France (Télécom), plus jamais ça ?

Monsieur le Président de la République Française,

Vous êtes très certainement tenu au courant du déroulement du procès au pénal de l’entreprise France Télécom et  de quelques-uns de ses cadres dirigeants, tous issus d’écoles ou d’institutions prestigieuses. Mais si bien formés soient-ils, ces derniers se sont avérés profondément mal éduqués : sûrs de leur personne et de leur jugement, convaincus du bien-fondé et de la pertinence de leur vision qui les ont aveuglés et les aveugle encore, ils n’écoutaient pas grand monde, en tous cas pas les salariés de leur entreprise, ni les Médecins du Travail, ni les Comités d’Hygiène et de Sécurité et des Conditions de Travail et encore moins les Syndicats. Comme s’il n’y avait pas d’autres parcours pour l’entreprise (« il n’y a pas d’alternative ») que de sacrifier les salariés de France Télécom à l’autel de la valeur pour l’actionnaire : entre 2005 et 2011, l’entreprise France Télécom versera par an entre 2,5 et 3,7 Milliards d’Euros de dividendes, soit entre 25 et 40% du montant de la masse salariale. Ne compte encore aujourd’hui, pour ces cadres d’entreprise, que le quitus donné par Jacques de Larosière de Champfeu, cité au procès comme témoin par la Défense,  ancien administrateur de France Télécom à « l’époque Lombard », ancien Directeur du Trésor, ancien Gouverneur de la Banque de France et ancien Directeur Général du FMI : « [La stratégie de M Lombard] était bonne pour l’entreprise. Ce qui était essentiel, c’était de gagner le défi de la modernisation. » (Extrait du journal Le Monde, article du 15 Mai 2019). Mais à quel prix ? Ces hommes si bien formés mais si mal éduqués acquiescent ainsi, à peine gênés, au principe de bon sens en cuisine mais qui, lorsqu’appliqué aux hommes, glace le sang : «On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ». Merci pour « eux » !

Alors, se dit-on, c’est du passé… France Télécom, plus jamais ça !

 

Mais, Monsieur le Président, qu’en est-il de la société française, qui, plutôt de mauvais gré que de bon gré, vous a désigné à la plus haute fonction politique ? Qu’en est-il de l’Hôpital, du corps médical et paramédical du Secteur Public ? N’entendez-vous pas les analyses portées par les médecins, les infirmiers, les aides-soignants et leurs représentants ? Que rapportent les Médecins du Travail de l’APHP ?

Madame La Ministre de la Santé a dénoncé publiquement le 4 Juin les arrêts maladie de soignants de l’Hôpital Lariboisière considérant qu’il s’agit d’une action qui « accroit la fatigue des autres. » J’ai cru, je vous l’assure, Monsieur le Président, revenir 10 ans en arrière sous la « gouvernance » Lombard de l’entreprise France Télécom. Si vous et votre Ministre n’entendez rien, résonne encore en moi les propos d’un chef d’équipe de France Télécom : il dénonçait le refus courageux d’un de ses collègues de participer aux objectifs de diminution ciblée des effectifs parce que, disait-il, « ce collègue laissait le sale boulot à faire aux autres ». Refuser de participer à ce qui n’est plus tenable, à cause de l’épuisement au travail, du risque d’accident et de la rupture éthique, que ce soit à l’APHP, à France Télécom ou ailleurs serait condamnable, car, Monsieur le Président, il faudrait coûte que coûte continuer de casser des œufs à l’autel de la « Modernité ». Et c’est œufs-là, aujourd’hui ce sont pour l’Hôpital Public les soignants et les patients.

Le mécanisme de cette perversion qui rationalise et justifie les comportements condamnables et dénonce et déqualifie au contraire les actions saines et légitimes qui s’opposent à la monstruosité des faits conduits par des hommes a été amplement décrite par Christophe Dejours dans « Souffrance en France : la banalisation de l’injustice sociale » paru en 1998. La banalisation de l’injustice sociale, cela-vous parle-t-il Monsieur le Président ? Probablement non, car vous avez grandi dans ces années 90 qui ont vu cette injustice s’accroître pour finalement s’installer,  étonnamment invisible. « Le poisson ne voit pas l’eau dans laquelle il vit » dit-on.

De même,  qu’avez-vous retenu de « Jojo, le Gilet Jaune » si ce n’est la conviction d’aller plus vite et plus fort dans l’accroissement de l’injustice fiscale et sociale et dans le démantèlement des infrastructures collectives (Santé, Education, transferts sociaux que vous qualifiez, on ne peut plus indûment, de taxes).

A la violence, que répond votre gouvernement ? Par plus de violence encore : 1 décès,  5 mains arrachées, 24 éborgnés, 307 blessures à la tête, 841 signalements, inventaire des violences policières au 15 Juin 2019  (source « Allô Place Beauvau ? c’est pour un bilan »). Et quels mots employez-vous lorsqu’on évoque en votre présence les faits et l’évidence : « Ne parlez pas de “répression” ou de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit », lapsus ou  incompréhension de votre part, l’un et l’autre profondément inquiétant quant au sens que vous entendez donner implicitement ou explicitement au concept d’«Etat de Droit.»

 

Ne comprenez-vous donc pas que votre projet de société n’est pas celui de la population française, tout comme M Lombard ne percevait pas que son France Télécom imaginé n’était pas celui des employés.  Ne voyez-vous pas combien votre comportement et celui de votre gouvernement diffèrent peu des actions de ces cadres de France Télécom aujourd’hui poursuivis ? Jusqu’à la justification même du « plan de route » : pour vous, la dette de l’Etat soumise aux règles du Marché obligataire et des contraintes implicites de la Banque Centrale Européenne et explicites du « Pacte de stabilité (sic) et de croissance (re-sic) » du Traité sur l’Union Européenne relatif aux déficits budgétaires « dits » excessifs ; pour M Lombard, le Marché et le désendettement de l’entreprise qui s’était engagée de façon inconsidérée sous M Bon, précédent PDG de l’entreprise, et qui « justifiait » dorénavant de faire  « rendre » la « juste » Valeur à l’actionnaire jusqu’à épuisement…

Sans doute, comme ces cadres à l’époque, tenez-vous votre jugement en si haute estime – vous êtes si bien formé-  que vous n’imaginez même pas qu’il puisse être « hors des clous » de l’Ethique et du Droit –  êtes-vous bien éduqué ? L’assurance de votre bon droit (« Il n’y a pas d’alternative ») et de votre impunité et de votre toute puissance  (« S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher ! » avez-vous déclaré le 25 Juillet 2018 dans un autre contexte) ne vous permet pas d’envisager un jour être conduit en Justice par ces « œufs sacrifiés », leur famille ou leurs amis qui auront pris le relais de leur juste opposition.

Si vous bénéficiez effectivement d’une immunité quasi complète, qu’en est-il de vos Ministres qui sont justiciables devant la Cour de Justice de la République, sur la saisine de toute personne qui se déclare lésée par un crime ou un délit commis par un membre du Gouvernement dans l'exercice de ses fonctions, crime qui pourrait relever de l’homicide involontaire, chef qui n’a finalement pas été retenu contre les prévenus du procès de France Télécom ? Qu’en sera-t-il des Chefs de l’Administration Centrale dont l’action aura conduit à des suicides ou à faire commettre par personne dépositaire de l’autorité publique sous leur responsabilité des violences volontaires ou involontaires ?   

 

Alors France (Télécom), plus jamais ça ? Mais c’est encore, malheureusement, honteusement, catastrophiquement, aujourd’hui en France plus que jamais ça !

 

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