Peuple : usages et mésusages d'un mot.

Croire à une existence réelle et opérationnelle d'artefacts statistiques est une erreur. Leur donner des noms déjà pris par ailleurs ajoute à la confusion.

Le mot « peuple » est employé dans plusieurs sens différents, notamment :

- peuple « ethnos » (εθνος) : ensemble de personnes partageant la même origine, la même culture

- peuple « demos » (δεμος) : ensemble des personnes qui exercent de concert la souveraineté nationale.

- peuple : par opposition aux puissants, aux riches, aux possédants.

- peuple : ensemble de gens qui partagent les mêmes conceptions, les mêmes engagements « peuple de Dieu ».

En droit français, la notion de peuple « ethnos » est jugée anticonstitutionnelle, incompatible avec celle de peuple « démos ».

Le Conseil constitutionnel a jugé que " la mention faite par le législateur du "peuple corse, composante du peuple français" est contraire à la Constitution, laquelle ne connaît que le peuple français sans distinction d'origine, de race ou de religion " (cons. n° 13). Pour justifier cette affirmation, le Conseil relève que le préambule de la Constitution de 1958, comme celui de la Constitution de 1946, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et de nombreux textes constitutionnels depuis deux siècles, se réfèrent uniquement au concept juridique de " peuple français ", qui a ainsi valeur constitutionnelle (cons. N° 12)1.

Comment définir le peuple (définition n°3) opposé aux puissants, aux riches, aux possédants ?

L'analyse marxiste a permis de progresser, en ne liant pas forcément la définition des classes sociales au seuls revenus et patrimoines. Un artisan ou un commerçant peuvent avoir le même revenu qu'un enseignant du secondaire, ils n'appartiennent pas à la même classe sociale et en sont conscients.

Avant 1981 et les reniements successifs, le Parti socialiste avait développé la notion de « front de classes », associant la classe ouvrière et d'autres sur un projet commun.

Incursion statistique.

L'INSEE définit des PSC (professions et catégories socio-professionnelles), regroupées en 8 grandes catégories :

Agriculteurs exploitants

Artisans, commerçants et chefs d'entreprise

Cadres et professions intellectuelles supérieures

Professions intermédiaires

Employés

Ouvriers

Retraités

Autres personnes sans activité professionnelle.

Ce classement peut être critiqué :

La situation des agriculteurs peut être très diverse : quoi de commun entre un viticulteur champenois et un éleveur laitier qui survit difficilement ?

Les enseignants du secondaire sont répartis dans deux catégories, selon qu'ils sont certifiés (ou plus) ou non.

Mais il a le mérite d'exister.

Les niveaux de vie moyens de chaque catégorie sont disponibles à cette adresse.

Mais l'identité de condition économique ne suffit pas à définir une conscience de classe. Marx distinguait « classe en-soi » et « classe pour-soi ».

Chaque acteur de la vie politique (y compris au simple niveau du bulletin de vote) se détermine certes en partie en fonction de ses intérêts socio-économiques (intérêts de classe) mais pas exclusivement. Les classes populaires (ouvriers, employés) ne votent pas systématiquement pour les partis qui affirment défendre leurs intérêts.

Sinon, la question d'une majorité politique ne se poserait pas. La répartition de la population active en 2014 était la suivante :

ouvriers : 22,2 %

employés : 28,7 %

professions intermédiaires2 : 24,5 %

Ces trois catégories sont relativement homogènes au niveau des revenus. Les retraités (33 % de la population de plus de 15 ans) ont le plus souvent gardé les attitudes politiques de leur ancienne profession. Il ne serait même pas besoin de scinder les cadres supérieurs et professionnels libéraux, artisans, commerçants et agriculteurs selon le niveau de revenu et de patrimoine et d'en rallier une partie à un projet de société pour dégager une large majorité politique.

Répartition des revenus et des patrimoines.

Les sources disponibles sont les suivantes :

statistiques de la DGFiP3 et enquêtes de l'INSEE

travaux de chercheurs à partir des précédentes

enquêtes de journalistes.

Il ne faut pas oublier que les catégories statistiques qui résultent de ces travaux dépendent largement du système numérique adopté.

Nous comptons en base dix, parce que nous avons dix doigts. Il reste des vestiges d'autres systèmes, hérités des mathématiciens de la Mésopotamie, qui comptaient en base 12 ou 60. Nous achetons les œufs par douzaine, les journées ont 24 heures et les heures 60 minutes.

Les informaticiens comptent en base 2 (oui/non) ou en base 16 (système hexadécimal).

Les Mayas comptaient (partiellement) en base 20.

Rien n'est donc automatique.

Quand les statisticiens répartissent une population classée selon un critère déterminé en déciles, ce n'est pas parce que les déciles correspondent à une réalité précise sur le terrain, mais parce que nous comptons en base 10.

Par exemple, un étude sur la taille des Français les classera par tranches de 5 cm, alors que la même en Grande-Bretagne les classera par tranches de x pouces.

Cette même étude pourra ensuite établir que 10 % des personnes de sexe masculin mesurent plus de 1,8156 m (au hasard). Mais personne n'ira imaginer qu'il y a deux catégories de personnes : les grands et les autres, en fonction de ce critère.

Si nous comptions en base 12, les 99 « centiles4 » correspondraient à 99,30 % de la population étudiés en base 10 et les 9 « déciles » à 91,66 % en base 10.

Qu'en est-il exactement dans la vraie vie ?

Revenus :

Les statistiques de la DGFiP sont les suivantes :

Pour 37,7 millions de foyers fiscaux résidents et non résidents (0,2 M), 749 163 (2 %) déclarent plus de 100 000 euros en 2016, avec un revenu moyen de 187 000 euros.

0,4 % déclarent plus de 200 000 euros.

9 % déclarent plus de 50 000 euros.

On serait donc un « demi-privilégié » à partir d'environ 4 000 euros mensuels par foyer et un « privilégié » dès que le revenu dépasse 100 000 (2 %) à 200 000 (0,4%) euros.

Une étude en ligne réalisée notamment par Thomas Piketty (Révolution fiscale) sur les revenus de 2012 mentionne un seuil de 43 612 € de revenu brut annuel5 pour le quantile 89-90 et 123 638 € pour le quantile 99-100.

L'Observatoire des inégalités publie ses propres études en scindant la population non pas selon des quantiles, mais selon des seuils de revenus déterminés en fonction du revenu médian.

Le résultat est intéressant.

Patrimoine.

Il n'existe pas d'équivalent aux statistiques fiscales sur les revenus (nombre de contribuables par tranche d'imposition par exemple). On sait tout juste que plus de 300 000 foyers possèdent un patrimoine taxable6 supérieur à 1,3 M€.

Pour l'INSEE, le patrimoine brut moyen du dernier décile est de 1 254 000 € en 2015, celui du 1er décile (les 10 % les plus pauvres) de 2 000 euros.

Une étude de la revue libérale Atlantico précise à quoi correspondent les 1 % les plus riches :

Revenus :

Nathalie Cariou : D'après les dernières statistiques qui datent de 2011, il faut toucher 7.350 € net par mois et par personne pour faire partie de ces 1% des plus riches de France. Ce qui veut dire, concrètement, qu'une personne célibataire et seule qui touche annuellement 88.000 € net est considérée comme telle. Pour un couple, on monte à 176.000 €.

C’est le seuil minimal pour en faire partie. Si on veut observer les 1% des plus riches, c’est donc à partir de 88.000 € mais au sein de ces 1%, on en trouve 90% qui vont gagner entre 88.000 € et 230.000 €, tandis que le 10% n'ont pas de vraies limites. La majorité de ces 1% gagne en réalité entre 7.350 et 20.000 € mensuels.

Patrimoine > 1,8 M€.

Ce qui est très intéressant, c'est de connaître les patrimoines les plus importants. Le magazine « Challenges » publie un classement annuel des 500 plus grandes fortunes de France. La fortune du 500ème est évaluée à 100 M€.

Et on y trouve presque tous les groupes dominant les médias, les oligopoles de la grande distribution, des produits de luxe. C'est un très bel annuaire du pouvoir en France, ne comprenant que quelques milliers de personnes.

Sauf à penser que le franchissement de ces seuils mathématiques arbitraires7 constitue un saut qualitatif brusque, ces études gardent tout leur intérêt pour la description des inégalités de revenus8, de patrimoines, pour des simulation de réforme fiscale, mais elles ne peuvent en aucun cas servir à scinder la population d'un pays pour déterminer des catégories d'intérêt collectif débouchant sur des programmes politiques opérationnels.

Dans la livraison d'août 2017 du « Monde diplomatique », Serge Halimi signe un éditorial très intéressant, donc j'extrais ces paragraphes :

À 100 °C, l’eau bout, c’est certain. Mais mieux vaut ne pas attendre que la vie des sociétés se plie aux lois de la physique. Certes, 1% de la population s’attribue la majorité des richesses produites sur Terre ; cela ne fait pas pour autant des 99 % qui restent un groupe social solidaire, encore moins une force politique en ébullition.

(..)

Mais les 99 % mêlent indistinctement les damnés de la terre et une couche moyenne supérieure, assez épaisse, de médecins, d’universitaires, de journalistes, de militaires, de cadres supérieurs, de publicitaires, de hauts fonctionnaires sans qui la domination des 1 % ne résisterait pas plus de quarante-huit heures. Réunir des choux-fleurs et des cerfs-volants dans le grand sac des 99 % rappelle un peu le mythe fondateur américain qui prétend, lui, que tout le monde, peu ou prou, appartient à la classe moyenne, que chacun ou presque est déjà riche ou va le devenir

(..)

Imaginer un projet commun, une force politique durable sur une base aussi indifférenciée que « l’humanité moins l’oligarchie » relève au mieux de l’utopie, au pis de la volonté de ne pas choisir, de ne pas trancher. Et, finalement, revient à ne pas faire grand-chose, à moins de ne se consacrer qu’à des droits consensuels, à la maltraitance des enfants et aux accidents de la route.

Donc, considérer ces 99 % comme un groupe homogène et solidaire est au mieux une utopie stérile, au pire une manœuvre de diversion.

Le choix des mots.

Une autre erreur est de lui attribuer un nom déjà pris par ailleurs. Bien sûr, chacun a le droit de créer des néologismes et d'espérer qu'ils passeront dans le langage courant. Le risque est quelquefois de sombrer dans la ridicule, comme par exemple avec la « bravitude ».

Peut-on utiliser un terme déjà utilisé par ailleurs ? Oui, sous certaines conditions. Georges Ifrah donne un exemple dans son « Histoire universelle des chiffres » : Les informaticiens français qui ont voulu trouver un équivalent à l'anglais « computer » ont choisi le terme « ordinateur », plus pertinent que la simple traduction « calculateur ».

Le mot était déjà pris, mais en théologie catholique. Il n'y avait donc aucun risque de confusion, les mots étaient employés dans des registres très différents9 et très éloignés.

Mais si pour désigner et s'opposer à une idéologie d'apologie du travail des autres au nom des nécessité économiques et de la recherche de profit des possédants (Christophe Barbier qui veut réduire les congés payés, ceux qui veulent remettre en cause les 35 heures au profit du patronat, « travailler plus pour gagner plus », etc.) on emploie le mot « travaillisme », on génère des confusions.

Le travaillisme, c'est l'idéologie du « Labour Party » britannique et des partis voisins, une forme de social-démocratie. Nous sommes toujours dans le même champ lexical.

Écrire « non au travaillisme » pour s'opposer à une apologie de l'exploitation capitaliste est compris comme une dénonciation d'une forme de social-démocratie.

Abraham Léon a le premier à ma connaissance employé le terme de peuple-classe pour désigner les Juifs. Il y avait pour lui coïncidence entre la définition ethnique du peuple et la classe sociale : les Juifs ayant été assignés à des professions financières et commerciales.

Le même terme pourrait être employé pour des groupes définis par la langue et/ou la religion dans d'autres régions du monde (peuhls en Afrique, etc.).

Mais l'employer pour définir les 99 % de la population d'un pays ajoute la confusion sémantique à l'erreur d'analyse politique.

Quant à la définition d'un « peuple-social » (90 %) opposé au reste de la société, comment dire ? Les 10 % seraient donc le peuple antisocial ou asocial, dont 90 % feraient quand même partie du « peuple-classe » ?

Marx, reviens ! On devient fou !!

1 http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/nouveaux-cahiers-du-conseil/cahier-n-12/les-statuts-de-la-corse.52101.html

2 « cadres moyens »

3 Direction Générale des Finances Publiques

4 Par exemple, la numération serait la suivante : 1,2,3,4,5,6,7,8,9,α,β,10, etc.. 18 s'écrirait 16 (12 +6), 200 s'écrirait 148 (144+4x12+8). 1αβ correspondrait à 275 en système décimal (144+10x12+11).

5 Définition de la législation sociale.

6 Les actifs professionnels peuvent être exonérés sous certaines conditions.

7 Si nous comptions en base 12, le « centile » supérieur de revenus débuterait à 145 898 € (Piketty et autres).

8 La meilleure agrégation à mon sens est celle qui débouche sur une courbe et un indice de Gini.

9 Personne ne comprendra « ordinateur portable » comme « évêque consécrateur portable » !!

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