M. Macron, le Président nigérien doit libérer les démocrates détenus illégalement

Le 4 juin, Emmanuel Macron reçoit le président nigérien, Mahamadou Issoufou. Récemment qualifié par M. Macron d’« exemple pour la démocratie », celui-ci réprime durement ses opposants de la société civile. Vingt-six restent détenus aujourd’hui, sans motif. D’où cette lettre ouverte de la Fondation Frantz Fanon, enjoignant M. Macron d’exiger du président nigérien la libération de ces opposants.

Lettre ouverte à M. Emmanuel Macron

M. Macron, le Président nigérien doit libérer les démocrates détenus illégalement

Le bureau de la Fondation Frantz Fanon, 30 mai 2018 (Mireille Fanon Mendes France, Gustave Massiah, François Gèze, Lina Alvarez, Nelson Maldonado Torres, Samuel Marie-Fanon, Ghazi Hidouci, Norman Ajari)

 

À l’attention de : Emmanuel Macron, Palais de l’Élysée, 55 rue du Faubourg-Saint-Honoré, 75008 Paris

Copie à : Jean-Yves Le Drian, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ; Philippe Étienne, conseiller diplomatique, Palais de l’Élysée ; Franck Paris, conseiller Afrique, Palais de l’Élysée ; Rémy Maréchaux, directeur d’Afrique et de l’Océan indien, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ; Ado Elhadji Abo, ambassadeur du Niger en France

Monsieur le Président,

Nous venons d’apprendre que vous recevez le 4 juin prochain, à l’Élysée, le Président du Niger, M. Mahamadou Issoufou. À l’occasion de cette visite, nous tenons à vous rappeler que vingt-six responsables du mouvement social nigérien sont aujourd’hui incarcérés sans la moindre raison légale, seulement pour avoir dénoncé le contenu de la loi de finances 2018 qui va sérieusement dégrader les conditions de vie des populations les plus précarisées. La plupart sont détenus depuis plus de deux mois, certains à Niamey et d’autres dans des lieux assez éloignés de la capitale, alors que leur famille y habite. Nous portons aussi à votre connaissance la situation de neuf étudiants toujours détenus à la suite de manifestations pour le paiement de leurs bourses et l’amélioration de leurs conditions d’études, alors que de nombreux autres ont été libérés.

Pourtant, lors de votre visite à Niamey des 22 et 23 décembre 2017, vous avez déclaré à votre homologue : « Je veux ici le dire très clairement, Mahamadou Issoufou : vous êtes un exemple pour la démocratie. » Pouvez-vous croire encore qu’il est un « exemple pour la démocratie » alors qu’il laisse croupir en prison, sans la moindre justification légale, d’authentiques défenseurs de la démocratie dans leur pays ?

M. le Président, c’est en notre nom, au nom des citoyens français et de tous ceux qui, dans le monde entier, partagent l’héritage de leurs combats d’émancipation, héritage que défend de longue date la Fondation Frantz Fanon, que vous recevrez le 4 juin un responsable politique africain dont l’action va très clairement à l’encontre de ces idéaux, qui sont certainement aussi les vôtres.

C’est pourquoi nous vous demandons instamment de rappeler au Président nigérien l’importance du respect des droits de l’homme et d’exiger de lui la libération immédiate des militants pour la démocratie injustement emprisonnés. Faute de quoi, tous devrons conclure que vous avez renoncé à la défense de ces idéaux que vous prétendez défendre.

C’est cette conviction que partagent les auteurs de la pétition initiée par la campagne « Tournons la page. Pour l’alternance démocratique en Afrique », qui fournit des informations complémentaires sur cette terrible affaire nigérienne. Une pétition que nous soutenons et qu’il nous a paru utile de porter, ci-après, à votre connaissance.

Avec notre considération respectueuse.

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Texte de la pétition de « Tournons la page », à signer à cette adresse.

Halte aux détentions arbitraires des militants des droits humains au Niger !

 Ils s’appellent Maikoul Zodi, Ali Idrissa ou encore Moussa Tchangari et militent aux côtés d’Amnesty, d’Oxfam, et du Secours catholique depuis longtemps pour les droits de l’homme et la démocratie dans leur pays.

À Niamey et dans d’autres grandes villes, la société civile nigérienne organise depuis septembre 2017 des manifestations pour lutter contre la nouvelle loi de finance 2018. En application depuis janvier 2018, cette loi accorde des avantages fiscaux aux multinationales tout en augmentant les charges qui pèsent sur les plus précaires. La société civile sur place juge cette loi comme particulièrement injuste et antisociale.

Le gouvernement fait tout son possible pour museler la voix du peuple : interdictions anticonstitutionnelles de manifester et arrestations arbitraires, dénoncées par de nombreuses ONG internationales, sont monnaie courante et ce dans l’absence totale de toute condamnation par la communauté internationale. Plus de vingt-cinq activistes pacifistes sont [toujours] arbitrairement incarcérés. Voici le bilan des dernières manifestations pacifiques au Niger.

Avec une manifestation toutes les deux semaines, le peuple nigérien est décidé à ne pas laisser passer la loi de finance. Le 25 mars 2018, une nouvelle Journée d’action citoyenne est organisée par la société civile, mais elle est interdite par le gouvernement pour cause d’insécurité. Considérant ce motif comme non recevable, de par le caractère pacifique des manifestations, la société civile refuse de prendre en compte cette interdiction et maintient le rassemblement.

Le dimanche 25 mars, avant même le début de la marche, Moussa Tchangari est arrêté dans son bureau d’Alternatives Espaces Citoyens ; puis ce fut le tour d’Ali Idrissa coordinateur du ROTAB, interpellé au siège du MPCR de Nouhou Arzika, QG du Cadre de concertation de la société civile. Nouhou Arzika sera également arrêté quelque temps après, suivi de Me Lirwana Abdourahamane, d’Ibrahim Namaïwa, d’Idrissa Adamou ainsi que d’autres manifestants pourtant pacifiques. Au total, vingt-trois manifestants sont arrêtés pour avoir librement et en accord avec la Constitution de leur pays, manifesté contre une loi qu’ils trouvaient injuste.

Depuis, la mobilisation citoyenne sur place ne faiblit pas et d’autres manifestation citoyennes sont organisées, donnant lieu à une nouvelle vague d’arrestation le 15 avril 2018. Dans une volonté affichée de décapiter tout mouvement social dans le pays, trois leaders d’opinion sont arrêtés. Parmi eux : Maikoul Zodi, coordinateur de « Tournons la page » au Niger et Président du Mouvement des jeunes républicains, Ibrahim Diori, chargé de plaidoyer d’Alternatives Espaces Citoyens et Abdourahamane Idé Hassane, président de Jeunesse pour une mentalité nouvelle. Ce dernier a depuis été placé en liberté provisoire.

L’ensemble de ces arrestations fait courir le risque d’une dégradation durable de l’État de droit et de la démocratie au Niger. Cette vague répressive est sans précédent depuis l’arrivée au pouvoir du Président M. Issoufou.

Tout cela se déroule dans l’impunité la plus totale, et le silence de la communauté internationale en dit long sur les relations qu’elle entretient avec le gouvernement en place. C’est donc à nous de nous mobiliser pour défendre les libertés au Niger !

Ensemble, demandons au gouvernement nigérien de :

– libérer immédiatement et sans condition les activistes incarcérés suite aux manifestations du 25 mars et 15 avril 2018,

– respecter la liberté de manifester des citoyens nigériens, telle qu’elle est avancée dans la Constitution,

– cesser les pressions à l’encontre des médias indépendants et des leaders de la société civile.

 

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