Emmanuel Macron et l’Algérie, révisionnisme néocolonial et ingérence

Le 30 septembre, évoquant les « blessures mémorielles » liées à la colonisation de l'Algérie, Emmanuel Macron a affirmé qu'en Algérie, l’histoire est « totalement réécrite et ne s’appuie pas sur des vérités ». Algeria-Watch a consacré à ces déclarations un article et un entretien vidéo entre Omar Benderra et moi, où nous montrons que le pire déni n’est pas du côté qu’on croit. Je les reprends ici.

La vidéo de l'entretien entre Omar Benderra et François Gèze commentant les déclarations d'Emmanuel Macron, le 30 septembre 2021, sur l'histoire algérienne (Algeria-Watch, 14 octobre 2021, 37 mn) :

Et l'article d'Algeria-Watch (publié le 11 octobre) :

Emmanuel Macron et l’Algérie : révisionnisme néocolonial et ingérence

Le président Macron, connu pour son mépris et son insolence à l’endroit de ses administrés – les épisodes Gilets jaunes et Convention citoyenne pour le climat restés lettre morte en sont des illustrations éloquentes –, ne déroge pas à cette règle quand il s’adresse aux ex-administrés des ex-colonies « en toute franchise ». La tonalité du discours révélant plutôt le fond brutal et passéiste d’une « élite » française qui n’a ni digéré ni dépassé la perte des colonies. Le vernis multiculturaliste d’un discours emphatique dissimule mal la volonté de dominer, par les mots, les gestes et les actions, quitte à concéder quelques miettes symboliques. Le stratagème, réitéré durant son quinquennat, est de s’adresser à la jeunesse, en jouant sur la séduction de discours pompeux nourri d’intentions creuses. La prestation d’Emmanuel Macron à l’université de Ouagadougou en 2017, où il n’a pu s’empêcher d’humilier publiquement le président Roch Kaboré, reste dans toutes les mémoires. C’est bien le même aplomb, entre machiavélisme et double langage, que le président a exprimé lors du sommet Afrique-France le 8 octobre 2021 à Montpellier. Il a tenté de charmer un auditoire de jeunes gens tout en les sermonnant, en faisant fi – en tant que chef d’État et hôte – de toute représentation officielle de leurs pays. Comme le résume justement l’écrivaine malienne Aminata Traoré : « Emmanuel Macron nous méprise, gouvernants comme gouvernés[1]. »

Révisionnisme électoral et nostalgie coloniale

Sa position vis-à-vis de l’Algérie est conforme au mode d’expression du chef de l’État français. Il vient d’en faire la démonstration brute lors de la réception organisée pour dix-huit jeunes femmes et hommes, membres de familles de moudjahidine, de harkis, d’appelés, de pieds-noirs et même d’OAS pour disserter autour de la « blessure mémorielle ». L’objectif déclaré est d’utiliser cette diaspora constituée de la troisième génération pour s’affranchir du poids de la responsabilité de l’État français dans la colonisation : « Vous portez une part d’histoire et aussi un fardeau, leur lance-t-il. Un fardeau car on n’a pas réglé le problème. Nos générations n’ont pas vécu cette guerre, ça nous libère de beaucoup de choses[2]. » Emmanuel Macron se sent à tel point libéré qu’il se pense détenteur des « mémoires franco-algériennes » car de l’autre côté, en Algérie, l’histoire est, selon lui, « totalement réécrit[e] [et] ne s’appuie pas sur des vérités » mais sur « un discours qui, il faut bien le dire, repose sur une haine de la France ». Voilà qui est dit : Le problème est l’histoire telle qu’écrite par l’Algérie. Pour le néocolonialisme, la perspective du colonisé qui durant plus de cent trente ans a subi spoliation, exploitation, déplacements forcés, viols, tortures et massacres, est inacceptable. Tout comme la chronique de la résistance anticoloniale et la libération. C’est bien à ce niveau que situe tout le problème pour le porte-parole d’un État qui n’assume toujours pas son passé colonisateur et esclavagiste. Alors, entre ignorance, arrogance et manipulation, Emmanuel Macron s’arroge le droit d’écrire leur histoire pour les Algériens : « La construction de l’Algérie comme nation est un phénomène à regarder. Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? Ça, c’est la question. Il y avait de précédentes colonisations. Moi, je suis fasciné de voir la capacité qu’a la Turquie à faire totalement oublier le rôle qu’elle a joué en Algérie et la domination qu’elle a exercée. Et d’expliquer qu’on est les seuls colonisateurs, c’est génial. Les Algériens y croient. »

Il ne s’agit pas ici de répondre aux déclarations révisionnistes du président Macron sur l’histoire de l’Algérie avant l’invasion française, marquées d’un profond mépris pour le peuple algérien – accusé de « croire » à de prétendus mensonges. D’autres l’ont fait, souvent avec alacrité et pertinence. Sur le fond, les considérations « historiques », hasardeuses mais très visiblement destinées à une large diffusion, du plus haut responsable de l’État français sont d’une consternante inanité.

Dans un contexte marqué par la montée des populismes identitaires à la veille des échéances électorales de 2022, le propos, on le comprend sans peine, relève purement d’une option démagogique, clairement marquée par l’emprunt aux éléments de langage habituels de l’extrême droite coloniale. On se contentera d’observer en passant que le fait d’assurer qu’il n’existait pas de Nation ou d’État avant la colonisation est l’argument type des colonialistes : c’est exactement ce que prétendent les amis israéliens de M. Macron quand ils affirment que la Palestine n’a jamais existé.

Il faut néanmoins prendre très au sérieux cette volonté de réécriture, car elle vise à remettre en cause le travail de longue haleine et rigoureux d’historiens et militants anticolonialistes en France qui à ce jour se battent pour le dévoilement de la face hideuse de la France officielle.

« Rente mémorielle », « haine » et vide sémantique

Emmanuel Macron a déploré lors de cette rencontre que « la nation algérienne post-1962 s’est construite sur une rente mémorielle » qui éloignerait le peuple algérien de la France. Et d’expliciter sa pensée : « Je ne parle pas de la société algérienne dans ses profondeurs, mais du système politico-militaire qui s’est construit sur cette rente mémorielle. On voit que le système algérien est fatigué, le Hirak l’a fragilisé. » Le même schéma de pensée est activé : faire la distinction entre la génération des gouvernants et celle des jeunes, à laquelle il prétend se rallier en raison de son âge, pour les opposer. L’objectif réel est d’atteindre le récit national et la cohésion nationale autour de l’héritage de la lutte contre l’ordre colonial et esclavagiste.

La référence ronflante mais vide de sens à une « rente mémorielle » ne saurait donc masquer la réalité d’un passé coupable que l’oligarchie d’État et ses personnels politiques essaient d’occulter en invoquant des « conflits de mémoires » communautaires dont la synthèse consiste à placer la victime et son bourreau sur un pied d’égalité. Tenter d’opposer la « haine » soi-disant entretenue par le régime algérien à une attitude bien moins agressive de la « société » algérienne est un exercice sans effet. Le peuple algérien qui connaît bien son histoire n’a aucune haine à l’endroit de quiconque, mais sait reconnaître les colonialistes et leurs relais. Les Algériennes et les Algériens, toutes générations et sensibilités confondues, savent précisément où se trouvent leurs amis et identifient sans peine leurs ennemis.

C’est bien sur les dimensions actuelles de la relation franco-algérienne que la sortie élyséenne est significative. La qualification dépréciative du régime « politico-militaire » algérien interpelle. Qu’est-ce qui a déterminé cette formulation offensive au moment où les conditions géostratégiques de l’Algérie sont dangereusement altérées ? Comment ne pas noter la concomitance du propos avec le déploiement israélien à l’Ouest par la normalisation makhzénienne, à l’Est avec l’intensification des relations entre Tel Aviv et l’organisation du maréchal Haftar en Cyrénaïque, au Sud avec la déstabilisation de la bande saharo-sahélienne accentuée par les interventions de diverses puissances régionales, à commencer par celles de la péninsule Arabique ?

L’autonomie contre l’ingérence néocoloniale

Ce qui est moins acceptable encore que la distorsion avérée de l’Histoire est la forme de la critique adressée au régime algérien appuyée sur un éloge en creux du Hirak. L’appréciation plutôt positive du mouvement populaire apparu le 22 février 2019 ressemble à un baiser de la mort ou à une bouée en béton. Quels milieux politiques en Algérie seraient disposés à relayer un discours d’ingérence ? Qui dans l’opinion algérienne attend le moindre soutien du régime français ? Qui a besoin d’un renfort étranger ? Il n’est nul besoin de sondages pour reconnaître qu’aucune force politique autonome ne souhaite la moindre sympathie de la part d’une classe politique française qui oscille entre nostalgie revancharde, volonté de maintien du pré-carré colonial et néoconservatisme. Seule la fraction du régime qui a fait le choix de l’éradication, au plus sanglant de la « sale guerre » contre les civils des années 1990, s’est appuyée sur des relais français. L’histoire des relations bilatérales de ces trente dernières années est, de ce point de vue, très éloquente quant à l’identité des soutiens français, « socialistes » ou conservateurs, aux aventuriers criminels du 11 janvier 1992. Le Hirak, rejetant toute ingérence, a d’ailleurs dénoncé dès ses premiers jours les dimensions néocolonialistes du régime en mettant clairement en cause les dirigeants français, Emmanuel Macron au premier chef.

Le mouvement populaire algérien, résolument pacifique, tout comme l’opposition démocratique non-violente, parfaitement instruits des précédents libyen et syrien, ne sont pas instrumentalisables contre les dirigeants d’Alger. Le Hirak, pluriel et composite, à l’image d’un peuple uni dans ses diversités, se réclame des principes et des idéaux du 1er novembre 1954, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et du non-alignement. Les Algériennes et les Algériens entendent obtenir l’ouverture démocratique et l’État de droit dans l’ordre et par le débat. Il n’est pas question de détruire l’État, mais bien d’amener le régime à se moderniser en intégrant les évolutions politiques majeures de la société algérienne. Il est impensable d’envisager l’opposition nationale, à l’intérieur du pays ou à l’étranger, acceptant de servir de fourrier à des stratégies étrangères et à s’associer à des campagnes de déstabilisation qui, très clairement, visent, au-delà du régime, l’Algérie dans ses dimensions fondatrices.

Face à l’histoire et à l’avenir des relations entre les peuples, le président Macron ne s’adresse qu’aux spectres d’un passé qu’il incarne sans l’assumer. Quoi que pensent et peuvent en dire des apprentis maîtres à penser, l’histoire de l’Algérie n’est écrite que par le peuple de ce pays.

[1]      Marc de Miramon, « Aminata Traoré : “Emmanuel Macron nous méprise, gouvernants comme gouvernés” », L’Humanité, 8 octobre 2021.

[2]     Toutes les citations d’Emmanuel Macron proviennent de : Mustapha Kessous, « Le dialogue inédit entre Emmanuel Macron et les “petits-enfants” de la guerre d’Algérie », Le Monde, 2 octobre 2021.

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