"J'ai pris un verre à 854 m à Dubaï."

Quand le Président du promoteur la Compagnie de Phalsbourg explique aux toulousain-e-s qu'ils vivent dans une ville du XIXe siècle pour vendre sa Tour Bling-Bling, et nous raconte sa vie OKLM de gagnant de la mondialisation, ça vaut le détour...

Philippe Journo Président de la Compagnie de Phalsbourg Philippe Journo Président de la Compagnie de Phalsbourg

 

Tout a été dit sur la tour de luxe dite « Tour d’Occitanie » : sa forme contestable dans le cadre du Canal du Midi, le symbole désastreux de l’annonce du projet depuis le MIPIM de Cannes par le Maire de Toulouse, la pseudo-consultation des riverains qui n’ont pas eu leur mot à dire, la pétition famélique lancée par la Mairie pour essayer de contrer celle du Collectif Non au Gratte-Ciel de Toulouse, la modification du PLUIH  pour exempter le promoteur de construire des logements sociaux, les appartements à 7000 euros le m², l’Hôtel de luxe Hilton, les craintes écologiques d’un tel édifice, l’accès restreint aux vélos, l’ombre projetée sur les quartiers alentours…. Il ne manquait plus que le Promoteur y mette son grain de sel en expliquant aux toulousain-e-s qu’ils vivaient encore au XIXème siècle...

La Tour d’Occitanie paraît d’ores et déjà être la fissure d’une municipalité qui faute d’imagination et de saisir les grands enjeux de la ville de demain, écologique et solidaire, s’aligne sur la vision éculée du tout-profit des grands promoteurs immobiliers qui essaient de copier-coller les mêmes modèles dans toutes les métropoles mondiales. A ce titre l’interview de Philippe Journo, Président de la Compagnie de Phalsbourg, promoteur de la « Tour d’Occitanie » dans La Dépêche du Midi du 24 juillet, est éclairante.

En effet, on y a droit à des moments d’anthologie de la propagande de la métropolisation néo-libérale qui fait injonction à celles et ceux qui n’y sont pas pleinement entrés de ne pas traîner :

« Toulouse doit se comporter comme une métropole du XXIème siècle (..), doit construire avec son temps, ne pas rester au XIXe... » Tou-te-s les toulousain-e-s doivent donc être content-e-s d’apprendre par la bouche du promoteur à qui leur Maire a déroulé le tapis rouge qu’ils vivent dans le passé, au XIXe et qu’il serait temps qu’ils entrent dans le "turfu" de la mondialisation…. Mais heureusement si Philippe Journo dénigre notre ville, il mentionne quand même que notre maire, Jean-Luc Moudenc, a lui « compris » qu’il fallait que l’on entre dans le XXIe siècle ! Parce qu’attention « Il y a deux divisions, d'un côté Shanghaï, New York, Los Angeles... et de l'autre, Toulouse, Barcelone, Nice... » Donc voilà, la ville qui attire le plus grand nombre de personnes dans l’Hexagone ces dernières années ( près de 8000 par an selon l’INSEE), certes d’avantage grâce aux carnets de commandes d’Airbus qu’à la politique de transports et de logement de la municipalité, est sommée d’aller chercher sa place en première division. En passant Ada Colau et Christian Estrosi apprécieront de savoir que leur villes sont aussi en seconde division.

Mais en fait en première et seconde divisions de quoi ? Et bien les ami-e-s, il s'agit du championnat des gagnants de la métropolisation, dont Philippe Journo se fait l'arbitre tout en nous confiant ses modestes habitudes de vie : «  j'ai dîné à Moscou dans une tour de 350 m , j'ai pris un verre à 854 m à Dubaï » OKLM la vie. Pour faire vite ( dans ce championnat il faut toujours faire vite, très vite, et souvent trop vite) les arriérés toulousaine-e-s du XIXe qui ne veulent pas de la tour de 150m de la Compagnie de Phalsbourg, sachez quand même que vous êtes encore loin des prouesses de nos amis russes et émiratis. En parlant de Dubaï, on espère que le café de M. Journo n’a pas été trop amer à 854 m de hauteur, dans une tour certainement construite par des ouvriers venus pour la plupart d’Inde, du Pakistan, du Bangladesh, du Sri Lanka ou du Népal, surexploités, en mode esclavage moderne. Des conditions de travail que tant d’ONG ont condamné, mais qui n'empêchent pas M. Journo de profiter des meilleurs cocktails du dernier étage climatisé.

Car oui, le championnat de la métropolisation a un prix, c’est celui des 1 % les plus riches de la planète qui prennent un repas en haut des tours Bling-Bling quand les autres triment en bas après les avoir construites de leurs mains, parfois à en crever. Après cette allusion à son mode de vie Philippe Journo est capable d’affirmer « Nous sommes des progressistes », progressistes du cocktail oui, mais peu étonnant car les gagnants de la métropolisation ça récupère tout et si l’on voulait être un peu taquin on dirait même que ça ose tout...

Dans sa lancée il s'en prend d'ailleurs aux riverains astucieux qui grâce à des calculs on ne peut plus sérieux ont montré que la Tour allait faire perdre à nombre des quartiers alentours de l’ensoleillement quotidien. " Ces accusations n'ont aucune légitimité scientifique". Voilà les non-experts riverains qui font des calculs à l’aide de logiciels très sérieux, vous êtes des clowns ! Pour autant M. Journo n’avance pas non plus d’argument scientifique contre l’hypothèse émise par La gazette des Chalets (journal de l’association Chalets-Roquelaine) et se la joue plutôt Mme Soleil  "ceux qui affirment cela oublient que le soleil tourne, l'ombre aussi", avant de nous glisser une petite blague en mode Batman du carambar : « Bientôt, on va annoncer que les chauves-souris vont s'abattre sur Toulouse! »… No comment, quoi que, pourquoi pas un lâché de  chauves-souris sur Toulouse l’été, ça nous fera moins de moustiques tigres.

Bref pas d’arguments à opposer à ceux des riverains, le seul qui persiste pour M. Journo c’est que si Toulouse ne fait pas sa Tour et le quartier TESO qui va autour, à Toulouse « on perd la course » car il faut « gagner ». Encore et toujours la course effrénée à la promotion immobilière pour amasser un maximum de profits au détriment du bon sens, avec un quartier d’affaires (TESO) où l’on va construire 300 000 m² de bureaux quand 240 000 m² sont déjà vides dans notre ville…

Et pour finir cette interview M. Journo menace et fixe les règles du jeu «  Il y a l'instruction du permis, une période s'ouvre pour des recours éventuels. Mais ils devront être justifiés. Nous ne voulons pas être les otages d'un jeu politique  (...)Le centre-ville des grandes cités peut aussi être menacé de désertification s'il n'évolue pas». M. Journo se sent même obligé d’assurer la communication et la légitimité de la municipalité pour imposer son projet : « L'équipe municipale a été élue démocratiquement, elle a fait ce concours pour lancer le quartier. », il faut dire que jusqu'ici ce qui a reçu le plus de suffrage c'est la pétition qui s'oppose à la construction de la Tour...Enfin argument massue : « cette tour ne coûtera rien au contribuable toulousain. » En vérité elle coûte déjà beaucoup d’encombrement de circulation aux toulousain-e-s, mais aussi aux 29 000 personnes qui attendent un logement social, à la Ville qui aura à gérer tous les équipement annexes de la Tour, et puis quid d’une faillite de la Compagnie de Phalsbourg ?

Effectivement, Philippe Journo à force de mantras TINA (Il n’y pas d’alternative) dans sa course folle à la mondialisation financière oublie que celle-ci est loin d’être à l’abri de l’explosion d’une bulle spéculative comme en 2008 qui pourrait le faire redescendre avec ses associés au sous-sol de ses tours. Le problème c’est que dans ces cas là c’est souvent le contribuable qui paie les dégâts…

La course que M. Jounro veut nous faire gagner à tous prix, nous ne ferons pas l’insulte de lui dire qu’elle est du XIXe siècle. Non, mais elle est belle est bien une course du XXe siècle, elle a les rides de Reagan et les bigoudis de Thatcher, elle sent la naphataline et ne prend pas en compte les grands enjeux du XXIe siècle (écologie, bien communs, solidarité...). Il est encore à faire des gratte-ciel de luxe qui en sont le symbole et qui comme l’a montré un excellent rapport de l’ONU, qu’on l’invite à lire, ne servent qu’à renforcer la spéculation foncière et immobilière.

M. Journo croit que les Toulousain-e-s vivent dans une ville du XIXe, c’est inexact d’abord, et une insulte ensuite alors que tant d’entre eux oeuvent à la rendre vivante et moderne au bon sens du terme. Que M. Moudenc, Maire de la ville, accepte que le promoteur insulte notre ville dans le plus grand quotidien local c’est malheureusement en adéquation avec sa mansuétude pour les promoteurs qui agissent à Toulouse comme dans leur bac à sable.

Mais il y a ici des habitant-e-s qui s’en souviendront et qui feront ce qui est en leur pouvoir afin de faire comprendre qu’ils valent mieux que ce mépris. La bataille contre la Tour de luxe est lancée depuis un an maintenant, la Compagnie de Phalsbourg et la Mairie la gagneront peut être, M. Journo boira peut être un verre en haut de sa Tour, mais parce qu’elle est excluante pour l’immense majorité des habitant-e-s, espérons que son café sera le plus dur à avaler possible.

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