L'antisémitisme selon la LICRA : une définition fausse et dangereuse.

Le début de l'article de Marc Knobel est intéressant : rappeler que le terme a été popularisé par un antisémite allemand et qu'il définit l'hostilité envers les seuls juifs était nécessaire.J'ai trop souvent entendu ou lu « Je suis arabe (donc sémite), comment pourrais-je être antisémite ? ».En effet, le terme a été inventé au XIXème siècle, à une époque où on confond les groupes de langues (sémitiques, indo-européennes, finno-ougriennes, bantoues, etc..) avec les peuples (entités politiques) qui les parlent et d'improbables et fumeuses classifications selon des « races » héréditaires.En clair, il n'y a pas plus de race indo-européenne (ou aryenne) que de grammaire dolichocéphale. Et peu importe également que les juifs dans le monde descendent des habitants de la Palestine antique ou de populations locales converties.Après ce rappel salutaire, ça commence à se gâcher par une référence au concept développé par Taguieff :

Le début de l'article de Marc Knobel est intéressant : rappeler que le terme a été popularisé par un antisémite allemand et qu'il définit l'hostilité envers les seuls juifs était nécessaire.

J'ai trop souvent entendu ou lu « Je suis arabe (donc sémite), comment pourrais-je être antisémite ? ».

En effet, le terme a été inventé au XIXème siècle, à une époque où on confond les groupes de langues (sémitiques, indo-européennes, finno-ougriennes, bantoues, etc..) avec les peuples (entités politiques) qui les parlent et d'improbables et fumeuses classifications selon des « races » héréditaires.

En clair, il n'y a pas plus de race indo-européenne (ou aryenne) que de grammaire dolichocéphale. Et peu importe également que les juifs dans le monde descendent des habitants de la Palestine antique ou de populations locales converties.

Après ce rappel salutaire, ça commence à se gâcher par une référence au concept développé par Taguieff :

« Cependant, ces dernières années, le philosophe Pierre-André Taguieff a proposé un nouveau terme, celui de « judéophobie » pour désigner l’ensemble des formes anti-juives dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale et le distinguer de l’antisémitisme lié aux thèses racialistes. »

Or, quoi qu'en dise Taguieff, l'antisémitisme avant la Seconde guerre mondiale n'est pas uniquement lié aux thèses racialistes.

On peut distinguer quatre sources ou quatre formes de l'antisémitisme :

Une forme chrétienne, héritière de l'antijudaïsme médiéval : « leurs ancêtres ont crucifié Jésus, et ils persistent à ne pas voir en lui le Messie annoncé par les prophètes d'Israël. »

Une forme anticléricale : « la religion abrutit, et d'autant plus qu'elle impose plus de règles ». On retrouve cette forme dans l'article « juifs » du Dictionnaire philosophique de Voltaire.

Une forme politique : les juifs en tant que tels sont porteurs d'un projet politique : capitaliste, révolutionnaire, pro-allemand, etc..

Une forme raciste : pour les nazis, ils sont génétiquement mauvais et néfastes.

Les partisans de l'antisémitisme politique, qu'ils baptisaient « d'État », comme Maurras, n'avaient que mépris pour ceux de « l'antisémitisme de peau » nazi.

Bernanos ira jusqu'à écrire « Hitler a déshonoré l'antisémitisme ».

Donc, les formes non religieuses chrétiennes de l'antisémitisme ont au moins deux siècles, et le « nouvel antisémitisme » n'a rien de nouveau.

Marc Knobel cite ensuite Léon Poliakov : « Cette agitation qui dure depuis trois millénaires, qui fut par exemple « anti mosaïque » dans l’Antiquité, « antijudaïque » chez les chrétiens et devint « antisioniste » au vingtième siècle, connaîtra probablement au vingt et unième siècle de nouveaux prolongements, sous de nouvelles formes ou avec de nouveaux arguments, mais je ne crois pas qu’elle puisse disparaître.»

Il y a là un bel amalgame et des raccourcis historiques hasardeux.

Les historiens admettent que deux entités politiques, Israël et Juda, ont une existence avérée entre la Méditerranée et le Jourdain à partir du IXème siècle avant notre ère. C'est là que ce développe une conception religieuse originale, qui aboutira au monothéisme. A l'époque, chaque royaume a son ou ses dieux, qui le protègent contre les voisins, etc..

Les récits bibliques sont pleins des misères que ces voisins firent à Israël, et réciproquement. On ne peut pas parler d'antisémitisme pour cela. Cyrus II le grand, roi des Perses et des Mèdes, se posera en protecteur et libérateur des Judéens exilés à Babylone.

Au début de l'empire romain, le judaïsme est une religion acceptée et reconnue, qui fait des prosélytes. Titus, qui écrasa une révolte juive, prit le soin de distinguer les révoltés politiques qui contestaient son autorité de l'ensemble des juifs de l'empire.

C'est la victoire politique du christianisme qui changea les choses, pour les juifs et les païens.

Mais les communautés juives vécurent sans trop d'anicroches en Europe occidentale, elles furent notamment protégées par Charlemagne et le sage Rachi possédait des vignes en Champagne. C'est à son époque que tout bascule, avec les Croisades.

La Chrétienté occidentale s'affirme contre les « infidèles », en commençant par les plus proches : massacres de juifs dans la vallée du Rhin.

Et la « Grande Pologne-Lithuanie » catholique fut une terre d'accueil pour les juifs, à l'instigation de ses rois.

Mais il ne faut pas oublier que s'il était extrêmement difficile d'être juif dans ce monde chrétien médiéval, il l'était encore plus d'être cathare ou vaudois. Il est donc très difficile de faire la part de ce qui relève d'un antijudaïsme spécifique et de l'intolérance religieuse.

Il sera ensuite très souvent impossible d'être protestant sous un prince catholique et inversement : « ejus regio, cujus religio ».

A la même époque et aux siècles suivants, dans le monde musulman, juifs et chrétiens sont des « protégés » de l'Islam, privés du pouvoir politique, mais à qui on fiche relativement la paix. Et les phases de persécution des juifs concernaient aussi les chrétiens et les musulmans jugés hétérodoxes.

Les communautés juives ne s'y tromperont pas, qui fuiront par exemple l'Inquisition ibérique pour se réfugier au Maroc et dans l'empire ottoman. On n'observe pas de flux inverse.

Au VIème siècle, le Yémen est le théâtre d'une guerre civile opposant juifs et chrétiens1. En 523, un roi juif massacre les chrétiens, ce qui entraîne une riposte byzantine et éthiopienne. Peut-on parler d'antisémitisme dans ce cas ? Non.

Il faut faire la différence entre ce qui relève d'une intolérance religieuse et de qui relève d'un antisémitisme ou antijudaïsme spécifique.

Plus important et passé sous silence : les premières lois racistes en Europe ne sont pas les lois de Nuremberg, mais les lois espagnoles de « pureté du sang », à la fin du XVème siècle, qui visent juifs et musulmans.

Et définir l'antisionisme comme la forme moderne de l'antisémitisme, c'est tout simplement faux, scandaleux et dangereux.

Faux, car le sionisme est une doctrine politique, que l'on partage ou pas, que l'on combat ou pas, que l'on ignore ou pas. Comme les nationalismes basque ou kurde. On peut estimer ces doctrines dangereuses, pour ceux qu'elles prétendent défendre et pour les autres, sans être raciste. Devrait-on, parce que certains antisémites se déguisaient ou se déguisent en adversaires du capitalisme ou du communisme, renoncer à critiquer ces idéologies ?

Scandaleux, car l'objectif de cet amalgame est de discréditer toute critique de la politique israélienne, y compris la pire (politique).

Dangereux, car cela conduit à négliger l'antisémitisme réel de certains de ceux qui soutiennent la politique israélienne, comme les chrétiens sionistes aux États-Unis.

1 https://www.clio.fr/BIBLIOTHEQUE/le_yemen_entre_judaisme_et_christianisme.asp

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