A travers l’habitat, l’urbanisme comme écriture citoyenne (un récit… personnel)

Voici dix ans très exactement, je terminais ma formation initiale par le master de l’Ecole d’urbanisme de Paris. Remarquer incidemment qu’une décennie s’est écoulée invite à reconsidérer la période dans son entier, se demandant si une cohérence peut en être tirée, si un fil directeur semblerait se discerner.

L’écriture de soi est toujours un exercice délicat et rendre publique cette analyse ne paraît pas automatiquement pertinent. Aussi, je justifierais préalablement ce texte en signalant qu’il peut être entendu comme un exercice d’exploration de ce que je propose d’appeler une écriture citoyenne, activité technique à la recherche de ses conditions d’énonciation, et activité intellectuelle de réflexivité sur la pensée commune du secteur du logement et de l’habitat. Se mélangent des indications sur mon parcours, mais comme acteur d'un système, des commentaires sur les enjeux du débat public sur le logement, mais sans préconisation directe, des interrogations de méthode.

4e Rencontres nationales du logement et de l'habitat, Hôtel de ville d'Avignon, novembre 2014 © Rnlh 4e Rencontres nationales du logement et de l'habitat, Hôtel de ville d'Avignon, novembre 2014 © Rnlh

En résumé, je dirais que mon travail d'observation porte sur l’habitat et ses acteurs, essentiellement à l’échelle nationale. Je pratique un urbanisme (cette assertion relevant plus d’une interrogation) qui s’intéresse aux conditions de l’innovation structurelle, en cherchant à développer la plasticité du système. Je propose d’explorer la démocratie participative dans sa capacité contributive, avec des écrits qui tentent de prolonger des événements professionnels et de débats. Pour cela, je m’appuie sur la figure du citoyen, qui permet d’aborder globalement la chaîne des acteurs du logement. Concrètement, j’ai eu l’occasion de participer très directement à la coordination d’un cycle de concertation pendant cinq ans, puis je me suis efforcé d’en formaliser les résultats méthodologiques, et parallèlement, j’ai effectué plusieurs missions dans le Mouvement Hlm.

En quelques paragraphes, je reviendrai sur ces expériences donnant l’occasion de décrire l’état d’esprit qui les traverse, entendant formuler une réponse possible, en simple témoignage, aux questionnements accompagnant tout professionnel sur le sens et la portée de son action, sa liberté d’acteur individuel et son engagement dans les affaires collectives. Car chacun tente d’y répondre, à sa façon.

Une immersion littorale dans la démocratie locale

En juin 2008, je retourne là où j’ai grandi en Charente Maritime, dans une petite commune littorale du Pays Rochefortais : Port des Barques et ses deux mille habitants. Cherchant du travail au plus fort de la crise et constatant l’absence de perspective, je signale ma disponibilité aux élus du territoire, quelque peu étonnés de ma démarche revendicative. Il me semblait déjà que l’amorce de compétences acquises à l’université ne m’appartenait pas, ne pouvait prendre sons sens que dans l’expression d’une mission circonstanciée. Il fallait donc que se manifeste une occasion. Je la dois à la suggestion de mon père ayant eu connaissance de l’arrivée d’un nouvel adjoint à l’aménagement et l’urbanisme, auprès duquel je suis allé me présenter.

Suite à une longue expérience en Scandinavie, l’édile avait choisi de revenir en France rénover la maison de ses vacances d’enfant. Architecte et agrégé d’art plastique, il était alors professeur associé à l’université de Bordeaux, après avoir enseigné à l’Ensa de Nantes. Au moment où je le rencontrai, il venait de lancer un cycle de concertation prospectif sur la commune et me proposait d’y participer. Plus de trente réunions pour se projeter dans un espace de moins de six kilomètres carrés, suivant une méthode participative regardée quelque peu craintivement par l’exécutif local, qui prenait toutefois le risque de laisser vivre l’initiative. Je rédige alors les compte-rendus, les synthèses et imagine une série de livrets qui nourriront le diagnostic préalable aux projets d’un groupe d’étudiants en architecture de Nantes, venus pour leur atelier de fin d’année.

Je me souviens d’être surpris de la faible curiosité de la municipalité pour cette initiative originale, du peu de considération pour tout ce travail bénévole qui avait mobilisé tant de gens. Mon jugement sévère était celui, ordinaire, de la jeunesse enthousiasmée par l’attrait de ce qui vient d’être découvert, les méthodes de l’urbanisme participatif. Mais l’élu me confie aussi durant nos réunions de travail à son domicile que la vie démocratique en France lui parait moins avancée que celle qu’il a connu dans les pays du Nord. La République demeure pour moi une ligne de conduite, mais elle prendra dès lors un parfum de défi qui ne cessera de se renforcer avec l’aggravation lancinante que connait la vie publique en France.

La démocratie participative jusqu’au bout

A partir de juin 2010, je travaille pour de bon, sur une mission qui accompagne l’Agglomération du pays d’Aubagne et de l’Etoile dans la conception et la mise en œuvre des « Rencontres nationales du logement et de l’habitat », lancées par une question qui sonnait comme un engagement : « 5 ans pour résoudre la crise du logement ? ». Petit à petit, j’en assure de plus près la coordination. Plus de mille acteurs participent sur la période. Douze étapes se succèdent, commençant par la consultation des habitants et la co-construction du programme d’un grand forum local, mais à résonance nationale. Tout du long, mon rôle consistera à tenter de réunir les conditions pour avancer pas à pas vers la possibilité d’une contribution nationale à la question contemporaine de l’habitat en France.

Le premier forum citoyen des Rencontres nationales du logement et de l'habitat, à Aubagne, 26 et 27 mai 2011 © Rnlh Le premier forum citoyen des Rencontres nationales du logement et de l'habitat, à Aubagne, 26 et 27 mai 2011 © Rnlh

La campagne présidentielle de 2012 a été la première occasion d’élaborer classiquement une série de propositions, assorties d’un texte manifeste cosigné par une douzaine de personnalités, et documenté des actes de nos premiers échanges. Cette forme de pratique du débat public animé par le mouvement associatif et les élus locaux a depuis perdu beaucoup de sa vitalité démocratique. L’année suivante, un grand rendez-vous participatif, le débat national sur la transition énergétique, offrait une opportunité contributive. Je propose alors une conférence labellisée croisant les expertises et les expériences intitulée « Habitat et transition énergétique : innover autrement face à la crise du logement ». Elle fait par la suite l’objet d’un livre complétant les actes d’une articulation d’ensemble théorique, qui constitue ma première expérience de projet éditorial, dans la persévérance.

Cet épisode invite en 2014 à poursuivre l’initiative, à continuer de chercher à produire ensemble, sur la base du positionnement que chacun occupe dans la chaine des acteurs du logement. Je propose de retravailler la forme du manifeste à travers un abécédaire des acteurs, qui donne à lire l’architecture intérieure d’un secteur, à partir de son langage, donnant aussi à saisir en creux des absences, des interrogations. Parallèlement, je poursuis le travail engagé sur le volet culturel. Nous avions en effet proposé une journée conférencière sur l’image du logement social au festival « Voies Off » de Arles, ainsi qu’une action artistique sur la transition énergétique en photographie contemporaine, intitulée « Visages citoyens ». Celle-ci fait l’objet par la suite d’une exposition labellisée Cop21.

Exposition "Le portrait, le paysage et le citoyen" labellisée Cop21, en commissariat avec Catherine Rebois, La Rochelle, octobre 2015 © Le.sas-culture Exposition "Le portrait, le paysage et le citoyen" labellisée Cop21, en commissariat avec Catherine Rebois, La Rochelle, octobre 2015 © Le.sas-culture

Ainsi, ce cycle de concertation entre 2011 et 2015 constitue un parcours (initiatique pour moi) sur le logement et l’habitat, sous l’angle de l’expérience de la démocratie. Il interroge les acteurs du secteur dans leur capacité à pratiquer une écriture commune, envisager un dialogue productif qui permette de s’approprier les problématiques soulevées et de questionner l’idée même de proposition, entre expertise technique et engagement professionnel, par la citoyenneté. C’est cet enjeu qui animera dorénavant le cœur de ma pratique professionnelle et citoyenne, mêlée par la nature même de ce sujet de société.

De l’exercice de la citoyenneté à l’expérimentation républicaine : une pratique de l’urbanisme

A travers ce projet, ma pratique de l’urbanisme (comment qualifier autrement mon activité ?) devient celle d’une écriture citoyenne, au service d’une recherche contributive qui pousse dans ses limites l’exercice de la démocratie participative. La démarche restait attachée à son hypothèse de départ : un territoire peut se saisir d’une question nationale, celle du logement et de l’habitat, animer un travail collectif large pour en tirer des conclusions générales. Mais quelle peut être la nature de ces conclusions générales ? En d’autres termes, qu’est-ce qu’émettre des propositions originales en conclusion d’un moment de démocratie participative spontanée à l’échelle nationale ? Il ne suffit pas de faire la synthèse des débats, le résumé des propos tenus pour apporter une matière tangible, qui dépasse le simple redoublement de ce qui se dit et se connait déjà.

L’enjeu semblait donc résider plutôt dans l’installation d’un principe d’énonciation qui positionne une parole singulière et partie prenante de son champ. Un détour abstrait semblait nécessaire pour explorer ainsi l’expérience citoyenne, chercher la cohérence et la légitimité de ce qui peut se dire d’utile et documenté sur l’habitat, dans la marge créative d’une expression qui conjugue la connaissance du secteur et l’attente d’un habitant. C’est ce travail d’analyse critique et de réflexion théorique sur le cycle de concertation que j’ai entrepris dans le récent ouvrage « Le logement, l’habitat et le citoyen : une expérimentation républicaine ». La notion d’expérience le traverse par un questionnement sur la forme. Il montre que la chaine des acteurs de l’habitat peut aller plus loin que le débat public conventionnel.

L’urbanisme comme écriture d’un récit par les acteurs de la ville

On aime à rappeler l’étymologie commune de la cité et du citoyen, pour souligner son lien philosophique à la démocratie comme pratique active de la vie sociale, indissociable de ses lieux. Je crois que l’activité qui consiste à accompagner le dialogue entre les acteurs de la ville, à développer ce qui leur est commun, faisant en sorte d’affirmer un rôle collectif dans le débat public, fait partie intégrante de l’urbanisme. Dans notre société où l’action publique est devenue progressivement très présente, tout spécialement dans le domaine de l’urbanisme, la relation entre les acteurs et l’Etat au sens large tient un rôle déterminant, qu’il faut non seulement s’approprier dans sa compréhension pour garantir l’efficacité de ses instruments, mais aussi éprouver dans sa plasticité pour innover, ce qu’on appelle moderniser, pour citer un terme moins usité que par le passé. La suite de mon parcours professionnel s’intéresse à ces deux aspects, les institutions et leur plasticité. Pour l’appréhender, alors que les idéologies, les grands récits du progrès ont disparu des lignes directrices du débat public, il me paraît stratégique de promouvoir un débat d’idées plutôt de l’ordre des humanités, jamais éloigné des questions essentielles qui s’abordent avec humilité, et mettant de côté la prospective, le goût des tendances qui oublient souvent vite la critique pourtant nécessaire, le recul indispensable aux choix.

Système de l’habitat, rôle des instances

Il reste cependant en France un grand récit, celui de la République personnifiée dans ses instances. En matière d’habitat, le Mouvement Hlm y tient une place centrale, avec des organismes qui, sur les territoires, revendiquent leur rôle généraliste de l’habitat et des habitants représentés par leurs associations héritières, pour certaines, d’une longue histoire militante. J’ai eu l’occasion de participer aux travaux préparatoires au Congrès des 100 ans de la Confédération nationale du logement. Mon objectif était d’explorer, dans une association du mouvement social, ce que pouvait apporter la recherche citoyenne élaborée avec le cycle de concertation : quelle place peut-elle jouer à l’intérieur du système ? J’ai proposé d’imaginer un livre qui donne à voir des images pour esquisser le récit impliqué de leur histoire, montrant ainsi le rôle des habitants, mais avec trop peu de réflexivité sur la structure et ses outils. Par ailleurs, une conférence à l’Assemblée nationale a réuni des représentants européens, sur les sujets contemporains.

Conférence "Regards croisés sur la participation des habitants", de la Cnl à l'Assemblée nationale, juin 2016 Conférence "Regards croisés sur la participation des habitants", de la Cnl à l'Assemblée nationale, juin 2016

Sur une plus longue durée, je participe depuis 2015 aux travaux de fond de l’Union sociale pour l’habitat, plus précisément à la préparation des rapports au Congrès.  Ces documents sont le reflet d’une stratégie d’ensemble, constituée selon un processus méthodique attaché à la diversité du Mouvement et de ses partenaires, lié à un mode de gouvernance. Cet exercice subtil d’ambition collective et d’équilibre nécessaire est le reflet d’un enjeu majeur pour toute instance en charge de la coordination d’un secteur entier d’activité, en prise avec la société dans toutes ses dimensions. Engager des transitions pour maitriser les évolutions, fixer un cap toutefois sensible aux innovations, sur des données fines, territorialisées, et attentif à préserver l’expression de chacun, ont été les objectifs des derniers rapports produits.

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Il ressort de ce récit à la recherche de la description d’une trajectoire professionnelle plusieurs termes qu’il me paraît utile de relever en conclusion, pour continuer de les interroger théoriquement à l’avenir, et de les tester dans la pratique. D’abord, il s’agirait de mieux saisir comment développer l’idée d’écriture citoyenne, en s’attachant à expliciter ses conditions d’énonciation, ses sujets d’expression et ses modalités de publication. Cela renvoie à la motivation qui la sous-tend, celle de contribuer, de s’inscrire dans une logique contributive et forcément collective, puisqu’on touche à un sujet de société. Il y a donc une forte dimension d’échange, d’interactions pour s’inscrire dans un propos porté par un acteur individualisé, mais dans le champ commun du débat public. Cela renvoie au développement de la démocratie participative à l’échelle nationale, et d’initiative spontanée. Cette hypothèse implique une réflexion sur le rôle des instances dans leur capacité à animer des espaces de débats innovants, ou inversement, à s’approprier des propositions hors cadre. Ainsi, la réflexion amène à aborder le thème de l'innovation, de la recherche et du débat public, en proposant un cheminement. D’autres notes de blog viendront développer ce cheminement en tant que méthode, et les questionnements que celui-ci soulève.

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