Togo : Faure laisse mourir les prisonniers politiques dont son frère Kpatcha

Cinq prisonniers politiques, torturés en détention, sont morts récemment. Le Comité pour la Libération de tous les Prisonniers Politiques du Togo alerte sur la gravité de la situation. Le traitement réservé aux détenus de l’Affaire complot contre la sûreté de l'Etat, dont Kpatcha Gnassingbé, frère du président, laisse planer des doutes sur les intentions réelles de F. Gnassingbé à son égard.

FAURE GNASSINGBE, INDIFFERENT, LAISSE MOURIR LES PRISONNIERS POLITIQUES DU TOGO, DONT SON PROPRE FRERE, KPATCHA GNASSINGBE.

Le président de la république togolaise, Faure Gnassingbé, et son frère Kpatcha Gnassingbé, détenu depuis 2009, dans l'affaire dite de Complot contre la sûreté de l'Etat Le président de la république togolaise, Faure Gnassingbé, et son frère Kpatcha Gnassingbé, détenu depuis 2009, dans l'affaire dite de Complot contre la sûreté de l'Etat

« La liberté est une rupture. Elle n’est pas une affaire de courage, mais d’amour. »

François Mitterrand dans « Ma Part de vérité. De la rupture à l’unité », mars 1986 

De notre appel du 1er nov. 2013, « Gouvernance de Faure Gnassingbé sans « droits humains » pour les réfugiés : Les oubliés d’Agame au Bénin depuis 2005... », au relais de l’article de notre confrère Liberté du 18 mai 2021, « Kpatcha Gnassingbé risque une amputation, faute d’évacuation sanitaire, Pendant ce temps, Faure Gnassingbé arpente le monde »,[i] la litanie togolaise des atteintes aux droits humains n’en finit pas. Faure Gnassingbé et ses gouvernements, poursuivant avec détermination leur politique récurrente d’atteinte aux libertés fondamentales, écrivent une histoire contemporaine du Togo que les historiens regarderont à travers le prisme de la violence et de l’inhumanité.

Au mois de février (mise à jour en avril 2021), le Comité pour la Libération de tous les Prisonniers Politiques du Togo (Comité) a publié un mémorandum [ii] faisant état sur une période récente, de 111 détenus politiques ou d’opinion, gardés à vue ou détenus dont 7 seulement au total ont été libérées. Ce mémorandum décrit le mécanisme de la politique répressive et liberticide du gouvernement.

Selon une somme d’allégations convergentes recueillies, il ressort du constat du Comité que « la pratique de la torture est une réalité dans les geôles togolaises. Le camp GP [Camp Général de Police, rue Atiomé à Lomé, NDLR], et le SCRIC sont régulièrement cités par les détenus comme étant des lieux de pratique de torture. » Rappelons que le camp GP et le Service Central de Recherches et d’Investigations Criminelles (SCRIC) dépendent directement des Forces Armées Togolaises (FAT).

En dehors de ces deux centres officiellement répertoriés, de nombreux témoignages attestent de l’utilisation de maisons individuelles comme des « lieux de détention secrets où des personnes arrêtées sont conduites cagoulées pour les empêcher de repérer les lieux », dans lesquelles également sont commises des tortures. Cela permet ainsi d’échapper au regard des associations de défense des droits humains, et amoindrit considérablement les possibilités d’enquête et de récolement des preuves.

Prenant en compte cette situation, le Comité contre la torture des Nations Unies a interpelé le Togo le 7 août 2019, par rapport aux « allégations de torture et de mauvais traitements en détention... notamment contre des personnes arrêtées suite à leur participation à des manifestations, ou à leur soutien aux revendications de l'opposition ». Mais depuis 2006, lors de l’Examen Périodique Universel (EPU) des Nations-Unies sur la situation des droits humains, sur les nombreuses interpellations relatives à la torture, les représentants du Togo ont pris pour habitude d’éluder ou répondre évasivement.

A la une de la presse togolaise et africaine, les droits de l'homme et le cas Kpatcha Gnassingbe A la une de la presse togolaise et africaine, les droits de l'homme et le cas Kpatcha Gnassingbe

FAURE GNASSINGBE INSENSIBLE A LA SANTE ET AUX DEGRADATIONS PHYSIQUES

Outre la révélation du Comité sur le décès en prison, sans avoir été jugés ni condamnés, de 5 prisonniers pour raisons politiques, torturés en détention, Mourane Tairou, Saibou Moussa, Alassani Issaka, Seybou Allilou et Moutawakikou Ouro-Djifa, il a également établi selon les témoignages recueillis auprès des familles, que certains sont actuellement dans un état très grave : « Nous avons croisé des membres des familles témoins désespérés devant l'état de santé de leurs parents qu'ils ont enfin retrouvés malheureusement dans un état difficile après des mois de disparition. C'est le cas de ce monsieur du nom de AKOHSI Sakibou encore connu sous le nom de Idrissou. Sa sœur génétique ne l'a pas reconnu, il était enflé de partout. » Fin de citation. ». Par ailleurs le comité a constaté : « la présence de 4 détenus politiques gravement malades au Cabanon du CHU Sylvanus Olympio (problème cardiaque, problème rénal etc.) où ils sont maintenus en détention dans des conditions précaires. »

Lors de sa dernière conférence de presse le Comité a alerté sur la détérioration de l’état de santé de certains détenus dont Kpatcha Gnassingbé et 3 autres détenus politiques, dont il considère qu’ils sont actuellement à l’agonie et risquent d’augmenter le chiffre de décès déjà enregistré ces derniers mois en prison et appelé à la mobilisation urgente et générale de toutes les forces démocratiques pour éviter le pire.

4 détenus politiques seraient dans un état clinique très inquiétant et proches de la fin de vie :

  • Mehiouwa Nambea-Tagba, emprisonnée depuis les 18 décembre 2019 alors qu’elle allaitait encore sa 3e fille, bébé de 7 mois, mère de 3 filles, un bébé de 7 mois. Asthmatique, elle a anormalement pris du poids et sa famille indique qu’elle souffre d’hypertension artérielle mal suivie et de difficultés respiratoires aigües évoluant en multiples crises d’étouffement.
  • Souleman Sakibou Akossi, né en 1991 à Boulohou, arrêté le 26 janvier 2020 à Davié, menuisier, père de 5 enfants, actuellement gravement malade et hospitalisé au CHU où il souffrirait depuis quelques mois d’un début de démence –folie–.
  • Arimiaou Ouro-Adjana, né en 1998 à Souroukou, plombier-électricien, célibataire, arrêté le 26 janvier 2020, actuellement gravement malade et hospitalisé au cabanon du CHU Sylvanus Olympio.
  • Kpatcha Gnassingbé, demi-frère du président de la République en détention depuis plus de 12 ans, est très malade avec un risque d’amputation de jambe.

Le comité a spécifié que « Tous souffrent d’un mal identique qui les gonfle et les rend méconnaissables par les familles ». Seraient-ils donc victimes de « traitements spéciaux » de la part des geôliers ?

Après avoir rappelé qu’au Togo, plus d’une centaine de citoyens sont actuellement dans les geôles à cause de leurs opinions politique, le comité alerte les populations : « ce qui arrive actuellement à ces prisonniers politiques peut arriver à chaque citoyen encore libre de ses mouvements », et appelle à une mobilisation urgente de l’opinion publique et de toutes les forces démocratiques, pour exiger la libération immédiate et sans conditions de tous les détenus injustement incarcérés.

Menaces de tortures par l'armée en 2018 sur 50 prisonniers politiques dans l'Affaire Tiger révolution Menaces de tortures par l'armée en 2018 sur 50 prisonniers politiques dans l'Affaire Tiger révolution

Y AURAIT-IL UN « TRAITEMENT SPECIAL » POUR LES DETENUS DE L'AFFAIRE DE COMPLOT CONTRE LA SURETE DE L'ETAT ?

Concernant les prisonniers de l’« Affaire de complot contre la sûreté de l'Etat », arrêtés en 2009 et jugés en 2011, il convient de rappeler qu’en dépit des jugements rendus en leur faveur par la Cour de justice de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) en juillet 2013 - laquelle a estimé que dans cette affaire, l'État togolais était responsable d'actes de torture [iii], et demandé qu'ils soient rétablis dans leurs droits et, en dépit du Rapport du Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire, qui a demandé début 2015, leur libération sans condition, trois détenus sont toujours maintenus en détention depuis 2009.

Malgré les condamnations internationales subies par l’Etat togolais dans cette affaire, la persistance du statu quo, qui ressemble à de l’acharnement, rend l’attitude de Faure Gnassingbé très suspecte.  

Au moyen de l’inaction et de l’indifférence, Faure Gnassingbé aurait-il décidé d’infliger à Kpatcha Gnassingbé et aux détenus politiques de l'« affaire de complot contre la sûreté de l’État », un traitement spécial, confinant au jusqu’auboutisme sans le moindre égard pour leur état de santé ?

A cet égard, le cas du Commandant Abi Atti, coaccusé de Kpatcha Gnassingbé dans la ténébreuse affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat, qui risquait un AVC, évacué en urgence le 20 mai 2021 de la prison civile d’Atakpamé au pavillon militaire du CHU Sylvanus Olympio à Lomé, [iv] opéré in extremis le 21 mai 2021, et celui du Capitaine Dontéma, détenu à la prison civile de Sokodé, victime d’une embolie pulmonaire, sont emblématiques. « N’eussent été la promptitude, la célérité et le professionnalisme du corps médical, le Commandant Atti aurait pu trépasser », ont confié ses proches. Les conditions de détention dans les prisons togolaises semblent donc les principales causes de maladies et surtout de l’aggravation de leur état de santé.

Kpatcha Gnassingbé et le Commandant Abi Atti, menottés ensemble à l'arrivée devant le tribunal de Lomé, lors d'une séance de leur procès en 2011 Kpatcha Gnassingbé et le Commandant Abi Atti, menottés ensemble à l'arrivée devant le tribunal de Lomé, lors d'une séance de leur procès en 2011

Tenant compte de l’état de santé de Kpatcha Gnassingbé, qui souffre depuis des années d’un ulcère au pied, dont la guérison nécessite des soins appropriés qui ne peuvent être administrés dans une prison togolaise. Aimé Adi, le directeur d'Amnesty International au Togo a récemment prévenu : « Le détenu Kpatcha Gnassingbé a des plaies sur son pied avec risque d'amputation, s'il n'y a pas de prise en charge adéquate », rajoutant qu’« Outre Kpatcha Gnassingbé, il y a encore deux autres détenus dans cette affaire de tentative de coup d'Etat de 2009, notamment Atti Abi et Dontema Tcha, détenus respectivement dans les prisons d'Atakpamé et de Sokodé. Cela reflète un peu l'image des conditions carcérales au Togo ». [v] Alioune Tine, fondateur du think-thank Africajom Center, semble convaincu que Kpatcha Gnassingbé ne peut « constituer vraiment un obstacle quelconque au pouvoir ». « Franchement, ce serait un acte salutaire pour le pays que de libérer, de gracier définitivement Kpatcha pour qu'il se soigne et qu'il s'occupe de sa famille », a-t-il déclaré. Son avocat, Me Raphaël Kpande-Adzare, a précisé que le 17 juin, Kpatcha Gnassingbé a été admis au pavillon militaire du CHU Sylvanus Olympio de Lomé dans un état grave, mais alerte sur l’insuffisance de la mesure : « le mal dont souffre Kpatcha depuis cinq ans, s'il n'arrive pas à guérir, cela voudra dire tout simplement que l'environnement dans lequel il est soigné n'est pas approprié. La prison ne doit pas être considérée comme un centre d'extermination, la prison n'est pas un centre de déshumanisation. »

Le traitement qui leur est réservé, au mépris des règles élémentaires d’humanité, permet de mesurer combien ces trois détenus, très spéciaux, semblent souffrir en premier lieu de la position intraitable de Faure Gnassingbé. Lequel, dans cette affaire, foule le droit aux pieds, et refuse de se soumettre aux décisions de la justice internationale et du Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire, qui demandent leur libération immédiate et sans conditions.

Mais en matière d’humanité, Faure Gnassingbé n’a jamais été un exemple, malgré sa fréquentation assidue de ‘la petite ONU de Trastevere’, la communauté Sant ‘Egidio à Rome [vi] et ses nombreuses visites au Vatican, personne au sein de ces vénérables institutions ne semble avoir réussi à faire tomber la grâce divine, ni le sentiment de compassion sur Faure. FF

2 juillet 2021

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[i] K.A., « Kpatcha Gnassingbé risque une amputation, faute d’évacuation sanitaire : Pendant ce temps, Faure Gnassingbé arpente le monde », Libertetogo.info,  26 mai 2021, voir : https://libertetogo.info/politique/kpatcha-gnassingbe-risque-une-amputation-faute-devacuation-sanitaire-pendant-ce-temps-faure-gnassingbe-arpente-le-monde/, accédé le 21 juin 2021

Voir également les différentes publications du blog AfrOuest-Actu François Fabregat, 18 mai 2021 : « Togo : Kpatcha Gnassingbé risque une amputation, faute d’évacuation sanitaire. »,  5 avril 2021 : « TOGO : Mémorandum pour l'arrêt de la vague répressive en cours d’accélération », 18 février2021 : « Togo : Prisonniers politiques morts en detention ou détenus au Togo depuis 2018 », 17 février 2021 :  « TOGO : Comite pour la libération de tous les prisonniers politiques du Togo », 4 avril 2020,  « TOGO : COVID-19, l'appel du REJADD partiellement entendu, 1048 détenus libérés », 31 mars 2020 : « Togo : Le REJADD invite à libérer les détenus : éviter « les ravages du COVID-19 » », 18 mars 2020 : « Togo : Menaces à l’encontre de la Ligue togolaise des droits de l’Homme (LTDH) », 16 oct. 2019 : « TOGO : Libertés, « l’impensé » post-colonial de la diplomatie française ! », 22 nov. 2017 : « Togo : Appel à cesser la répression sanglante contre les manifestants », 30 mars 2016 : « Togo : Le Pasteur EDOH Komi, « La Voix des Sans Voix » Libéré : Le combat continue », 13 nov. 2015 : « Togo : pour la Cop 21 de hollande, cinq morts au Togo, à Mango », 1er nov. 2013 : « Gouvernance de Faure Gnassingbé sans « droits humains » pour les réfugiés : Les oubliés d’Agame au Bénin depuis 2005... ».

[ii] « TOGO : Mémorandum pour l'arrêt de la vague répressive en cours d’accélération », AfrOuest Actu François Fabregat, 5 avr. 2021, voir : https://blogs.mediapart.fr/francois-fabregat/blog/050421/togo-memorandum-pour-larret-de-la-vague-repressive-en-cours-d-acceleration

[iii] « Togo : l'ancien ministre de la Défense Kpatcha Gnassingbé, malade, demande à sortir de prison », RFI.fr, 3 juin 2021, voir : https://www.rfi.fr/fr/afrique/20210603-togo-l-ancien-ministre-de-la-d%C3%A9fense-kpatcha-gnassingbe-malade-demande-%C3%A0-sortir-de-prison

[iv] G.A., « Affaire d’atteinte à la sûreté de l’Etat : Le Commandant Abi Atti échappe de justesse à un AVC », Liberté, 5 juin 2021, voir : https://libertetogo.info/societe/affaire-datteinte-a-la-surete-de-letat-le-commandant-abi-atti-echappe-de-justesse-a-un-avc/, accédé le 21 juin 2021

[v] Éric TOPONA, « Togo : Kpatcha Gnassingbé sollicite une évacuation sanitaire à l’étranger », Deutsche Welle.com, 22 juin 2021, voir :  https://www.dw.com/fr/togo-kpatcha-gnassingb%C3%A9-sollicite-une-%C3%A9vacuation-sanitaire-%C3%A0-l%C3%A9tranger/a-58004208  -  https://p.dw.com/p/3vNXk

[vi] « Sant ‘Egidio : 'Un retour aux sources' », republicoftogo.com, 28 janvier 2016, https://www.republicoftogo.com/Toutes-les-rubriques/Politique/Sant-Egidio-Un-retour-aux-sources

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