François Gèze
Abonné·e de Mediapart

45 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 mars 2019

La juste dénonciation par Barbara Cassin du rejet des étudiants étrangers

La philosophe Barbara Cassin publie dans Le Monde du 17 mars une tribune titrée « Étudiants étrangers : “Bienvenue en France”, un dispositif au nom de contre-vérité, ne doit pas être mis en œuvre » (titre de la version Web, neutralisé dans la version imprimée : “Le dispositif pour les étudiants étrangers est contraire à nos valeurs”). Ce salutaire coup de gueule ne doit pas rester inaperçu.

François Gèze
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Étudiants étrangers : « “Bienvenue en France”, un dispositif au nom de contre-vérité, ne doit pas être mis en œuvre »

par Barbara Cassin, philologue et philosophe, membre de l'Académie française, Le Monde, 17-18 mars 2019

L’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers hors Communauté européenne piétine nos valeurs et menace la francophonie, estime l’académicienne Barbara Cassin.

Tribune. En France, on se soigne et on apprend gratuitement (ou presque) et très bien (ou presque), en tout cas plutôt mieux qu’ailleurs. Voilà de quoi les Gaulois sont heureux et fiers, qu’ils aient un gilet jaune, un col blanc, ou un stylo rouge. Notre identité, nos valeurs sont là, partagées, concrètes.

Je veux ici, très solennellement protester. Je veux faire entendre notre voix à nous, responsables et praticiens de l’enseignement, de la recherche, de l’éducation, de la culture. Pour dire que « Bienvenue en France », un dispositif au nom de contre-vérité, une infox qui ose se présenter comme un plan gouvernemental d’attractivité des étudiants internationaux, ne doit pas être mis en œuvre. Ni eu égard à ce que nous sommes, ni eu égard à la sacro-sainte économie.

La clé de ce dispositif, que l’on veut contraindre les présidents d’université à appliquer, consiste à faire payer très cher – 16 fois plus cette année qu’en 2018 – les droits d’inscription de certains étudiants. Pour ceux qui viennent de pays hors Communauté européenne, ces droits passent de 170 à 2 770 euros pour la licence, et de 243 à 3 770 euros pour le master.

Des fonctionnaires aux ordres

Résultat, pour ne parler que francophonie : sur le même banc, on trouvera un Belge, un Suisse, un Canadien (il y a des accords qui en font des « Européens »), soit des « riches » qui paieront comme nos enfants. Et on trouvera – ou plutôt on ne trouvera plus ! – un Sénégalais, un Algérien, un Haïtien, qui devraient mais ne pourront pas payer les droits qui leur sont réclamés. Le fils remarquable d’un de mes collègues de Dakar a eu bien tort de choisir la France. Il a déjà perdu un an (refus de visa à cause de l’engorgement du consulat), et va perdre maintenant une autre année de cursus avant de choisir le Canada ou la Chine. Sélectionner par l’argent a rarement été une bonne idée. Sauf pour le paiement de l’impôt.

Les exclus sont ciblés : francophones d’Afrique, du Maghreb, intellectuellement formés mais sans fortune. Avec un discours redoutable qu’on ne peut pas ne pas lire en filigrane : pourquoi nos impôts à nous financeraient-ils les études de Noirs et d’Arabes ?

Outre les valeurs ainsi piétinées, les présidents de nos universités soi-disant autonomes traités comme des fonctionnaires aux ordres et demain, si cela continue, les étudiants dans la rue avec leurs professeurs, dont je serai, l’idée même de « Bienvenue en France » va contre toute politique intelligente et économiquement efficace à moyen comme à long terme.

C’est par la langue et la culture que ce qu’on ose encore appeler nos valeurs se transmettent. Or, c’est en Afrique francophone que se trouve aujourd’hui la jeunesse qui mondialise la France, sa culture et sa langue. Soyons réalistes et parlons gros sous : la Chine, l’Inde, la Russie recolonisent économiquement le Maghreb et l’Afrique. Avec ce type de mesure absurde, c’est un boulevard que nous offrons à leur influence. La seule résistance que nous pouvons leur opposer est culturelle, mais elle est considérable. Veiller à la relation avec la francophonie où qu’elle soit, voilà une vraie politique économique.

Bien sûr qu’il faut développer les partenariats avec les universités africaines et proposer des cours dématérialisés, accessibles en ligne. Bien sûr qu’il faut trouver des ressources pour faire mieux vivre nos universités françaises. Mais mauvaise pioche : avec « Bienvenue en France », on n’aura rien, sauf la mort de la francophonie. Et l’anglais, au lieu du français, comme langue de partage.

Un sous-Princeton

Car croit-on vraiment que les « bons », et riches, étudiants chinois et indiens vont venir s’inscrire dans un sous-Princeton ? En Chine, quand j’y enseigne, mes interlocuteurs me demandent de parler d’Homère et d’Aristote, de la grande littérature et de la grande philosophie classiques. Leur attente est celle d’un « troisième pied » culturel : avec leurs propres langue et traditions, millénaires ; le monde anglo-saxon, incontournable ; mais aussi les humanités de la vieille Europe ! Le socle culturel qui permet de comprendre Zola, Marx, ou Lacan. Avec, en France et en français, les cafés, les théâtres, les monuments, les expositions, les cinémas, les rues des villes et les robes des femmes. Comme pour nos étudiants, comme pour nous tous.

La folie politique de « Bienvenue en France » est que cette mesure va à l’encontre de la politique même de l’actuel gouvernement ! Emmanuel Macron annonce « Afrique 2020 », une « année des cultures africaines ». Il a eu l’intelligence de faire devant l’Académie française, il y a juste un an, un discours sur la francophonie décentrée, celle de « plus d’une langue ». Il a l’audace de proposer l’ouverture, en 2022, d’une « Cité internationale de la langue française » à Villers-Cotterêts (Aisne). Soit au sein de l’un des territoires les plus défavorisés, avec 17 % d’illettrisme, sur les terres pourtant d’Alexandre Dumas et de La Fontaine, là où François Ier a signé l’ordonnance qui consacrait le français au lieu du latin comme langue administrative, pour que, enfin, même un paysan puisse comprendre comment on le jugeait. Il soutient la réalisation d’un futur « dictionnaire des francophones ». Il favorise l’ouverture de notre pratique muséale pour restituer avec précaution, au cas par cas, certains objets essentiels à la nation qui les a fabriqués.

Jamais octroyer des bourses aux pauvres ne compensera la norme de l’égalité devant l’enseignement. Jamais la pratique aléatoire d’une exception ne vaudra la règle saine. « Liberté, Égalité, Fraternité », inutile d’aller chercher ailleurs la définition du « progressisme ». Soyons donc économiquement intelligents et politiquement cohérents. Et soyons généreux : la générosité est un produit de luxe, or, le luxe tire notre économie en avant. La qualité de vie, la langue, la culture, le partage du beau et du jugement, pas de meilleur argument pour « Choose France » comme on dit chez nous…

Bienvenue en France ? J’ai honte.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Covid : Blanquer a annoncé le nouveau protocole des écoles depuis Ibiza
Les vacances de fin d’année du ministre, mis en cause pour sa gestion tardive de la crise sanitaire, suscitent depuis plusieurs jours des tensions au sein du gouvernement. Son entretien polémique au « Parisien », qui a suscité la colère des enseignants, a en réalité été réalisé depuis l’île des Baléares, a appris Mediapart. Ce qui avait été caché. 
par Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Nucléaire et transition climatique : les éléments clés du débat
Le nucléaire peut-il être une énergie de transition climatique ? Alors que les candidats à l’élection présidentielle ont tous un avis tranché sur la question, nous tentons ce soir de dépassionner le débat avec nos deux invités, Cyrille Cormier, ingénieur, spécialiste des politiques énergétiques et climatiques, et Nicolas Goldberg, senior manager énergie chez Colombus Consulting.
par à l’air libre
Journal
Zemmour et CNews condamnés pour injure raciste et provocation à la haine
Lundi, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Éric Zemmour, désormais candidat à l’élection présidentielle, à 10 000 euros d’amende pour ses propos sur les mineurs étrangers non accompagnés, qui visaient à « susciter un élan de rejet et de violence » contre l’ensemble des personnes immigrées, d’après le jugement. Le directeur de la publication de CNews écope de 3 000 euros d’amende.
par Camille Polloni
Journal — France
Une figure du combat contre le harcèlement scolaire est visée par une plainte pour « harcèlement »
Fondatrice de l’association Marion la main tendue, Nora Fraisse se voit reprocher par une dizaine d’anciennes bénévoles, stagiaires ou services civiques d’avoir eu un comportement toxique envers de proches collaborateurs. D’après notre enquête, l’une d’elles a déposé plainte pour « harcèlement ».
par Prisca Borrel

La sélection du Club

Billet de blog
Vieillissement et handicap
Les maux pour le dire ou réflexions sur le vieillissement vécu de l'intérieur.
par Marcel Nuss
Billet de blog
Aujourd'hui les enfants handicapés, et qui demain ?
Comment résister au dégoût qu'inspire la dernière sortie en date de Zemmour concernant les enfants handicapés ? Réaliser exactement où nous en sommes d'un point de basculement collectif.
par Loïc Céry
Billet de blog
De la nécessité d'une parole antivalidiste
Exclusion politique, culte de la performance, refus de l'autonomie, enfermement, confiscation de la parole... Yohann Lossouarn nous explique pourquoi les luttes antivalidistes sont aujourd'hui plus que nécessaires.
par dièses
Billet de blog
Un tri dans la nuit : nos corps dissidents, entre validisme et Covid-19
Un entretien initialement publié par Corps Dissidents, dans le blog d'Élise Thiébaut, et toujours actuel. Le validisme est une question cruciale pendant le Covid19. Il l’a été dans les réactions – solidaires ou pas – des gens face aux discours selon lesquels seuls les vieux et les handicapés mouraient du Covid-19. Il l’est pour la question du triage : est-ce qu’uniquement les corps productifs méritent d’être sauvés ? 
par Elena Chamorro