Pierre Paraf (MRAP) a-t-il découvert le racisme anti-blanc?

La question du racisme anti-blanc empoisonne les débats internes du MRAP depuis que la motion d'orientation adoptée par le congrès de 2012 y a fait expressément référence dans ces termes :

Sous le titre « Relever les défis identitaires »

Promouvoir des identités artificielles et « uniques », qu'elles soient nationales, religieuses, ethniques ou raciales, conduit inéluctablement au racisme. Ces enfermements identitaires émanent des groupes dominants, mais se reproduisent dans les groupes dominés : le racisme anti-blanc en représente un avatar. Le MRAP le condamne à ce titre d’autant plus qu’il apporte une inacceptable et dangereuse non-réponse aux méfaits et aux séquelles de la colonisation.

Sous le titre « Une campagne de rassemblement »

Les idéologies de droite, comme certaines idéologies communautaristes, substituent aux luttes sociales une guerre entre ethnies, entre français et étrangers, entre descendants (blancs ou non) d’ex-colonisateurs et anciens colonisés : c’est une invitation à se tromper de colère.

Les reproches faits à cette notion :

Les opposants à cette motion, à l'intérieur et à l'extérieur du MRAP, ont reproché essentiellement deux choses :

La thématique du racisme anti-blanc a d'abord été développée par l'extrême-droite (Front national, Identitaires), et déclinée parfois sous une forme un peu différente (racisme anti-chrétien, racisme anti-français)

Elle est trop souvent employée, y compris à l'extérieur de l'extrême-droite, pour disqualifier les mouvements d'opposition au racisme « blanc ».

Je reviendrai ultérieurement sur les arguments des uns et des autres, en distinguant ceux qui portent sur le fond, par exemple la très intelligente et très subtile tribune de responsables de la Licra1, et ceux qui substituent l'invective à la démonstration rationnelle, brandissent l'accusation de « communautarisme » contre ceux qui ne pensent pas comme eux.

Le blog « Repères antiracistes » a consacré de nombreux articles à cette question, en donnant surtout la parole à ceux qui contestent cette notion de « Racisme anti-blanc ».

Y a-t-il des précédents au MRAP ?

Ce billet sera consacré exclusivement à l'argument selon lequel cette notion aurait été validée par :

- une personne qui ne peut pas être soupçonnée de complaisance avec l'extrême-droite : l'ancien président du MRAP Pierre Paraf

- un rapport officiel du MRAP, rédigé et/ou approuvé par des contestataires de la ligne actuelle.

Pierre Paraf et le racisme anti-blanc.

Citation d'un défenseur de la ligne majoritaire 2 :

« Pierre PARAF (1893-1989) a évoqué dans son livre Le racisme dans le monde l'existence d'un racisme anti-blanc comme forme de racisme non institutionnel, il y a déjà quelques décennies (1). Il n’y a donc pas découverte aujourd’hui mais reprise à des fins d'exploitation idéologique et politicienne dans un contexte (2) qui refuse d’aborder le racisme structurel. »

Les deux notes sont les suivantes :

« 1) Cet ouvrage a connu plusieurs éditions. Je vais essayé de savoir si sur ce point il y a eu chez l'auteur des évolutions. 

2) Le racisme anti-blanc entre instrumentalisation et réalité. C Delarue »

http://amitie-entre-les-peuples.org/spip.php?article2362

Que dit exactement Pierre Paraf ?

Avant de savoir s'il y avait eu chez l'auteur des évolutions, il aurait mieux valu commencer par lire l'ouvrage et ne pas se contenter d’interpréter la notice de Persée, qui reprend en partie la « quatrième de couverture ».

Pierre Paraf

L'ouvrage, paru en 1964, comporte 240 pages, les principaux chapitres sont les suivants :

Les origines du racisme : pages 15 à 31

De Gobineau à Hitler : pages 32 à 50

La réfutation antiraciste : pages 51 à 60

Portrait du raciste et de l'antiraciste : pages 61 à 70

Le racisme hitlérien survit encore : pages 71 à 87

Le racisme anti-noir aux États-Unis : pages 88 à 111

Le racisme anti-noir en Afrique du Sud : pages 112 à 127

Le racisme dans le monde communiste : pages 128 à 139

Le racisme antijuif dans les pays arabes. Y a-t-il du racisme en Israël ? Pages 140 à 143

Le racisme en Amérique latine : pages 144 à 151

Le racisme dans les DOM : pages 152 à 164

Le racisme en France métropolitaine : pages 165 à 174

Des victimes millénaires du racisme : les Gitans : pages 174 à 184

Le racisme et les conflits nationaux : pages 185 à 188

Le combat contre le racisme : pages 189 à 193

La législation antiraciste : pages 194 à 212

Conclusion : page 213 à 218

Annexes : pages 219 à 230

Bibliographie sommaire : pages 231 sq.

Mais où est donc passé le racisme anti-blanc ?

Un des sous-chapitres du chapitre IV : « Portrait du raciste et de l'antiraciste » est intitulé : « Néocolonialisme et racisme antiblanc ? » Il faut noter le point d'interrogation.

Parle-t-il du racisme anti-blanc et dans quels termes ? En lisant bien, on trouve ceci :

« Par ailleurs, comme le racisme amène souvent un contre-racisme, on a pu craindre que la promotion des anciens colonisés à l'indépendance déclenche chez eux, surtout lorsque les jeunes générations auront pris la relève des maîtres formés par la culture occidentale, des violentes poussées de xénophobie ».

« Mais le réveil de la négritude s'accompagne déjà d'une sorte d'exclusivisme en faveur des anciennes civilisations noires, ignorées et contestées »

« Il est fatal que certaines rancœurs explosent... (suit une citation de Senghor) »

« Celui qui a longtemps tremblé peut se mettre à haïr.. »3

« Le caractère même du racisme implique qu'il n'est pas plus étranger aux « hommes de couleur » qu'aux blancs. »4

A noter : Pierre Paraf emploie le terme « blanc » sans guillemets.

Il écrit également, dans le chapitre consacré aux DOM :

« Aujourd'hui, les cadres « de couleur » voient surtout en ce régime5 le prétexte à un envoi de fonctionnaire qui leur fait craindre d'être éliminés plus encore des postes de commande. Et les nouveaux venus de France souffrent de la défiance qui les accueille et trouvent dans cette attitude inamicale le signe d'un « racisme antillais »6 ».

Soyons clairs : on peut être d'accord ou pas avec Pierre Paraf, ses analyses des situations post-coloniales et dans les DOM, mais il n'y a pas, sauf dans le titre (et avec un point d'interrogation) d’identification et de description d'un quelconque racisme anti-blanc, institutionnel ou pas.

Et il n'oublie pas, quand il décrit les situations concrètes, de les mettre en perspective avec le contexte politique et social, donc les enjeux de domination.

Dire qu'il a parlé un des premiers à parler du racisme anti-blanc (et donc avant l’extrême droite) est au mieux de l'ignorance, au pire une manipulation.

Pierre Paraf a-t-il toujours raison ?

On l'a lu, certaines formulations sont datées, et il est certain qu'un antiraciste n’emploierait pas aujourd'hui les mêmes termes.

Qui écrirait aujourd'hui, à propos de la dénonciation nazie de la « négrification » de la France:

« Qui sait si (elle) n'a pas inspiré certains comportement d'après la victoire où des patriotes français aimaient mieux perdre l'Afrique que risquer la négrification de la France ».

Mais le sens de cette remarque peut s'appliquer aujourd'hui à « l'anticolonialisme » des Identitaires.

De plus, certaines analyses sont très contestables :

le racisme (réduit à l'antisémitisme) ne serait plus que résiduel dans le monde communiste

la vision très pro-israélienne du conflit Palestine-Israël et la minimisation du racisme dans l'État d'Israël.

Ceux qui s'abritent (à tort) derrière l'autorité morale (réelle) de Pierre Paraf reprendraient-ils à leur compte toutes ses analyses ?

Le racisme anti-blanc dans le rapport du MRAP sur « Internet et les enjeux de la lutte contre le racisme ».

La résolution présentée par le comité de Mont-de-Marsan du MRAP à l'AG de 2014 précise :

« C'est l'ancienne direction du mouvement de 2008, et non la dernière assemblée générale nationale, qui a introduit ce concept dans un rapport officiel « Internet et les enjeux de la lutte contre le racisme » –

Il était écrit :

«Racisme anti-blanc : il n'y a aucune raison pour que ce racisme n'existe pas »(chapitre 3.7)

Affirmation de bon sens qui ne s'opposait en rien au constat que le racisme de masse, structurel et systémique, n'affecte pas les blancs.

Cela n'avait alors éveillé aucune contestation ni aucune indignation. »

On peut faire le parallèle avec ce qu'avait écrit Pierre Paraf en citant le texte complet :

« Il n'y a aucune raison pour qu'un tel racisme n'existe pas. Mais l'étude n'a pas permis d'identifier de sites dédiés à ce racisme, sauf ceux qui le dénoncent7

Kemi Seba «première manière» pouvait ressortir de cette catégorie.

http://kemi-seba.skyrock.com/

Il faudra analyser ultérieurement:

http://www.nationdelislam.com/

avec par exemple :

http://www.nationdelislam.com/index.php?option=com_content&view=article&id=106:un-nom-une-identite-une-existence&catid=40:articles&Itemid=63

et aussi voir si les mouvements sociaux des DOM ou de défense des «non-blancs » ne donnent pas lieu à des dérives racistes (anti-blanc ou anti-noir) »

Ce rapport avait plusieurs buts, énoncés dans la présentation du rapport sur le site du MRAP :

« L'étude plus exhaustive menée en 2008 et 2009 se distingue des précédentes, consacrées à des thèmes particuliers. Elle prend en compte les nouvelles technologies web, comme les blogs, les sites de partage de vidéos. Outre les sites et blogs explicitement racistes, elle a recensé une partie de tous ceux qui exploitent les mêmes thèmes sans pouvoir être eux-mêmes qualifiés de racistes au sens de la loi de 1972 : extrême-droite politique et religieuse, ethno-différentialistes et racialistes, certains sites communautaires, etc..

Les sites et blogs de cette deuxième catégorie n'ont pas été choisis de manière arbitraire, mais parce qu'ils étaient signalés par des liens sur des sites ou blogs au contenu suspect déjà repérés.

Le recensement a ensuite effectué de proche en proche, en suivant les liens.

A titre d'exemple, le premier site étudié, à la suite d'un signalement « France blanche (sic) » renvoyait vers 43 sites, dont 11 identitaires, 6 nazis, 4 de l'extrême droite catholique, 2 FN, etc...

Plus de deux mille URL ( dont plus de 1000 blogs) ont ainsi été notées. Une analyse sommaire de la tendance générale a été faite pour près de 1500 et quelques dizaines ont été analysées plus en détail, citations à l'appui.

Comme chacun peut aujourd'hui, avec des moyens très réduits, s'exprimer sur la toile, il est nécessaire de pouvoir faire la différence entre le blog isolé d'un fanatique et les réseaux qui se constituent, le site à l'audience confidentielle et celui référencé par des dizaines d'autres qui y puisent leurs informations.

Le premier constat est celui du nombre, de la rapidité de la mise à jour, de la variété des thèmes abordés.

Les résultats globaux sont les suivants, pour les catégories les plus importantes :

Sites et blogs développant des thèmes ouvertement racistes : Antisémites : 44 Islamophobes 75 Nazis 25 Négationnistes 11 Racistes divers 23

D'autres sites, sans pouvoir être qualifiés de racistes, développent des thèmes exploités par les racistes : dénonciation des « dangers de l'immigration », choc des civilisations, insécurité, etc..

Extrême-droite catholique 101

Front national 106

Identitaires 264

MPF 33

Parti de la France (Carl Lang) 9

Royalistes 129

Soral 14

Droite extrême (autre) 125

Des sites « apolitiques » (plus de 100) sont eux-aussi référencés par les précédents : histoire, stratégie, culture. Leur contenu n'est pas a priori condamnable juridiquement, mais hautement critiquable politiquement, car participant de la même vision du monde que les racistes.

Par exemple, Historia nostra, au contenu apparemment irréprochable est référencé par « Alarme blanche », le site FN de Redekker, « Europe puissance », site identitaire. » »

La méthode de travail retenue imposait de se poser la question du « racisme anti-blanc », qui peut dans l'absolu exister, tout comme le racisme anti-noir ou anti-jaune, anti-russe ou anti-belge.

En effet, quelle que soit la définition du racisme que l'on retienne :

ensemble de comportements agressifs et haineux envers des personnes d'une « race déterminée »

système idéologique structuré, justifiant ces comportements

système de discriminations fondées sur la « race »

aucun groupe humain n'est à l'abri du racisme. Mais telle ou telle forme précise de racisme n'existe pas forcément à une date et un endroit déterminé. Parler de « racisme anti-russe » en France ferait rire, mais le phénomène peut exister dans certains pays issus de l'URSS.

Le rapport du MRAP, après avoir identifié et examiné des centaines de sites, n'identifiait que deux sites (Nation of islam et Kemi Seba) développant des thèses assimilables à du racisme anti-blanc.

L'invocation de ce rapport est donc aussi hasardeuse que celle de l'ouvrage de Pierre Paraf.

Ce rapport, tout comme le précédent qui avait valu au MRAP des procès en diffamation, l'engageait juridiquement, puisque publié sur site, mais n'avait pas été validé par une instance délibérative. Il ne peut donc pas être considéré comme l'expression de « l'ancienne direction », alors que l'actuelle s'est fait élire sur un texte d'orientation introduisant pour la première fois la lutte contre le racisme anti-blanc dans les objectifs du mouvement.

1 http://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2012/11/22/le-racisme-anti-blanc-est-il-une-imposture_1794777_3232.html

2 http://blogs.mediapart.fr/blog/christian-delarue/031112/le-racisme-anti-blanc-comme-ecume-dun-autre-racisme-plus-profond-

3 Toutes ces citations sont à la page 65.

4 Page 66.

5 La départementalisation

6 Page 163.

7 Souligné par moi.

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