Pascal Bruckner doit être critiqué.

Pascal Bruckner vient de commettre une tribune libre1 dans « Le Monde », où d'amalgames en contresens, il tente de justifier l'islamophobie, sous prétexte de « droit au blasphème » et de liberté de critique des religions.Le texte mérite d'être décortiqué, déconstruit point par point.

Pascal Bruckner vient de commettre une tribune libre1 dans « Le Monde », où d'amalgames en contresens, il tente de justifier l'islamophobie, sous prétexte de « droit au blasphème » et de liberté de critique des religions.

Le texte mérite d'être décortiqué, déconstruit point par point.

Pour éviter toute erreur de compréhension, le texte de Bruckner est en italique.

On le sait, depuis les régimes totalitaires, les langues, elles aussi, contractent des maladies qui peuvent les corrompre. « Islamophobie » fait partie de ces mots toxiques qui brouillent le vocabulaire et le dénaturent. Forgé par des administrateurs coloniaux français, au début du XXesiècle, pour protéger leurs « sujets indigènes » de toute contagion moderniste, il resurgit dans le discours public, au tournant de la révolution iranienne.

La référence au totalitarisme sert à faire peur, mais elle n'est pas pertinente : les systèmes totalitaires cherchent à pervertir le sens des mots, afin que les citoyens perdent leurs repères. Georges Orwell explique le procédé dans « 1984 ». Cela n'a rien à voir avec la création de néologismes, pour permettre à une langue de traiter de nouvelles réalités. Il y a un exemple connu de néologisme volontairement forgé pour en tordre le sens : « antisémitisme », inventé par l'antisémite allemand Wilhelm Marr pour donner une apparence scientifique au racisme anti-juif. Double contresens au demeurant, car sémite désigne un groupe de langues, pas une « race », et il existe de nombreuses langues sémitiques, la plus parlée aujourd'hui étant l'arabe.

Pendant de nombreuses années, éditocrates et commentateurs ont répété les assertions de Caroline Fourest : « le mot islamophobie a été inventé par les mollahs iraniens ». Suivre à la trace un mot, un concept, qui passe de langue en langue, en changeant parfois de sens est passionnant2, mais il faut pour cela s'y connaître et avoir de bonnes références. Caroline Fourest ne citait aucun connaisseur de la langue persane, aucun emprunt initial de ce mot par un francophone (ou un anglophone). Tout était donc pipeauté : le mot n'existe pas en persan, mais il existe depuis 1910 en français.

Alors, il faut changer d'argument : s'il n'est pas iranien, le mot n'est est pas moins suspect, et il redevenu à la mode « au tournant de la révolution iranienne ».

Ce dernier terme n'a aucun sens. Les dates importantes de la révolution iranienne sont les suivantes :

1979 : chute du shah et proclamation de la république islamique

1979-1981 : crise des otages

1980-1990 : guerre avec l'Irak ;

1989 : fatwa condamnant Salman Rushdie, mort de l'ayatollah Khomeini.

Où est le tournant ?

Le mot islamophobie réapparaît dans la langue française en 1995, et en 1996 en anglais. Rien à voir donc avec un élément de la situation iranienne.

Mais cela ne suffit pas à Pascal Bruckner. Il faut ajouter un procès d'intention :

pour protéger leurs « sujets indigènes » de toute contagion moderniste,

Visiblement, il n'a pas lu les textes des auteurs concernés, les citations suivantes le démontrent amplement :

Alain Quellien en 1910 :

L'islamophobie. - Il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l'islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne.

Pour d'aucuns, le musulman est l'ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l'Européen, l'islamisme est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu'on peut attendre de mieux des musulmans.

Une fois pris en compte le fait que les mots islamisme et islamiste ont en 1910 le sens de religion musulmane (islam) et musulman, cette définition de l'islamophobie n'a rien perdu de son actualité.

Maurice Delafosse en 1912 (c'est moi qui mets en gras certaines expressions) :

L'ÉTAT D'ESPRIT DES MUSULMANS

pages 211 et 212

Pris en bloc, l'état d'esprit des musulmans du Haut-Sénégal-Niger ne paraît pas opposé à notre civilisation; si certains partis nous ont fait de l'opposition, ce n'est pas parce que nous sommes une nation chrétienne, mais simplement parce que notre action a menacé l'indépendance jusqu'ici absolue de chefs turbulents ou de tribus pillardes : que ces chefs ou ceux qui cherchent à soulever ces tribus mettent en avant la question religieuse et prêchent la guerre sainte contre les infidèles, rien de plus naturel; mais la religion est ici un masque et non une cause, et le sultan du Maroc chercherait à établir sa domination sur la Mauritanie qu'il rencontrerait tout autant d'hostilité que la France, sinon plus.

Nul doute que les indigènes musulmans préféreraient le plus souvent leur indépendance au joug pourtant bénin de l'autorité française, mais les non musulmans pensent de même; et des faits récents ont prouvé qu'il est plus difficile d'obtenir la soumission des animistes de la forêt que celle des musulmans du Soudan septentrional; dans le Haut-Sénégal-Niger même, c'est chez les animistes que nous avons rencontré les résistances les plus acharnées et les tribus que nous n'avons pu soumettre que tout récemment, comme celles des Lobi et des Tombe, comptent parmi celles que l'islamisme n'a jamais entamées.

Quoi qu'en disent ceux pour qui l'islamophobie est un principe d'administration indigène, la France n'a rien de plus à craindre des musulmans au Soudan que des non musulmans.

Les uns et les autres nous considèrent comme des maîtres parfois gênants, parfois utiles, généralement bienveillants, et nous subissent avec plus ou moins de facilité selon la nature de leur caractère et la diversité de leurs intérêts. Ceux d'entre eux qui désireraient le plus ardemment nous voir partir du pays et il s'en trouve certainement dans la haute classe sinon dans la plèbe le désirent, non pas parce que nous ne sommes pas de leur foi, mais simplement parce que nous ne sommes ni de leur race, ni de leur mentalité, ni de leur sol, en un mot parce que nous sommes « l'étranger ».

Les Noirs en particulier ne sont ni des mystiques ni des philosophes spéculatifs ce sont des matérialistes superstitieux, qui n'adoptent telle ou telle religion que parce qu'ils sont persuadés que les pratiques de cette religion détourneront d'eux des maux tangibles, tels que la maladie ou la mort, ou que l'abstention de ces pratiques attirera sur eux les mêmes maux. Quant à la doctrine, elle ne passe qu'au second plan et il est douteux qu'on puisse rencontrer chez eux beaucoup de Mêles disposés à subir le martyre plutôt que de renier leur foi.

L'islamophobie n'a donc pas de raison d'être au Soudan, mais, par contre, l'islamophilie, dans le sens d'une préférence accordée aux musulmans ou d'un encouragement à la propagation de l'islamisme, constituerait également une erreur fort grave, en créant un sentiment de méfiance parmi les populations animistes, qui se trouvent être les plus nombreuses et qui, à certains égards, sont plus accessibles à nos idées que les populations musulmanes

Lorsqu'on envisage l'influence exercée par l'islamisme sur la race noire, les avis sont très partagés. Il semble que la religion musulmane ait produit, là où elle s'est implantée, des résultats indéniables en ce qui concerne la civilisation extérieure et matérielle, mais il ne parait pas que la modification de la mentalité indigène ait été bien profonde et que la moralité des individus ait été sensiblement améliorée quant à l'état social des populations, il n'a, je crois, subi aucun progrès. Les résultats de l'islamisation des Noirs sont vraisemblablement supérieurs, au point de vue purement objectif, à ceux obtenus ça et là par leur christianisation, mais il serait peut-être préférable, pour les indigènes, que leur civilisation évoluât normalement par suite d'une modification lente des religions autochtones.

Au point de vue de la capacité intellectuelle, les peuples du Soudan qui ont adopté l'islamisme n'apparaissent pas sensiblement supérieurs aux autres d'une part, ce ne sont pas toujours les mieux doués sous le rapport de l'intelligence qui se sont convertis à l'islam et, d'autre part, on ne constate pas de différence appréciable entre les fractions d'un même peuple demeurées animistes et celles qui ont embrassé l'islamisme. (..)

Le mot est alors connu, compris, employé dans le sens actuel de préjugé contre l'islam (en tant que civilisation).

Certaines expressions de Maurice Delafosse nous choquent aujourd'hui : la superstition n'est pas le monopole des Noirs, le joug de l'autorité française n'était pas toujours bénin, etc..

Il écrit aussi à une époque où les explications racialistes sont la règle. Mais sa description des sociétés du Soudan est celle d'un homme qui les connaît. Enfin son refus de l'islamophobie comme de l'islamophilie n'a rien à voir, mais alors vraiment rien, avec les motivations que lui prête Pascal Bruckner.

Il s'agit d'une projection en négatif de ce que pense Bruckner : la colonisation apportait le modernisme, quitte à mépriser les sociétés indigènes.

Les prémices sont faux, je détaillerai la suite plus tard.

1http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2013/10/31/l-islam-doit-etre-critique-par-pascal-bruckner_3505764_3232.html

2 Par exemple, douane et divan ont la même origine arabe !!

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