Le naufrage de Caroline Fourest

J'ai regardé avec beaucoup d'attention l'essai filmé (après l'avoir vu, je ne peux appeler ce téléfilm un documentaire) de Caroline Fourest consacré aux « Naufragés de Sion », pas en direct, mais sur Dailymotion1, ce qui permet de faire des arrêts sur image, de revoir certaines séquences.J'ai pris des notes, revu la vidéo, et je vous fais part de mes remarques, en respectant le déroulé du téléfilm..

J'ai regardé avec beaucoup d'attention l'essai filmé (après l'avoir vu, je ne peux appeler ce téléfilm un documentaire) de Caroline Fourest consacré aux « Naufragés de Sion », pas en direct, mais sur Dailymotion1, ce qui permet de faire des arrêts sur image, de revoir certaines séquences.

J'ai pris des notes, revu la vidéo, et je vous fais part de mes remarques, en respectant le déroulé du téléfilm..

Au début, « Caroline reporter » déambule dans un quartier de Paris, et on voit en arrière-plan passer des hommes en manteaux et chapeaux noirs. L'allusion est claire, le conflit est d'abord communautaire, religieux.

Ensuite, elle assène ce qui devrait être la conclusion d'un reportage, avec l'air mutin de celle qui sait tout mieux que tout le monde, et son petit sourire riche de sous-entendus :

« ils ne pensent qu'à ça »

« comme si c'était le seul conflit au monde »

« ils se ressemblent parfois »

« ils sont excessifs »

« ils dénoncent les médias ».

On attend alors une démonstration implacable, et ça fait pschitt :

Entretien avec une ancienne journaliste de TF1, Nahida Nakad. Caroline Fourest commence par lui demander si traiter le conflit israélo-palestinien est la pire des choses !

Moi qui pensait naïvement que si on devait plaindre des journalistes, c'était d'abord tous les pigistes sous-payés, ensuite, et c'est parfois les mêmes, ceux qui vont là où il y a conflit, et en meurent parfois.

Nahida Nakad commence par répondre qu'il faut connaître le sujet. C'est effectivement la moindre des choses, et c'est valable pour tous les thèmes d'actualité. Jusque là, on enfonce des portes ouvertes. Plus intéressante est la remarque que le journaliste ignorant risque d'être manipulé par des gens beaucoup mieux informés que lui.

Caroline Fourest explique ensuite que les ultras des deux bords accusent les médias d'être des vendus. Qui sont les ultras, quelles sont les accusations, quels sont les médias accusés, et pourquoi il faut attendre la suite pour le savoir, ou pas.

Habilement, son interlocutrice explique qu'être attaqué par les deux donne une présomption d'objectivité. Peut-être, mais toujours pas d'exemple.

Elle doit ensuite écouter les explications savantes de Caroline Fourest, qui explique que le conflit est à la frontière entre deux cultures :

  • l'anticolonialiste, et elle concède que les Palestiniens subissent une « forme de colonisation » sur « certains territoires », sans donner plus de précisions et sans expliquer ses restrictions.

  • l'anti-totalitaire, marquée par la Shoah, et donc luttant contre l'antisémitisme.

Comme si tous les défenseurs de la politique israélienne n'étaient motivés que par la lutte contre l'antisémitisme (qui n'est d'ailleurs pas le seul totalitarisme), lutte dont les défenseurs de la cause palestinienne se désintéresseraient, au mieux. C'est très réducteur, et toujours au service du même principe : « in medio veritas. »

Nahida Nakad explique ensuite que le conflit israélo-palestinien intéresse les Français à cause de sa charge émotive religieuse, ce qui est une explication très partielle, et elle fait à mon sens un contresens sur la notion de « culture judéo-chrétienne européenne ». Les Juifs persécutés par l'Église catholique (et d'autres Églises) pendant plusieurs siècles auraient été surpris si on leur avait parlé de cette culture commune. Mais passons.

Elle a d'ailleurs trop parlé, et Caroline Fourest reprend la main. Nous allons enfin savoir qui sont ceux soutiennent la cause palestinienne par antisémitisme et islamisme, d'une part, et ceux qui instrumentent la lutte contre l'antisémitisme pour défendre la politique israélienne.

Comme mise en bouche, elle nous présente les « Indigènes de la République ». On aime ou on n'aime pas, mais c'est un exemple mal choisi, car ils « ne pensent pas qu'à ça, comme si c'était le seul conflit au monde ». Le PIR s'intéresse à toutes les questions post-coloniales. la Palestine, mais aussi la Françafrique, les discriminations en France, etc.. Mauvaise pioche.

Après une minute consacrée aux « Indigènes », vient le plat de résistance : la bande à Dieudonné. Il est vrai que c'est du lourd, mais alors que les faits se suffisent à eux-mêmes, pourquoi ne quitte-t-elle pas son ton moralisateur et condescendant ?

Et bien sûr, toujours quelques amalgames et erreurs factuelles, on ne se refait pas.

L'affaire du sketch chez Marc-Olivier Fogiel : elle nous présente des documents comme s'ils étaient aussi difficile à reconstituer que les comptes d'Al Capone, alors qu'on peut les trouver en ligne2, et oublie bien sûr de dire que Dieudonné avait été relaxé en première instance et en appel du délit de diffamation raciale3. Personnellement, j'avais trouvé le sketch d'un goût très douteux.

Elle affirme que la dérive avait commencé plus tôt, mais sans dire quand ni pourquoi. Effectivement, après cette affaire, Dieudonné va partir en vrille, et tous ceux qui l'avaient soutenu quand il luttait contre le racisme et défendait la cause palestinienne vont se détourner de lui4. Mais il trouvera de nouveaux amis.

Aux élections européennes de 2009, le trio Dieudonné-Soral-Gouasmi présente une liste « antisioniste », où il y certes des gens d'extrême-droite, des négationnistes, peut-être des complotistes, un islamiste d'un type très particulier (Gouasmi), un « anti-anti-secte » (Cotten), mais où a-t-elle vu des gens d'extrême-gauche ? Il y a bien des gens qui déclarent avoir traîné leurs guêtres à l'extrême-gauche ou à gauche, mais ils en sont partis (ou en ont été chassés), comme Doriot avant-guerre, mais il n'y a pas de militants « encartés » de partis de gauche ou d'extrême-gauche. Ce sont d'ailleurs des troisièmes couteaux.

Pourquoi ensuite affirmer que la liste a fait moins de 1 % au niveau national, alors que très précisément, elle a fait 1,30 % dans la circonscription « Ile-de-France » et n'a pas réussi à présenter des candidats dans les sept autres circonscriptions, ce qui est très différent en terme d'analyse de résulats électoraux. Pourquoi ne pas dire alors qu'elle avait obtenu 2 pour mille des voix au niveau national ?

Dieudonné est allé chercher du fric en Iran « une des plus féroces répressions de notre époque ». Suivent des images de la répression d'une manifestation, avec du sang bien visible. Malheureusement, ces images auraient pu être tournées dans beaucoup de pays. Et en terme de « répression féroce », alors que la concurrence est sévère, on ne connaîtra pas les raisons du classement iranien.

Après Dieudonné, elle passe à Europalestine, « aussi déterminé, mais plus rationnel ». L'entretien avec Nicolas Shahshahani oscille entre un questionnement classique et une leçon de morale.

Pas de questions sur les raisons de l'engagement d'Europalestine, mais bien sûr les classiques : relations avec Dieudonné (la rupture date en fait de 2004), le Hamas, BDS (et Nicolas Shashahani doit recadrer les choses).

Et avant de passer de l'autre côté, elle conclut doctement « Tout le monde voit la violence dans l’œil de l'autre5 et jure qu'il n'a pas commencé ».

L'autre coté, c'est la LDJ « Ligue de défense juive ». Elle montre effectivement des discours extrémistes, l'entraînement aux sports de combat, les actions violentes. Elle affirme que la LDJ est interdite aux États-Unis et en Israël. Dans les faits ce sont des mouvements également disciples de Meïr Kahane qui sont interdits, pas la « Jewish Defense League ». L'interdiction est à relativiser concernant Israël. Il y a dans le film d'Avi Mograbi « Pour un seul de mes deux yeux » une scène où on assiste à une réunion des disciples de Kahane.6 Ils ne peuvent pas se présenter sous leur nom aux élections, mais peuvent se réunir sous d'autres noms, etc..

Un journaliste qui vérifie ses informations n'aurait pas fait ces erreurs.

Quant à la LDJ « made in France », il s'agit d'une association de fait, non déclarée, et curieusement, elle est très peu inquiétée par les pouvoirs publics, malgré les nombreuses plaintes contre elle pour violences diverses. Il y avait aussi un vrai sujet pour un journaliste d'investigation, mais il n'est pas traité.

C'est très bien de reprocher au CRIF (et à son dîner) de passer de la lutte contre l'antisémitisme à la défense d'idéologies plus contestable, mais on ne sait pas quand commence le contestable. Et ç'aurait été encore mieux d'aborder ces questions avec Richard Prasquier, à qui elle se contente de tendre le micro.

Mais avant cet "interview sans complaisance", on a droit à Guy Millière qui regrette l'existence d'un Institut du Monde Arabe à Paris, preuve de la soumission à Eurabia !

Très doctement, Caroline Fourest explique que chacun a sa part de responsabilité, avant de laisser Richard Prasquier expliquer qu'il est pour deux États, dont un du peuple juif, qu'il n'y a pas d’apartheid en Israël, que bien sûr il condamne les actions de la LDJ. A Caroline Fourest qui lui pose la question de savoir si les médias véhiculent l'antisémitisme, il répond qu'effectivement il y a une doxa antiaméricaine et anti-israélienne.

Et toujours pas de questions incisives, sur les frontières qui sépareraient les deux États, sur le sort des non-juifs dans un « État du peuple juif », sur les aspects concrets, voire très violents et meurtriers de la politique israélienne.

Et pour terminer, une belle leçon de morale : « anti et pro maudissent la presse, le conflit peut durer, il ne faut pas l'importer en France, car cela fait reculer la paix. »

A la fin de tout cela, nous avons vu des militants radicaux, des « allumés » (pas les mêmes), d'autres plus présentables elle a tendu le micro avec plus ou moins de complaisance (on aurait aimé que le CRIF soit traité comme Europalestine).

Au début, elle annonce le sens de la démonstration, mais finalement rien n'est venu. Certains (le PIR, Europalestine) ne « pensent pas qu'à ça », et personne n'irait reprocher à France-Tibet de ne pas se préoccuper de la situation au Congo.

« Le seul conflit au monde », certes non, ni même le plus meurtrier, mais celui dont la persistance empêche la résolution de beaucoup d'autres.

Ils seraient « excessifs », mais on ne sait toujours pas où est la juste mesure. Ils dénonceraient les médias, mais on ne sait toujours pas qui dénonce quels médias, et pourquoi. Quand Richard Prasquier dénonce la doxa anti-américaine, pense-t-il à TF1 et au Figaro ?

La conclusion qu'elle donne est finalement très simple : les extrémistes sont des vilains, ils se ressemblent tous, mais personne, sauf elle, ne sait faire la différence entre les extrémistes et les autres, et elle garde ce savoir pour elle.

Mais surtout, il ne faut pas importer le conflit et sa violence. Français, passez votre chemin et ne vous en mêlez pas.

Ma conclusion est que ce n'est pas du journalisme d'investigation, que c'est truffé d'amalgames et d'erreurs, que c'est avant tout une leçon de morale, voire même un encouragement à se désintéresser de la question. Bref le degré zéro de la citoyenneté.

Mais il y a pire : France-Télévisions avait annoncé cette émission sur son site avec un texte tendancieux, truffé de contre-vérités et d'erreurs factuelles, y compris dans l'infographie soi-disant scientifique qui l'accompagnait.

J'y reviendrai dans un deuxième billet.

1 http://www.dailymotion.com/video/xxnn98_les-naufrages-de-sion-reportage-de-caroline-fourest_news#.US0bbzc6dnQ

2 Il suffit de rechercher sur Google vidéos « sketch Dieudonné 2003 » !!

3 http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20050907.OBS8577/sketch-sur-france-3-relaxe-confirmee.html

4 Par exemple :  http://www.mrap.fr/contre-le-racisme-sous-toutes-ses-formes/dieudonne-ne-fait-plus-rire/

5 Mauvaise démarque d'une phrase de l'Évangile de la part d'une anticléricale convaincue.

6 On en voit quelques secondes dans la bande-annonce :

http://www.fan-de-cinema.com/bandes-annonces/pour-un-seul-de-mes-deux-yeux.html

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