La crise sanitaire comme naturalisation d'une désorganisation organisée

La crise sanitaire est présentée comme une catastrophe naturelle. Il s'agit de responsabiliser chaque individu face à la vague qui vient. Mais les responsabilités des Présidences Sarkozy, Hollande, Macron, de leurs Ministres de la Santé respectifs, et des Lois de Financement de la Sécurité Sociale votées au Parlement n’auraient en rien contribué activement à la situation sanitaire actuelle.

En 20 ans, la logique comptable a procédé à la suppression de 100 000 lits d’hospitalisation complète (hospitalisation du patient de plus de 24 heures), soit 20% des capacités d’accueil (source : "Le Quotidien du Médecin" ou "Le Monde" 17/10/2019). On est passé ainsi de 500 000 lits d'hospitalisation complète en 2000 à moins de 400 000 en 2019. Ce sont ces 100 000 lits qui font cruellement défaut aujourd’hui. En effet, ce n’est pas tant la dangerosité du coronavirus en lui-même que l’incapacité actuelle du système hospitalier à accueillir en réanimation les malades, qui rend la situation intenable et tue…

Cet élément factuel, la disparition de 100 000 lits, est absent des discours actuels sur l’épidémie… Nous serions face au Monde, à l’Absurde et à ses manifestations qui nous échappent. Nous serions en guerre, etc. Chacun doit se responsabiliser individuellement face à la vague qui vient, inexorable, etc.

De responsabilité politique et citoyenne aucune. Les présidences Sarkozy, Hollande et Macron, leurs Ministres de la Santé respectifs Bachelot, Touraine ou Buyzin pour ne citer que ceux-là, les Lois de Financements de la Sécurité Sociales votées chaque année au Parlement n’auraient en rien contribué activement à la situation sanitaire désastreuse actuelle.
Ce serait seulement Dame Nature, qui implacable mettrait à l’épreuve nos sociétés. Pour le politique, il est préférable, en effet, de « naturaliser » la crise sanitaire plutôt que de reconnaître la responsabilité de la désorganisation organisée des hôpitaux, en France, en Italie, en Espagne ou en Angleterre depuis 10 ou 20 ans… Et pourtant, ce n’est pas faute d’alarmes portées par  la profession médicale, par des citoyens et des politiques depuis plusieurs années, sur la mise en danger de la Santé Publique et des personnels soignants… On ne saurait inventorier toutes les interventions, manifestations, grèves etc.

L'hôpital a importé de l'entreprise la gestion en flux tendus, optimisant les coûts lorsque tout va bien : le malade est devenu un matériau à valeur ajoutée, qu'il faut faire circuler au plus vite. Le stock de malades est coûteux au sein de l'hôpital comme l'est une automobile sur un parking d'usines (excusez-moi du prosaïsme, de comparer ainsi un homme à un équipement, une voiture, un smartphone, ou je ne sais quoi!). L'hôpital n'est donc plus lieu d'accueil et de soins, mais de soins seulement (voir l'excellent ouvrage de P.-A. Juven, F. Pierru et F. Vincent : "La casse du siècle : à propos des réformes de l'hôpital public"). Il faut que l'hospitalisation complète cède la place à l'hospitalisation ambulatoire, objectif motivé en partie pour de très bonnes raisons (diminuer le risque nosocomial, favoriser le confort des malades) mais aussi pour de très mauvaises raisons dont nous payons le coût humain exorbitant aujourd’hui : un lit vide était considéré comme une aberration, une dépense inutile et scandaleuse… Mais aujourd’hui, c’est devenu une ressource rare indispensable pour absorber la situation de crise !
On a survendu l’hospitalisation ambulatoire pour des raisons comptables sans tenir compte de la réalité : surcharge des urgences, médecine de ville en incapacité d’absorber le dit ambulatoire ; report des frais de prises en charge sur les mutuelles ou les patients. Mais également, disparition des marges de manœuvre en cas de crise… Là encore, ce n’est pas faute d’avoir été informés !

Cet hiver et l’hiver précédent, les capacités d’accueil des hôpitaux parisiens pour les nourrissons atteints de bronchiolite ont été notoirement insuffisantes, des chefs de services alertant sur un risque de crise sanitaire... (liens ici et là)
Celle-ci a failli avoir lieu. Des nourrissons d’Ile de France ont été accueillis dans les hôpitaux d’Amiens ou Orléans et ailleurs… Comme une répétition générale avant la crise actuelle.

La Présidence et ses gouvernements successifs ont persévéré et nous coûtent aujourd’hui un « pognon (et un nombre de morts) de dingue ! »

La crise passée, il sera nécessaire de mettre à plat la responsabilité de chacun, devant la Justice. Nous sommes face à une désorganisation organisée de la Santé Publique depuis 20 ans dont les conséquences ne sont pas sans rappeler celles de l’affaire du Sang Contaminé. Mais cette fois-ci, elle concerne plusieurs pays simultanément.

 

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