François Gèze
Abonné·e de Mediapart

43 Billets

0 Édition

Billet de blog 16 nov. 2021

Quarante ans de loi Lang : un livre important

Quarante ans après le vote de la loi sur le prix unique du livre, celle-ci aura permis « le maintien d’un réseau dense de librairies sur tout le territoire et le soutien au pluralisme éditorial », rappelle Patricia Sorel dans son livre « Les libraires, les éditeurs et la loi Lang ». C’est l'histoire des éditeurs et libraires qui se sont battus pour elle, puis pour la faire vivre. Voici ma préface.

François Gèze
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une page d’histoire essentielle pour penser l’avenir du livre

Préface à : Patricia Sorel, Les libraires, les éditeurs et la loi Lang. Un combat pour le livre (1974-2008), Éditions de l'École nationale des Chartes/presses de l'Enssib (en librairie le 18 novembre 2011)

Voir aussi le colloque "La loi sur le prix unique du livre : 40 ans", organisé à Paris le 2 décembre 2021 par l'École nationale des Chartes et le ministère de la Culture.

Quarante ans après l’adoption de la loi sur le prix unique du livre, la parution de ce livre, qui en retrace la genèse et la postérité, arrive à point nommé. Il est publié en effet dans une période très particulière : celle des bouleversements provoqués par la pandémie de covid-19, qui a révélé, à l’occasion des épisodes de confinement et de déconfinement, le formidable dynamisme des librairies indépendantes de premier comme de second niveau. Alors même que les grandes surfaces spécialisées et les hypermarchés étaient à la peine sur le marché du livre, les lecteurs et lectrices de toutes les générations ont afflué chez ces libraires, contribuant à un spectaculaire « rebond » du marché fin 2020 et en 2021. Cette affluence a été rendue possible par la densité et la diversité du réseau français de librairies, grandes et petites, environ 3 000 magasins. Cela a été amplement souligné par les médias, mais ils ont beaucoup moins souvent mis en avant l’origine de cette situation : l’assurance qu’un livre est vendu au même prix en tout lieu, garantie par la loi du 10 août 1981 qui a permis « le maintien d’un réseau dense de librairies sur tout le territoire et le soutien au pluralisme éditorial », comme le rappelle ici Patricia Sorel.

C’est dire tout l’intérêt de son ouvrage, où elle retrace méticuleusement les débats souvent houleux qui ont précédé le vote de cette loi, puis les conflits interprofessionnels qui ont accompagné sa mise en œuvre, jusqu’aux années 1990. Depuis lors, elle fait l’objet d’un solide consensus chez les libraires comme chez les éditeurs, au point que son histoire est devenue une sorte de « boîte noire » dont le contenu est désormais souvent ignoré par les jeunes professionnels. Or, comme on va le découvrir, cette histoire est d’abord celle d’échanges permanents entre acteurs de la « chaîne du livre », certes parfois virulents, mais qui avaient en tout cas le mérite de permettre une meilleure connaissance réciproque des libraires et des éditeurs, à travers leurs représentants. Or, depuis une quinzaine d’années, l’apaisement bienvenu sur la question du prix unique s’est accompagné d’une sorte d’endormissement de l’interprofession, au détriment de la gestion commune de dossiers plus techniques, dont la modernisation est pourtant essentielle à l’avenir du livre. Il ne s’agit pas bien sûr de revenir aux difficiles conflits d’hier, mais plus simplement de mieux connaître la diversité des acteurs actuels de l’interprofession, et donc leur histoire, trop ignorée.

La lecture de ce livre y contribuera assurément. En particulier parce qu’il offre une singulière vision des évolutions du syndicalisme de la librairie. On découvrira par exemple avec étonnement que l’immense majorité des libraires, dès les années 1970, étaient favorables au prix unique, comme le montrent plusieurs sondages cités par Patricia Sorel. Et pourtant, à partir de 1975, leur principale organisation professionnelle, la Fédération française des syndicats de libraires (FFSL, créée en 1959), va prôner la « liberté commerciale » des libraires de déterminer eux-mêmes le prix des livres et leurs marges. Et cela au moment même où la FNAC ouvre rue de Rennes à Paris sa première grande librairie, qui pratique un « discount » systématique de 20 % sur le prix conseillé des livres. Dès février 1974, les éditeurs de littérature générale du SNE, emmenés par Jérôme Lindon, le P-DG des Éditions de Minuit, publient dans Le Monde une tribune dénonçant les dégâts à attendre de la pratique du discount, dus au fait que « beaucoup de libraires, parmi les meilleurs, ne pourront pas résister à un “cassage des prix” rendu possible par la seule puissance financière acquise sur d’autres marchés ». Un plaidoyer magistral, dont on verra qu’il a conservé toute son actualité.

Malgré cela, la FFSL va curieusement soutenir que le prix unique n’est pas la solution pour faire face au discount des grandes surfaces et va prôner la « libération du prix des livres » : c’est ce qu’instaure début 1979 un arrêté du ministre libéral René Monory instaurant le « prix net » et interdisant aux éditeurs de déterminer un « prix conseillé ». Cela à la grande satisfaction de Jean-Baptiste Daelman, libraire à Compiègne et président de la FFSL depuis avril 1974 (il le restera jusqu’en novembre 1979, mais conservera ensuite très longtemps une influence majeure dans le monde de la librairie). On découvrira comment ce dernier, alors que le prix net allait clairement contre l’intérêt de la plupart de ses mandants, a réussi à les mobiliser en faveur de cette politique contre-productive[1].

On ne s’étonnera pas en revanche de découvrir que Daelman sera l’un des principaux adversaires – avec évidemment, sur d’autres bases, la FNAC et les centres Leclerc – de Jérôme Lindon dans la croisade courageusement engagée par ce dernier, dès 1974, en faveur du prix unique du livre. Les pages qui suivent disent bien le rôle central joué par le patron des Éditions de Minuit dans le long combat qui amènera, à l’été 1981, le nouveau ministre de la Culture Jack Lang à faire voter en urgence la loi abolissant l’arrêté Monory et instaurant le prix unique du livre. Un combat d’autant plus difficile que, du côté des éditeurs eux-mêmes, l’unanimité n’était pas non plus de mise : certains étaient hésitants sur ce dossier qu’ils maîtrisaient mal, d’autres franchement hostiles, même s’ils étaient minoritaires. Le cas le plus emblématique était celui de Claude Gallimard, qui démissionna du SNE en novembre 1979 pour marquer son désaccord avec sa position pro-prix unique.

Même si ce dernier finira – comme la FFSL – à se rallier à la loi Lang en 1983, le récit détaillé par Patricia Sorel des multiples conflits qui vont accompagner pendant les années 1980 la mise en place du prix unique montre que les divisions traversant les deux professions mettront longtemps à s’estomper. Car dès le lendemain de l’instauration de la loi Lang, les grandes surfaces, FNAC et Leclerc en tête, multiplieront les infractions à la loi, d’où des dizaines de procès en justice, engagés aussi bien par les éditeurs et les libraires que par les contrevenants. Du côté du SNE, ce ne fut pas toujours facile. Je me souviens par exemple d’une réunion de son « groupe littérature » (que présidait Lindon) à la fin des années 1980, où nous discutions d’une action en justice contre de nouveaux discounts illégaux de certaines grandes surfaces : Christian Bourgois, qui était alors l’un des dirigeants du Groupe de la Cité, s’opposa à cette initiative, arguant qu’à titre personnel, il était favorable à la défense du prix unique, mais que ce n’était pas la position des actionnaires de son groupe…

Tout au long de cette décennie, au-delà du terrain judiciaire, les controverses publiques sur les mérites ou les défauts de la loi Lang, comme on le verra, n’ont pas cessé. En 1988, les quatre éditeurs qui décidèrent de créer l’Association pour la défense de la librairie de création (ADELC) pour soutenir financièrement ce type de librairie[2] ont notamment produit un argumentaire décisif en faveur de la loi : à partir des statistiques des outils de distribution de Gallimard (SODIS) et du Seuil, nous avons analysé les chiffres d’affaires de ventes de livres dans une cinquantaine de grandes villes françaises ; et nous avons montré que plus le réseau local de librairies était diversifié, plus les ventes de livres étaient importantes. Ainsi, le chiffre d’affaires par habitant à Lyon (où six librairies réalisaient 85 % des ventes de livres) était deux fois supérieur à celui de Lille (où une seule librairie assurait ces 85 %). Ce constat essentiel, qui sera largement confirmé au cours des années suivantes, n’a sans doute pas été assez utilisé dans les diverses campagnes, des libraires comme des éditeurs, en défense du prix unique.

De cette décennie de mise en œuvre laborieuse de la loi, du fait des assauts répétés des grandes surfaces, on retiendra aussi le rôle décisif joué par Jean Gattegno, directeur du livre et de la lecture au ministère de la Culture de 1981 à 1989. Cet homme lumineux, aussi ouvert que compétent, n’a pas ménagé ses efforts pour rapprocher tous les acteurs de la chaîne du livre et assurer la consolidation de la loi. Il sera notamment à l’initiative du premier rapport de Patrice Cahart (décembre 1987) sur la situation économique de la filière du livre. Et, ce qui est moins connu, c’est lui qui assurera dans la seconde moitié des années 1980 le sauvetage financier du projet Electre du Cercle de la librairie, qui visait à créer une base bibliographique informatisée des livres disponibles et un outil de commande automatisée de livres par les libraires[3]. Il n’est pas excessif d’affirmer que la résistance actuelle du secteur du livre, lors notamment des crises économiques de 2008 et 2020, doit beaucoup aux solides fondements dont l’édification a été rendue possible par Jean Gattegno dans les années 1980.

Cela alors même, que du côté des libraires, l’évolution de leurs structures syndicales fut pour le moins chaotique, comme on le lira. Victime de ses choix erratiques sous l’impulsion de Jean-Baptiste Daelman, la FFSL s’est progressivement affaiblie, jusqu’à disparaître en 2012. Des scissions successives ont donné lieu à la création en 1980 de l’Union des libraires de France (devenue l’année suivante Union syndicale des libraires de France, USLF), puis en 1989 du Syndicat national de la librairie (SLF), qui se réuniront en 1999 pour donner naissance au Syndicat de la librairie française (SLF), aujourd’hui seul représentant des libraires indépendants (après la fusion avec la FFSL en 2012). D’autres regroupements se créeront dans la période, dont le plus dynamique – notamment dans la défense du prix unique – fut sans conteste L’Œil de la lettre (1983-1995), animé notamment par Christian Thorel, le directeur de la grande librairie toulousaine Ombres blanches[4].

Patricia Sorel décrit bien la « période de confusion » créée en 1979 par l’arrêté Monory sur le prix net, période qui marqua également les premières années de mise en œuvre du prix unique. Et dans la troisième partie de ce livre elle montre aussi comment, au fil des années, ce climat délétère a laissé place à un fonctionnement plus constructif de l’interprofession, autour de l’application de l’article 2 de la loi Lang stipulant que les éditeurs doivent intégrer dans leurs conditions de ventes la « qualité des services rendus par les détaillants en faveur de la diffusion des livres ». Les échanges et débats sur la question, jalonnés de conflits nouveaux, n’ont pas manqué et ils ont permis une meilleure codification des relations éditeurs-diffuseurs-distributeurs-libraires, même si beaucoup reste à faire à ce jour, en particulier sur les niveaux des remises consenties aux revendeurs, toujours insuffisantes pour les petits et moyens libraires indépendants, tandis que les éditeurs peinent à résister aux exigences des « grands comptes », à commencer par Amazon.

Reste que ces derniers n’ont pas réussi à ébranler l’édifice de la loi Lang. On l’a vu par exemple en 2008, quand deux députés de la majorité ont tenté de faire voter des amendements – clairement inspirés par Amazon – visant à vider la loi de sa substance : cette initiative a fait long feu face à la levée de boucliers unanime des professionnels, auteurs, traducteurs, éditeurs, libraires et bibliothécaires réunis[5]. Cette solidarité bienvenue, toujours robuste aujourd’hui, ne doit pas masquer le fait que l’interprofession peine désormais à faire face aux nouveaux défis de l’heure. Le Cercle de la librairie, qui joua un rôle important dans les combats réunissant libraires et éditeurs dans les années 1980 et 1990, n’est plus désormais qu’une structure vide. Et si le SLF a élargi son assise, de même que le SNE reste un bon représentant de l’ensemble de l’édition, bien des efforts seraient nécessaires pour renforcer leur action et redonner à l’interprofession un dynamisme perdu. C’est pourquoi je ne saurais trop recommander aux jeunes professionnels d’aujourd’hui de se plonger dans ces pages, parfois austères, mais toujours instructives pour aider à penser l’avenir.

[1] Au début des années 1990, j’aurais l’occasion de bien connaître Jean-Baptiste Daelman, quand j’étais impliqué dans la négociation éditeurs-distributeurs-libraires pour la réforme du transport du livre, alors notoirement déficient – réforme qui conduira à la création de la Commission de liaison interprofessionnelle du livre (CLIL) et de la plateforme Prisme. J’ai compris à cette occasion comment sa forte personnalité et son charisme avaient pu masquer le fait qu’il défendait en fait d’abord les intérêts des grandes librairies comme la sienne, au détriment des plus petites qui étaient pourtant la base de la FFSL.

[2] Créée à l’initiative de Jérôme Lindon, l’ADELC réunissait les Éditions de Minuit, La Découverte (que je dirigeais alors), Gallimard et Le Seuil.

[3] Après un premier lancement qui fut un grave échec, le soutien financier de la DLL a permis au Cercle de la librairie de créer, d’une part, la base bibliographique Electre et, d’autre part, la société Electre Transmission (qui deviendra Dilicom), instrument essentiel pour améliorer l’efficacité économique des libraires. Ces deux outils jouent toujours un rôle essentiel dans la filière du livre, même si, trente ans après leur création, il serait souhaitable de les faire évoluer pour plus d’efficacité.

[4] Voir Christian Thorel, Essentielles librairies, Gallimard, 2021 (et la recension que j’en ai donnée : François Gèze, « Un plaidoyer essentiel pour la librairie », blog Mediapart, 11 juillet 2021).

[5] Voir la tribune collective « Pour le livre, contre la dérégulation », Le Monde, 2 juillet 2008.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
Husain, Shahwali, Maryam... : ces vies englouties au large de Calais
Qui sont les vingt-sept hommes, femmes et enfants qui ont péri dans la Manche en tentant de rallier la Grande-Bretagne ? Il faudra des semaines, voire des mois pour les identifier formellement. Pour l’heure, Mediapart a réuni les visages de dix de ces exilés, afghans et kurdes irakiens, portés disparus depuis le naufrage du 24 novembre.
par Sarah Brethes (avec Sheerazad Chekaik-Chaila)
Journal
2022 : contrer les vents mauvais
« À l’air libre » spécial ce soir : d’abord, nous recevrons la rappeuse Casey pour un grand entretien. Puis Chloé Gerbier, Romain Coussin, et « Max », activistes et syndicalistes en lutte seront sur notre plateau. Enfin, nous accueillerons les représentants de trois candidats de gauche à l'élection présidentielle : Manuel Bompard, Sophie Taillé-Polian et Cédric van Styvendael.
par à l’air libre
Journal
LR : un duel Ciotti-Pécresse au second tour
Éric Ciotti est arrivé en tête du premier tour du congrès organisé par Les Républicains pour désigner leur candidat ou leur candidate à l’élection présidentielle. Au second tour, il affrontera Valérie Pécresse, qui a déjà reçu le soutien des éliminés Xavier Bertrand, Michel Barnier et Philippe Juvin.
par Ilyes Ramdani
Journal — Justice
La justice révoque le sursis de Claude Guéant, le procès des sondages de l’Élysée rouvert
La justice vient de révoquer en partie le sursis et la liberté conditionnelle dont l’ancien bras droit de Nicolas Sarkozy avait bénéficié après sa condamnation dans le scandale des « primes » du ministère de l’intérieur. Cette décision provoque la réouverture du procès des sondages de l’Élysée : le tribunal estime que Claude Guéant n’a peut-être pas tout dit lors des audiences sur sa situation personnelle.
par Fabrice Arfi et Michel Deléan

La sélection du Club

Billet d’édition
2022, ma première fois électorale
Voter ou ne pas voter, telle est la déraison.
par Joseph Siraudeau
Billet de blog
Le bocal de la mélancolie
Eric Zemmour prétend s’adresser à vous, à moi, ses compatriotes, à travers son clip de candidat. Vraiment ? Je lui réponds avec ses mots, ses phrases, un lien vidéo, et quelques ajouts de mon cru.
par Claire Ze
Billet de blog
« Nous, abstentionnistes » par Yves Raynaud (3)
Voter est un droit acquis de haute lutte et souvent à l'issue d'affrontements sanglants ; c'est aussi un devoir citoyen dans la mesure où la démocratie fonctionne normalement en respectant les divergences et les minorités. Mais voter devient un casse-tête lorsque le système tout entier est perverti et faussé par des règles iniques...
par Vingtras
Billet de blog
L'extrême droite a un boulevard : à nous d'ériger des barricades
Un spectre hante la France… celui d’un pays fantasmé, réifié par une vision rance, une France qui n’a sûrement existé, justement, que dans les films ou dans les rêves. Une France muséale avec son glorieux patrimoine, et moi je me souviens d’un ami américain visitant Versailles : « je comprends mieux la Révolution française ! »
par Ysé Sorel