Les figures de la startup et de l’entrepreneur sont celles qui paraissent les plus évidemment liées au capitalisme numérique, au point que le concept de startup a dépassé largement son utilisation initiale et les bornes de sa définition en termes de modèle d’affaires spécifique. On en parle beaucoup depuis que startup-nation est devenue un concept à la fois honni et tourné en ridicule. La startup n’est pas seulement un modèle particulier de développement d’une entreprise (innovante, fondée sur une très forte croissance potentielle et nécessitant des levées de fonds importantes). C’est bien davantage une vision politique du monde de la production.
En tant qu’elle est fondamentalement liée à la réussite de la Silicon Valley – qui exerce sur le monde la fascination propre au pouvoir – la startup incarne la grande promesse du capitalisme numérique : pouvoir produire de manière massive et non industrielle en même temps. Massive puisque l’objectif de la startup est de jouer sur les effets de réseau et de croître le plus possible. Non industrielle puisque la startup se constitue comme la contraposée de l’usine, figure de l’ancien monde où font loi la rigidité, les horaires encadrés, les tâches parfaitement définies et la division du travail…
Le discours relatif à la startup, au contraire, met en avant un nouveau mode de travail, fondé sur la flexibilité des horaires et des tâches, sur des capacités d’évolution rapide, sur des modes d’organisation dits ‘agiles’, autour de projets plutôt que de structurations hiérarchiques définies… Sur ce discours repose en grande partie l’attraction que peut exercer la figure de la startup sur une frange de la population active. Il est évidemment difficile de mesurer le poids de cette attraction. Mais il serait trop confortable et sûrement faux de penser que ce type de discours n’a d’effet que sur la population la plus éduquée.
Il semble au contraire que la figure de la startup exerce également son pouvoir sur les parties de la population les moins favorisées, qui peuvent voir là la promesse d’un mode de travail qui rompe avec ce à quoi les destinait le système. Ce pouvoir d’attraction paraît s’exercer de manière large et peut être plus particulièrement sur les plus jeunes générations qui envisagent de moins en moins sereinement d’embrasser les conditions de travail des générations précédentes, organisées en partie sur la répétition du même.
La figure de la startup est donc d’une certaine manière le dernier avatar du nouvel esprit du capitalisme, c’est-à-dire d’un discours visant à mettre en valeur la capacité de chacun à s’épanouir au sein des modes de production capitalistes. Ce type de discours se développe depuis les années 1970, au moment où le capitalisme absorbe la “critique artiste”, c’est-à-dire la critique portée notamment en 68 et qui fait du capitalisme un système d’oppression de la créativité et de l’individu. Déjà à l’époque des nouvelles formes de travail s’organisent alors, autour des notions de flexibilité, créativité, mobilité… En ce sens la figure de l’entrepreneur s’articule naturellement ici avec celle de la startup, dans la mesure où elle s’inscrit dans la même grammaire de l’attraction. L’entrepreneur incarne une figure de la flexibilité, de la mobilité et de l’aventure valorisée par le capitalisme. En ce sens elle participe à une économie passionnelle qui a en partie pour objectif la mobilisation du corps salarial : aller travailler pour devenir cet aventurier.
Des aventuriers pris sur le vif
Mais la figure de la startup ne se réduit pas à son discours sur le travail. Elle a un autre objectif, elle contient une autre promesse : celle de résorber un problème majeur du capitalisme industriel, à savoir la prise de conscience, par les salariés, du fait qu’ils ne déterminent pas les fins de la production. Le cœur de la revendication communiste était en effet celui-là : demander à ce que le choix collectif s’applique non pas uniquement à la sphère politique (censément), mais également à la sphère économique. Que l’on puisse choisir, collectivement, ce qui est produit.
Elle est fondamentalement corrélée à l’idée de disruption, c’est-à-dire à la capacité de remettre en cause un marché et son fonctionnement. Ce que contient l’idée de disruption, c’est la possibilité d’aller contre le déterminisme industriel en faisant valoir un autre modèle : vous n’êtes pas en accord avec les objectifs et la manière dont fonctionne un secteur ? Il est désormais possible de le disrupter, en apportant une “vision” nouvelle. De mettre en place une nouvelle manière de déterminer les finalités du secteur. La disruption ne désigne donc pas une innovation de rupture, à opposer à une innovation de procédé. Une grande partie des entreprises désignées comme disruptives ne procèdent d’ailleurs qu’à des innovations de procédé – mettre en place une nouveau mode de mise en relation entre clients et professionnels par exemple – voire aucune innovation du tout. L’idée de disruption désigne plutôt une potentialité : la capacité pour chacun de proposer effectivement de nouvelles manières de produire, voire de nouvelles finalités à la production. C’est le dernier stade du “nouvel esprit du capitalisme” : l’invention de l’idée de startup a procédé d’une captation des volontés de remise en cause de l’ordre établi. Cette captation, on en trouve l’origine dans les méandres idéologiques qu’ont été les débuts d’internet et le passage de la contre-culture hippie à la cyberculture.
La startup promet de répondre, en un sens, à cette prise de conscience en faisant muter le concept même de l’entreprise : à l’heure du capitalisme numérique, une entreprise n’existe plus pour vendre un produit, mais pour promouvoir une vision du monde. C’est une des facettes de l’idée de startup : son objectif est avant tout de répondre à un problème global, qualifié autrement que politiquement et d’y répondre via le développement d’un produit. Mais le produit est secondaire vis-à-vis du projet global et des valeurs qu’il porte. L’entreprise représente alors la capacité réelle de transformer le monde en imposant de nouvelles fins à la production. A partir de là, dans le monde idéal du travailleur du numérique, il ne reste plus à l’individu qu’à faire son marché des visions du monde et à travailler pour l’entreprise qui correspond le plus à celle qu’il veut embrasser ou qui répond le mieux au problème qu’il veut régler. Ainsi, par la grâce de la transformation de l’entreprise en projet proto-politique et l’intercession de la “vision” et des “valeurs”, s’opèreraient la réunion des fins individuelles et des fins collectives. C’est la première manière qu’a le capitalisme numérique de répondre au problème de la non-détermination collective des fins de la production.
Remettre en cause l’ordre établi : c’est bien cela, in fine, qui définit l’esprit startup pour ses défenseurs. L’injonction à la transgression, voire à la rébellion est faite modèle d’affaires et la transformation permanente mode de développement.
On comprend donc que la notion de disruption renvoie face-à-face capitalisme industriel et capitalisme financier. En effet la promesse d’une capacité individuelle et collective nouvelle à déterminer les fins de la production conduit nécessairement à remettre en cause, dans le discours, le capitalisme financier. La mise en avant de l’entrepreneur a cette fonction : elle semble servir, dans le cadre du capitalisme numérique, de contre-modèle au capitalisme financiarisé. Suite aux dérégulations des marchés financiers dans les années 1980, qui se sont articulées autour du triptyque “désintermédiation / décloisonnement / déréglementation”, la pression qu’ont fait peser les institutions financières et les mécanismes associés sur les entreprises et sur les États a fait l’objet d’un grand nombre de critiques et a été pris pour cible par de nombreux mouvements (des forums sociaux jusqu’aux mouvements Occupy). Dans ce cadre, la figure de l’entrepreneur numérique semble avoir voulu renouer avec celle de l’entrepreneur-inventeur de la première moitié du 20ème siècle, censément exemptée de la soumission à la finance dérégulée.
Nikola Tesla, agent provocateur
La valorisation de certains entrepreneurs numériques – et paradigmatiquement Elon Musk, incarnation de cette figure à l’échelle mondiale – va ainsi souvent de pair avec celle de leur capacité d’invention. Cette capacité d’invention, qui s’incarne dans l’entrepreneur à succès, est ce qui rend possible d’affirmer que créer une entreprise est à la portée de tous et que les cartes du marché sont perpétuellement rebattues. L’entrepreneur trouve son lieu d’origine dans le garage, lieu hautement symbolique de la capacité de produire ses propres finalités de production.
L’émergence de l’ordinateur personnel dans les années quatre-vingt contribue à briser les schémas de l’innovation industrielle et renouvelle le mythe de l’invention de garage. Apple en particulier se donne un look alternatif, surtout par rapport à Big Blue (IBM), se positionnant presque comme précurseur de l’anarcho-capitalisme d’aujourd’hui. Cette image est construite dans la communication publicitaire : le lancement du Macintosh en 1984 en témoigne, avec sa paraphrase d’Orwell et le mythe viral, savamment entretenu, d’un logo qui serait inspiré par la pomme au cyanure dans laquelle Alan Turing avait mordu pour se suicider suite à sa condamnation pour homosexualité.
Giorgio Griziotti, Neurocapitalisme, Mimesis, 2016
La figure duale startup-entrepreneur revêt donc deux fonctions, dans le cadre des promesses du capitalisme numérique. Tout d’abord celle de représenter un nouveau mode de travail, flexible, hors cadre, créatif, qui puisse faire pièce aux rigidités de l’usine, qui ont fait l’objet de critiques puissantes. Ensuite celle d’incarner une forme de contrôle renouvelé sur les fins de la production, qui seraient “à la main” de tous ceux qui voudraient se donner la peine de créer une startup ou même plus simplement d’en rejoindre une, séduits par la vision du monde qu’elle propose. Ainsi l’invention de l’idée de startup a procédé, avec les utopies numériques du réseau et la libre information (dont traiteront les deux articles suivants), d’une captation des volontés de remise en cause de l’ordre établi. Remettre en cause l’ordre établi : c’est bien cela, in fine, qui définit l’esprit startup. L’injonction à la transgression, voire à la rébellion est faite modèle d’affaires et la transformation permanente mode de développement.