Moines de Tibhirine: la puissance de la désinformation

Révélées le 29 mars, les expertises des têtes des moines assassinés en Algérie en 1996 ont confirmé l’enquête de Jean-Baptiste Rivoire en 2011 : leur assassinat a été l’issue d’une opération de la police politique (DRS) qui a mal tourné. Le faible écho donné par les médias dominants à cette information capitale est le résultat de la désinformation orchestrée par le DRS. Mais pas seulement.

Le 29 mars dernier, dans un article sobrement titré « Moines de Tibhirine : les ultimes expertises dévoilées », le journaliste Benoît Collombat révèle sur France Inter les résultats des expertises scientifiques effectuées, à la demande des magistrats français, sur les têtes des sept moines français assassinés en Algérie en 1996. Pour l’essentiel, ces expertises montrent que : a) « L’hypothèse de décès survenus entre le 25 et le 27 avril [1996] reste plausible compte tenu de l’état de décomposition des têtes au moment de leur découverte » ; b) « l’analyse au micro-scanner n’a pas révélé de particules métalliques sur les sept prélèvements osseux » (constat, précise Collombat, « qui affaiblit la thèse d’une bavure d’un hélicoptère de l’armée algérienne, comme l’indique un témoin dans le dossier judiciaire » ; c) les lésions constatées sur les crânes des moines plaident « en faveur d’une décapitation post mortem ».

En France, ces informations capitales ont à peine été reprises par les médias audiovisuels dominants. Elles l’ont été en revanche mondialement par quantité de dépêches d’agence et d’articles de presse, mais en général a minima et sans la moindre investigation complémentaire. Beaucoup, en particulier dans la presse algérienne (par exemple El Watan, Maghreb émergent ou Algérie patriotique), soulignent d’abord, avec Jeune Afrique, que « l’absence de traces de balles sur les crânes vient une nouvelle fois amoindrir la version d’une éventuelle bavure de l’armée algérienne lors d’une opération menée depuis un hélicoptère » (ce que martèle à nouveau El Watan le 2 avril) ; tandis que Le Quotidien d’Oran titre même quant à lui : « Pas d’éléments nouveaux selon des experts français. »

Comme si l’invalidation de la thèse ancienne de la « bavure par hélicoptère » dédouanerait l’armée algérienne de toute responsabilité dans le crime. Mais tous ceux qui ont enquêté sérieusement sur ce drame, comme le père Armand Veilleux (ancien procureur général de l’ordre des trappistes) ou le journaliste Jean-Baptiste Rivoire (voir son blog Tibhirine, vérité et justice), n’ont jamais cru à cette version d’une « bavure », avancée en juin 2009 devant le juge d’instruction en charge de l’affaire par le général François Buchwalter, ancien attaché de défense à l’ambassade de France à Alger. Moi-même, moins de trois mois après ce témoignage, j’expliquais précisément pourquoi la thèse du général était « hautement improbable », alors que nombre d’autres éléments permettaient désormais « de mieux cerner le scénario le plus probable de ce drame : celui d’un enlèvement organisé par les services secrets de l’armée algérienne, suivi de l’assassinat des moines par ces derniers, en réaction à un grave cafouillage au plus haut niveau de l’État français » (« L’assassinat des moines de Tibhirine : vers la vérité ? », Mediapart, 14 septembre 2009). J’indiquais notamment pourquoi Buchwalter relayait très vraisemblablement (volontairement ou non, on l’ignore) une intoxication du DRS (la police politique du régime algérien, ex-Sécurité militaire, dite « Sport et musique » par les opposants depuis les années 1960).

Surtout, toutes ces réactions médiatiques aux révélations de France Inter font en général silence sur l’essentiel, ou ne l’évoquent que très discrètement. Seule ou presque, la journaliste de La Croix précise, mais sans aller jusqu’au bout de la démonstration : « Les experts jugent non plausible le fait que les moines soient morts le 21 mai comme le prétend à l’époque le communiqué du GIA. S’il ne fait guère de doute que le GIA a enlevé les moines, l’authenticité de son communiqué deux mois plus tard est restée incertaine. » Et de fait, c’est bien là le point clé : si les moines ont été tués plus de trois semaines avant le 21 mai, date avancée par le fameux communiqué n° 44 du GIA du 23 mai 1996, signé de l’« émir Abou Abderrahmane Amin » (pseudo de Djamel Zitouni), c’est que ce communiqué est un faux. Ou plus précisément une « forgerie » des services du DRS qui manipulaient à l’époque les « groupes islamiques de l’armée », comme la rue algérienne, bien plus lucide que les journalistes occidentaux, qualifiait alors les « GIA ». Plus encore, seuls La Croix et Le Monde ont relevé au passage que la date présumée de l’exécution des moines indiquée par les experts, près d’un mois avant la date « officielle », est précisément celle qui avait été déjà donnée… sept ans plus tôt par un dissident du DRS. « Dans mon souvenir, c’était vers le 26 ou le 27 avril » a en effet relaté, avec maints autres détails sur les circonstances de l’assassinat, Karim Moulaï (alors réfugié en Écosse) au journaliste Jean-Baptiste Rivoire.

Ce dernier le rapporte dans son livre Le Crime de Tibhirine (p. 198), que j’ai publié en septembre 2011 (accompagné d’un film remarquable), fruit d’enquêtes rigoureuses et obstinées conduites pendant plus de dix ans. Outre celui de Moulaï, qui identifie les quatre tueurs du DRS ayant exécuté les moines à Blida sur ordre du général Smaïl Lamari (le numéro deux du service, décédé en 2007), Rivoire y cite les témoignages circonstanciés de plusieurs acteurs directs de l’enlèvement, membres ou agents du DRS, qu’il a retrouvés. Il documente aussi le fait que Djamel Zitouni, le « terroriste officiellement responsable de la mort des trappistes » et « tué fort opportunément dès juillet 1996 », était de longue date un homme du DRS (p. 250 et p. 286). Et il explique pourquoi le communiqué n° 44 du GIA ne peut être qu’un faux « made in DRS » (chapitre 16). Je ne peux que recommander aux lectrices et aux lecteurs de lire cet ouvrage magistral (dont les informations sont aujourd’hui largement confortées par les résultats de l’étude scientifique des crânes). S’il ne délivre évidemment pas une vérité judiciaire – ce n’est pas le rôle d’un journaliste –, il réunit un ensemble tellement dense d’analyses, de faits avérés et de témoignages précis qu’il ne laisse aucune place au doute : l’assassinat des moines de Tibhirine a été le résultat imprévu d’une opération des chefs de la police politique algérienne qui a mal tourné.

Mais alors, pourquoi cette réalité n’est-elle jamais rappelée, sauf parfois de façon allusive, dans les centaines de papiers ayant repris celui de France Inter ? C’est le résultat de la conjugaison de trois facteurs aux origines distinctes. Le premier tient à la finesse et la puissance de l’entreprise de désinformation conduite par les services d’« action psychologique » du DRS sur les exactions et les manipulations de la violence islamique orchestrées par les autres branches de la police politique (DCE et DCSA). Citons seulement ici l’article « La vérité sur la mort des moines de Tibhirine ? », où Baudouin Loos, excellent journaliste au Soir de Bruxelles, procède au décryptage rigoureux des manipulations et mensonges qui tissent le film Le Martyre des sept moines de Tibhirine (diffusé en mai 2013 sur France 3), lequel prétendait accréditer la thèse du régime. Pour des démonstrations plus étendues et documentées de la désinformation fabriquée par le DRS, je ne peux que renvoyer au livre précité de Rivoire, Le Crime de Tibhirine, et plus encore à son maître ouvrage (avec Lounis Aggoun), Françalgérie. Crimes et mensonges d’États (La Découverte, 2004). Deux livres qui démontrent notamment, après bien d’autres, le rôle essentiel d’un deuxième facteur : la diabolisation absolue, par nombre de médias Occidentaux, des diverses manifestations de l’islam politique, confondant à dessein ses expressions les plus inacceptables (nourries notamment des idéologies obscurantistes wahhabites) et les plus légitimes (nées des révoltes contre le déni de démocratie).

Mais les succès durables de cette stratégie de désinformation ne s’expliqueraient pas sans un troisième facteur : la crise économique de la presse française, écrite ou audiovisuelle. Comme dans bien d’autres pays, la baisse de leur diffusion a conduit beaucoup d’organes de presse à réduire depuis deux ou trois décennies leurs effectifs de journalistes. Pour ceux d’entre eux qui avaient traditionnellement à cœur de rendre compte de l’actualité internationale, cela s’est traduit par la diminution du nombre de correspondants à l’étranger et des journalistes spécialisés sur une région.

S’agissant de l’Algérie, l’éviction à partir de 1993 par le régime militaire de tous les correspondants étrangers dans le pays – il ne fallait aucun témoin objectif de la « sale guerre » – a été suivie dans les années 2000 en France par les mises à l’écart progressives, dans leurs rédactions, des journalistes spécialistes du pays (une petite dizaine, surtout des femmes). D’autant que la politique calculée du pouvoir algérien de ne délivrer qu’au compte-gouttes les visas aux reporters étrangers s’est alors conjuguée à la crise des groupes de médias et au découragement des « rédacs chefs » (sur le thème « L’Algérie, c’est trop compliqué »). Ce qui a conduit à réduire drastiquement le niveau global d’expertise de la presse française sur le « dossier algérien » – alors même que, du fait du passé colonial, il s’agit de la principale question de « politique étrangère » concernant la société française. D’où la difficulté, pour les médias, de démonter les fake news produites depuis (au moins) un quart de siècle par la police politique algérienne.

Dans bien d’autres domaines, ces pratiques sont aujourd’hui de plus en plus dénoncées et décryptées par la presse internationale. Peut-on espérer que les dirigeants de la presse française, qui donnent le « la » dans les médias internationaux sur les questions algériennes depuis l’indépendance du pays, rejoignent enfin sur ce point ce mouvement pour la vérité et le vrai journalisme ? Par exemple pour faire enfin connaître ce que révèle vraiment l’enquête judiciaire en cours sur l’assassinat des moines de Tibhirine ? L’espoir, en la matière, peut venir des médias « hors système ». Mais aussi, bien sûr, de l’obstination des magistrats chargés d’instruire en France ce dossier si douloureux et complexe.

Un dossier qui fait directement écho à ceux des dizaines de milliers de victimes algériennes de la « sale guerre » des généraux. Lesquelles ne pourront se voir reconnaître « vérité et justice », comme cela a été le cas en Argentine, qu’à partir des mobilisations de la société algérienne elle-même, avec l’indispensable soutien des citoyens du monde entier attachés à la défense des droits humains en Algérie, dont le site Algeria-Watch se fait l’écho depuis 1997.

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