entreprise et ses salariés, serait, dit-on, ébranlé.

    Si les institutions de domination n’ont plus les moyens suffisants de contrôler les circulations seulement par des forces dédiées, une des meilleures façons est de rendre chacun, vous, moi, nous, acteurs de ce contrôle en nous rendant tous individuellement inhospitaliers : le départ n’est pas interdit… c’est l’arrivée qui est incroyablement difficile. Et ce faisant, nous construisons nos propres chaînes de soumission aux pouvoirs de domination.

    « L’homme a commencé par les pieds », écrivait Leroi-Gourhan dans les années 60, dénonçant ironiquement une représentation de l’évolution humaine qui voulait que l’homme ait disposé tôt d’un cerveau développé dans un corps de brute, alors que c’est bien grâce à la bipédie que la main s’est libérée de la seule fonction de locomotion pour devenir outil, et que le cerveau a pu se développer. Il serait bon que l’Homme puisse continuer ainsi… par les pieds pour se préserver de tout asservissement et de toute domination. Pour cela, il ne dépend que de nous de développer notre hospitalité.

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