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Billet de blog 18 nov. 2021

De l'idéologie antiterroriste

Le terrorisme nous a appris tant de choses.

François Thuillier
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le temps du procès n’est pas celui de la pensée. Il hystérise les consciences incertaines et nous livre collectivement, un peu hagards, au vertige des certitudes. C’est pourtant un temps nécessaire. D’abord pour métaboliser ensemble le traumatisme de l’attentat, l’inscrire dans une histoire commune. Ensuite pour manifester notre respect aux victimes, innocentes par nature, et dont les récits glaçants nous ont récemment plongés au cœur du drame humain, aux intervenants (soignants et enquêteurs), et, d’une certaine manière, à ceux-là même qui se sont mis hors-la-loi, en essayant, comme le disait Simone Weil, « de les réintégrer dans la loi en les soumettant au châtiment qu’elle prescrit.[1] » Il déplace le rapport de forces sur un terrain qui nous est certes plus favorable, mais il reste un rapport de forces peu propice à la réflexion, rétif aux nuances et aux complexités. Le refus de la plupart des sociologues de venir y témoigner dit combien sa charge émotionnelle pèse sur notre intelligence collective.

 Le terrorisme moderne nous a pourtant appris tant de choses. Et en si peu de temps. Sur nous-mêmes et sur l’autre, sur ce quid obscurum que reste plus que jamais l’homme à ses propres yeux. Sur la force des images qui aspirent aujourd’hui à remplacer les dieux. Il nous a appris aussi à nous méfier des consensus artificiellement fabriqués et des emportements collectifs. Il nous a enseigné une manière de s’exprimer puisqu’il n’est plus de crise sanitaire, économique ou sociale qui n’utilise aujourd’hui son vocabulaire, ses postures guerrières et ses tentations autoritaires, masquant partout la même impuissance. Il s’est fondu dans le décor du pouvoir au point parfois de se faire oublier.

 Pourtant, notre politique antiterroriste a évolué depuis une vingtaine d’années, et c’est avant tout dans le domaine politique à proprement parler que cette inflexion manifeste désormais ses effets. C’est dans ce cadre qu’il faut penser le terrorisme. On ne peut réduire le légitime élan qui vise à nous en protéger à ses seuls fins, si les moyens que nous mettons en œuvre affaiblissent notre combat. Regardons pour cela qui appelle à la guerre, qui en profiterait et qui y perdrait. Si ce qui se trame « à l’arrière » contredit ce que nous sommes au front, nous aurons perdu et la guerre et la paix. Et nous n’aurons plus rien à défendre.

 Le visage du tueur politique n’a lui guère changé dans les siècles. C’est toujours le même jeune homme en quête brutale d’identité, mais possédant les moyens de se donner corps et âme à une cause, quelle qu’elle soit. En vérité, le seul intérêt de ce qu’on appelle terrorisme depuis quelques décennies réside dans sa capacité de nous révéler à nous-mêmes, hommes comme sociétés. Ainsi, la manière collective dont nous nous positionnons, dont nous nous déterminons face à lui dit beaucoup de notre maturité démocratique, de notre conscience citoyenne et du rapport de l’Etat avec l’autorité et la violence, accessoirement avec la religion. La signature dont s’empare le criminel terroriste dévoile évidemment les fractures et les impensés d’une époque - toute culture appelle forcément ses propres déviances - mais c’est notre posture face à l’attentat qui a subi ces dernières années les inflexions les plus significatives.

 A l’heure donc du procès des attentats de novembre 2015, des passages à l’acte individuels qui ont émaillé ces derniers mois, et des débats sur le « séparatisme » et la laïcité, disons pour commencer que la manière dont notre lutte antiterroriste a changé depuis le début des années 2000 peut aisément être documentée et déclinée étape par étape. Mais retenons d’abord ici que ce mouvement s’est affranchi de tout processus démocratique pour suivre plus volontiers les pentes un peu paresseuses qui lui étaient proposées. Tout d’abord l’influence étrangère des Etats qui les premiers se lancèrent dans la « guerre contre le terrorisme » et dont la puissance diplomatique et l’efficacité du soft power entrainèrent bientôt derrière eux la totalité de leurs alliés. C’est par exemple par ce biais que nous appliquons aujourd’hui dans notre pays une « lutte contre la radicalisation » en contradiction complète avec nos principes laïcs et des doutes croissants sur son innocuité.

 Notre politique antiterroriste a également évolué sous l’effet de la peur. La peur générée par les attentats meurtriers de ces dernières années, mais surtout la peur habilement proposée comme produit de gouvernement, répertoire de communication, et source de profit au moins autant financier que symbolique[2]. Cette nouvelle posture que présente notre pays face à la menace n’est toutefois guère contestée. Il existe désormais une sorte d’effet TINA (« there is no alternative ») qui, après l’économie, affecte la politique antiterroriste et que nous retrouvons inscrite dans les sondages. Il introduit l’idée qu’il n’existerait plus que des différences de degrés, et non plus de nature, entre les approches du libéralisme autoritaire et celles de l’autoritarisme libéral en la matière. Il rend dès lors concevable le glissement progressif de notre pays vers l’extrême-droite qui, depuis une vingtaine d’années, se confirme enquêtes d’opinions après enquêtes d’opinions, élections après élections.

 Nous allons essayer de parcourir à nouveau le chemin qu’ont suivi ces idées qui en 2022 pourraient nous valoir une sorte d’alternance naturelle, un passage de relais réussi, entre ces deux visions qui dominent actuellement le pays. Nous allons essayer de dévoiler ce guet discret qu’aura constitué notre politique antiterroriste et qui aura permis, à notre insu, de banaliser, presque de blanchir, ce discours identitaire qui partout ailleurs, sous couvert de sa version sécuritaire, a désormais gagné les esprits. Nous allons essayer de comprendre aussi comment la population a pu se laisser aussi aisément convaincre par des politiques parfois sujettes à caution et qui ne la mettaient pas pour autant à l’abri.

 La fin du modèle français

 S’il fallait situer dans le temps le point de bascule de notre politique antiterroriste, ce serait l’année 2007. Les attentats du 11 septembre 2001, malgré un écho médiatique considérable, n’avaient en apparence guère entamé notre posture séculaire en la matière. Toutefois, sept mois plus tard, comme un premier avertissement, le candidat du Front National accédait, à la surprise générale, au second tour de l’élection présidentielle à la faveur d’un climat que résumera assez bien l’affaire Paul Voise[3]. Les attentats de Londres en 2005 n’eurent en eux-mêmes pas plus d’effet. Même si, accédant à la présidence du Conseil de l’Union européenne au même moment, le Royaume-Uni eut beau jeu, grâce à l’empathie suscitée sur l’ensemble du continent, de vouloir lui imposer son propre modèle de lutte antiterroriste qui venait pourtant de connaître là un nouvel échec.

 Mais la France tenait bon, assez peu impressionnée par ce terrorisme moderne qui faisait encore pâle figure en comparaison des vagues de violence politique autrement plus sanglantes qu’elle avait eu à subir depuis plus d’un siècle. Elle eût encore l’occasion de le manifester lors de la rédaction du Livre blanc sur la sécurité intérieure face au terrorisme en 2006, puisqu’on refusa d’y inscrire les termes de « guerre » contre le terrorisme (au profit d’une lutte contre de simples criminels) et de terrorisme « islamiste » par égard pour nos compatriotes musulmans et quelques pays alliés du sud de la Méditerranée, et surtout respect de la laïcité. Mais ce fut là la dernière trace d’une position singulière de la France dans un débat qui s’était entretemps mondialisé.

 Tout céda ensuite. Dès 2008, un nouveau Livre blanc introduisit la notion controversée de « sécurité nationale » dans notre doctrine et l’inscrivit aux frontons de nos institutions, entrainant une confusion des menaces entre-elles au profit de l’idéologie sécuritaire. Celle-ci, tapie dans les antichambres du pouvoir, les revues et les instituts, où elle aiguisait depuis plusieurs années ses appétits, composée au départ d’anciens militants d’extrême droite et de sympathisants plus ou moins déclarés des thèses atlantistes, fût invitée à se mettre au service d’élus désireux d’en faire un thème électoral et de milieux d’affaires tentés d’en faire une nouvelle source de revenus. Ainsi naquit une sorte de capitalisme sécuritaire, véritable excroissance de l’original, qui eût l’habileté de se présenter comme un système autosuffisant alliant références théoriques (la nouvelle « criminologie » prophylactique) et débouchés commerciaux (grâce aux sociétés de conseil et à la promotion de la sécurité privée).

 Le nouveau visage de l’antiterrorisme

 Parvenus à cet endroit, nous pouvons citer quelques exemples de la manière dont ce tournant s’est manifesté dans la lutte antiterroriste. Commençons par le « contre-terrorisme » lui-même qui, s’il a toujours existé, se voit aujourd’hui revendiqué publiquement par les plus hautes autorités, ce qui en change forcément la nature et le visage à la fois. Rappelons tout de même qu’il vise à répondre au terrorisme par les moyens qu’il emploie, c’est-à-dire qu’il consiste presque à précéder l’ennemi sur son propre terrain, à l’y attendre, avec ses méthodes, son vocabulaire, au risque, désormais assumé, de ne plus faire qu’un avec lui, bref, à s’installer dans sa tanière et s’y trouver enfermé.

 Il se manifeste par exemple dans les frappes de drones hors situations de guerre et leurs inévitables effets collatéraux. Ce faisant, il réintroduit de manière subreptice la peine de mort pour acte terroriste (ici en temps de paix) dont l’abolition représentait tout de même un prérequis européen et un marqueur de civilisation. Sans compter qu’il désorganise des services tout entiers mobilisés sur ce renseignement dit « de sécurité » à courte vue et aux frappes sans lendemains, au détriment de l’analyse des temps longs et des complexités. Mais il emporte, il est vrai, une large adhésion de la population[4]. Et cela seul fait foi pour ses promoteurs qui en recueillent des gains électoraux et derrière eux tout une armée d’exécutants rétribués chacun selon son talent.

 Prenons encore la lutte contre la radicalisation. Nous ne reviendrons pas sur les péripéties qui ont conduit à son adoption par notre pays. Nous avons déjà décrit la manière dont les pays anglo-saxons avaient su imposer cette doctrine controversée, en particulier comment le Royaume-Uni se servit dès 2005 de l’Union européenne pour vaincre les réticences du continent à adopter ce modèle qui n’était pensé au départ que pour les pays de tradition communautaire et de religion d’Etat. Et comment la France, forte de ses principes républicains, résista jusqu’en 2007, se laissa ensuite progressivement séduire par ses arguments faciles, pour finalement basculer en 2013 à la faveur d’une déstabilisation de notre dispositif antiterroriste, critiqué après l’affaire Merah, dont pensa alors profiter le secrétariat général à la défense et la sécurité nationale (SGDSN) en proposant son plan d’action, et de la volonté de réforme d’une classe politique affaiblie et en quête d’effets d’annonce.

 Mais de quoi la lutte contre la radicalisation est-elle le nom ? D’abord bien sûr d’une erreur de diagnostic[5], mais surtout d’une dérive inquiétante d’un pouvoir aux abois. En passant d’une police de l’acte à une police du comportement, presque à une police de la foi (puisqu’il s’agit de « lutter contre les dévoiements d’une religion »), nous avons déporté la police républicaine vers des missions qui ne sont pas les siennes, et réveillé des appétits de contrôle dont nous pourrions pâtir un jour. Nous avons rendu peu à peu acceptable ce qui s’apparenterait ailleurs à des punitions collectives[6]. Nous avons invité une population chauffée à blanc par les arguments de l’extrême-droite à prendre à sa charge une nouvelle salubrité publique au sein de la « société de vigilance », comme si un Etat moribond pouvait sans risque confier l’ordre public à la vindicte populaire[7].

 Nous passerons plus rapidement sur le renseignement de masse né de la rencontre en 2007/2008 entre une volonté politique de renforcer le contrôle de la population et l’arrivée à maturité des capacités techniques des services français, en particulier la DGSE. Ce point a particulièrement mis en lumière la question du contrôle du renseignement qui, malgré une dimension interne (ISR – 2014), technico-administrative (CNIL – 1978 et CNCTR – 2015), juridictionnelle (via la section du contentieux du conseil d’Etat) et parlementaire (DPR – 2007) n’assure plus le contre-pouvoir nécessaire à de tels moyens d’intrusion.

 Citons également pour mémoire le regroupement des services (DCRI - 2008 / DGSI - 2014, désignée chef de file de la posture antiterroriste en 2016) qui, derrière des soucis bien compris de cohérence, et accessoirement d’économies d’échelle, a conduit à un rétrécissement du regard et de l’analyse à une seule culture professionnelle, à une verticalisation et donc une politisation de l’action qui remonte désormais jusqu’à l’Elysée (CNR - 2008 / CNRLT - 2017), à un escamotage de la lutte antiterroriste des yeux de l’opinion pour la retrancher derrière les hauts murs du secret, et finalement à la mise en danger de la démocratie en réduisant le nombre de citadelles dont un régime autoritaire aurait à s’emparer pour tenir le pays et surveiller ses opposants, comme l’a démontré une première alerte en 2007.

 A l’image de ses magistrats (qui n’ont eu de cesse de se spécialiser sur ce crime depuis les années 80 jusqu’au parquet national antiterroriste aujourd’hui), de ses ministres (dont les multiples plans de lutte contre la radicalisation impliquent à chaque fois de plus en plus d’administrations au point d’en faire un véritable projet de société), de ses clercs (qui s’entredéchirent sans fin à son sujet) et de ses journaux pleins de fureur comme vendus à la criée, tout un pays, comme un seul homme, semble s’être jeté à corps perdu dans cette drôle de guerre, donnant raison à Bernanos quand il prédisait que « la guerre totale est la société moderne elle-même, à son plus haut degré d’efficience[8]. »

 Un virage sécuritaire plébiscité

 Comment en est-on arrivés là ? Pourquoi un tel aveuglement collectif de la part d’un peuple qui aime à se croire le plus politique de la planète, en tout cas le plus prompt à débattre de ce qu’il appelle les grandes idées ? Comment a-t-il renoncé aux charmes latins de la disputatio pour laisser place à la colère et aux doctrines étrangères qui pour apparaître les plus bruyantes n’en étaient pas moins les plus inadaptées ? Comment expliquer le succès d’une telle mobilisation générale quand tant d’autres avant elle avaient échoué ?

 Disons pour commencer que l’opinion publique est habituellement peu curieuse de ces sujets et délivre bien volontiers à l’Etat un « chèque en gris », selon l’expression de Jean-Paul Brodeur[9], pour assurer comme il l’entend sa sécurité. Cette apathie est particulièrement prégnante là où les pouvoirs exécutifs ne rencontrent que peu d’opposition (comme justement la Vème République en France) et où la presse peine à assumer son rôle de contre-pouvoir[10]. De fait, les journalistes s’intéressent peu à la politique antiterroriste. Mis à part quelques essais timides (affaires Tarnac en 2008 et Merah en 2012), ils se heurtent généralement à la complexité d’un sujet peu vendeur et au manque de sources. Les rédacteurs en chef lui préfèrent le fait-divers, l’attentat lui-même, bien plus spectaculaire et propice aux simplifications et à l’audience assurée. Ce faisant, l’entreprise de presse concoure aujourd’hui au conformisme ambiant qui, en matière d’antiterrorisme, assoit le consentement[11].

 Il faut reconnaitre que celui-ci est également le fruit des effets rassurants de cette nouvelle politique. Si nous prenons à nouveau l’exemple de la lutte contre la radicalisation, nous nous trouvons immédiatement face à une thèse séduisante et prompte à répondre à nos angoisses suscitées par le crime terroriste. En effet, la commission de ce dernier plonge généralement toute communauté dans l’effroi, l’incompréhension et la volonté de mise à distance du meurtrier. Puisque, durant un bref instant, nous savons bien que nous pourrions être celui-là, il nous faut à chaque fois, à chaque crime, à chaque meurtre commis, réapprendre l’interdit de tuer. Voilà pourquoi toutes les sociétés organisent ces mises en scène où se joue le duel de tous avec l’assassin[12].

 Celui-ci est rapidement qualifié de dément ou d’étranger, mais ces deux caractères sont souvent inopérants. C’est pourquoi on a créé la catégorie intermédiaire du « radicalisé »[13]. Légèrement autre, objectivement différent (grâce aux fameux « critères » de radicalisation), ni coupable mais ni vraiment innocent, il incarne justement cette assignation qui va paradoxalement sécuriser la majorité de la population et lui permettre de se reconstituer face à lui. De plus, puisqu’existe une montée jalonnée vers le crime, un véritable « processus », existe forcément une possibilité de retour parmi « nous », un chemin de désescalade que l’on pourra nommer déradicalisation. Avec une telle doxa, la sécurité collective est assurée (le terroriste n’était pas vraiment des nôtres), et la morale préservée (mais il peut y retrouver sa place), à la grande satisfaction de la majorité.

 Or, à partir du moment où une idée franchit un tel seuil d’acceptabilité dans l’opinion publique, l’ensemble de la société bascule grâce à des dynamiques de psychologie sociale. Il s’agit notamment des phénomènes de résignation à l’opinion dominante et de conformisme qu’avait notamment mis au jour Solomon Asch[14]. Une force nous pousse ainsi, particulièrement en période de crise, à agir et penser comme tout le monde, ou tout au moins à nous aligner sur l’opinion que nous estimons majoritaire grâce aux médias dominants. Nous préférons faire « un »[15], rester unis à tout prix, même sur des bases discutables. La crainte de la mort, bien légitime après un attentat, renforce ces pulsions grégaires, comme le montre également la « théorie de gestion de la peur[16] ».

 Dans ces périodes de grande confusion identitaire, l’individu surjoue généralement son adhésion aux croyances qui selon lui cimentent sa communauté et accentue parallèlement ses préjugés vis-à-vis des groupes sociaux qu’on lui désigne, tout en ignorant ceux qui ne correspondent pas aux stéréotypes imposés (par exemple ici les musulmans condamnant les attentats). Voilà ce que signifie « faire bloc », comme l’a dit le président de la République dans son discours à la Préfecture de Police le 8 octobre 2019. Même si, à certains égards, cela consiste à se jeter dans la gueule du loup.

 Comment considérer autrement par exemple le souhait majoritaire[17] de nos compatriotes de renoncer à leurs libertés au profit d’une plus grande sécurité, imaginant à tort que les deux sont inversement proportionnelles. Comment imaginer encore que nous avons pu créer par là des individus de « moindre droit », comme le disait Michel Foucault en 1977, et qu’en matière antiterroriste aujourd’hui, « la sécurité est au-dessus des lois. »

 De puissants dividendes politiques

 Face à cette perméabilité de l’opinion publique aux thèses sécuritaires, à son apathie savamment entretenue, l’idéologie antiterroriste n’a eu aucun mal à s’imposer et n’a rencontré que peu de résistance. Si elle s’est construite chez nous sur la dramatisation récente d’une menace particulière à compter de l’affaire Merah (2012), elle s’inscrit également dans le cadre de la révolution conservatrice qui a saisi l’Occident depuis les années 80, entrecoupée par la chute du Mur de Berlin qui en a opportunément redéfini les contours stratégiques la même année que l’affaire Rushdie. La fin des Trente Glorieuses et le premier choc pétrolier, qui a conduit à la précarisation d’une partie de la population, ont ainsi favorisé cet ample virage sécuritaire.

 Dans ce contexte, de nombreux pouvoirs ont été confrontés à la tentation de céder à une nouvelle stratégie de la tension, c’est-à-dire d’utiliser cette « nouvelle » menace terroriste pour renforcer leur contrôle de la société. La peur instillée par l’attentat est apparue à leurs yeux comme un véritable outil de « dissuasion civile[18] » faisant passer toute revendication sociale comme déplacée, voire presque complice. Comme le disait si bien Robespierre dans son discours du 2 janvier 1792 : « La guerre, la guerre, dès que la Cour la demande ; ce parti dispense de tout autre soin, on est quitte envers le peuple dès qu’on lui donne la guerre. » D’autres, inspirés par les théoriciens de la contre-insurrection, ont pu aller plus loin encore en mimant une forme de guerre contre leur propre population[19].

 Le procédé a en effet vaincu toutes les réticences et gagné à lui tous les suffrages en ces temps troublés vides de sens qu’on a voulu résumer à un « temps des assassins[20]. » L’idéologie antiterroriste a pris ses quartiers de la droite extrême à la gauche libérale. A tel point qu’il devient compliqué de les distinguer dans ce domaine désormais derrière leurs parentés de langage. Si demain un régime identitaire devait arriver au pouvoir, à peine forcerait-il le trait pour se glisser naturellement dans des pratiques (le contre-terrorisme, la lutte contre la radicalisation, la communication tapageuse, etc.) et un vocabulaire (« l’hydre islamiste » par exemple) qu’il a pu largement inspirer. Et la lutte antiterroriste aura constitué cette porte d’entrée par laquelle il aura discrètement gagné les cœurs avant de triompher dans les urnes.

 Mais des réformes qui nous ont affaiblis

 Ces dernières années, de nombreuses critiques ont parallèlement été adressées à cette idéologie antiterroriste. On lui a d’abord reproché d’avoir contribué à la limitation des libertés fondamentales. Cet aspect a été abondamment documenté par les organisations de défense des droits de l’homme tant hexagonales qu’internationales. Il est certain pourtant que leur respect n’affaiblit en rien la riposte, mais au contraire la sécurise au profit de son efficacité via l’adhésion de la population.

 On l’a également considérée comme le produit d’un crime, ou plutôt d’une escroquerie en bande organisée puisque ses promoteurs, les marchands de peur[21], ont su, depuis les années 2000, habilement profiter de l’imbrication des sphères politique, médiatique, industrielle et financière pour proposer un système censé leur procurer une source inépuisable de richesse et de pouvoir via le marché du contrôle. Ils représentent aujourd’hui les « bénéficiaires secondaires » du crime terroriste et en partagent les intérêts. Il est donc bien normal qu’ils s’en retrouvent un peu les complices au travers d’un délit que l’on pourrait dans doute qualifier de « recel de terreur ». On n’asséchera pas durablement le marché de la terreur sans s’attaquer un jour à ses ultimes consommateurs.

 On l’a accusée, comme nous venons de le voir, d’avoir représenté le cheval de Troie de l’extrême-droite dans sa marche vers le pouvoir. On la soupçonne bien volontiers d’avoir affaibli notre pacte républicain en malmenant notre cohésion nationale. Pour parler par exemple de « séparatisme islamique », outre la nécessité, avant de lancer de tels anathèmes, d’être soi-même irréprochable et s’être bien assuré de s’exprimer du cœur même de l’esprit républicain, il aurait fallu dénoncer avec la même énergie les autres formes de sécession, qu’elles soient d’ordre fiscal, identitaire, etc. A défaut, cela aboutit à corrompre le sentiment national. Des civilisations entières n’y ont pas survécu.

 Mais il est un reproche, et non des moindres, que l’on pourrait aisément ajouter, celui de nous avoir significativement affaiblis face à la menace terroriste. Nous savons bien que la brutalité n’est pas la force, mais au contraire un aveu de faiblesse, et qu’un chien qui aboie est un animal qui a peur. Voilà ce que nous avons pourtant donné à voir au monde, à nos concitoyens et, bien plus fâcheusement, aux terroristes eux-mêmes, et qui, de toute évidence a fragilisé notre discours et altéré notre discernement. En quinze ans, nous nous sommes montrés fébriles, désordonnés et bavards, nous saisissant sans réfléchir de méthodes contraires à nos intérêts.

 Nous avons cédé à toutes les demandes des terroristes. Ils voulaient être traités en égaux (et non en simples criminels) et exigeaient une vraie déclaration de guerre : accordé. Ils voulaient être reconnus comme des combattants de l’islam et l’avant-garde de toute une communauté : accordé. Ils voulaient le choix des armes et comme lieu du combat celui des idées : accordé. Ils voulaient que nul n’ignore leur nom et leur postérité : c’est fait, nous parlons désormais leur langage. Et pourtant ils ne gagneront pas cette bataille. Mais nous, ce nous fragile que nous avons parfois appelé la République par le passé, nous pourrions bien la perdre un jour en tombant dans les pièges de cette fausse guerre.

_______

[1] L’enracinement, Simone Weil, Gallimard, 1949

[2] La société du risque – Sur la voie d’une autre modernité, Ulrich Beck, Champs Flammarion, 2003

[3] 48 heures avant le scrutin, les médias (en particulier TF1 et LCI) diffusent en boucle des sujets sur l’agression dont aurait été victime le 18 avril 2002 chez lui Paul Voise, retraité demeurant à Orléans, attirant l’attention sur les liens qui pourraient exister entre un traitement sensationnaliste de l’insécurité et les résultats d’une élection nationale, et sur les risques futurs de manipulation de l’opinion.

[4] Selon un sondage IFOP de 2017 par exemple, 85% des Français (dont 54% le sont « tout à fait ») étaient favorables à l’élimination en territoire étranger de djihadistes français.

[5] La plupart des chercheurs en sciences humaines et sociales s’accordent à penser que la religion, au sens de la foi ou de la piété proprement-dite (confondue ici avec la culture ou l’habitus), constitue un détail parmi les déterminants du passage à l’acte et que l’intentionnalité violente est antérieure au prétexte « islamiste ».

[6] Il en est ainsi par exemple des fermetures administratives de salles de prières en cas de propos tenus radicaux ou contraires à la loi, ce qui contrevient dans l’esprit au principe constitutionnel d’individualisation des délits et des peines et à l’article 33 de la 4ème Convention de Genève de 1949.

[7] Développé durant les années Thatcher au Royaume-Uni, le neighborhood watch, pensé comme une « citoyenneté active » par les Conservateurs, s’est par exemple rapidement transformé en mouvement d’auto-défense de la classe moyenne.

[8] La France contre les robots, Georges Bernanos, Plon, 1970

[9] Jean-Paul Brodeur (1943-2010) fut notamment directeur du centre international de criminologie comparée de l’université de Montréal (Canada).

[10] Les nouveaux chiens de garde, Serge Halimi, Raisons d’Agir, 2005

[11] La fabrication du consentement – De la propagande médiatique en démocratie, Noam Chomsky – Edward Herman, Agone, 2008

[12] La fabrique de l’homme occidental – L’homme en meurtrier, Pierre Legendre, Mille et une nuits/Arte Editions, 1996

[13] Le fichier des radicalisés (FSPRT) comprend environ 20.000 personnes (pour une petite moitié de fiches réellement « actives »). Depuis 2012 et les fuites concernant ce fichier de travail qui se voulait pourtant confidentiel, le « fiché S » joue également ce rôle d’épouvantail. Rappelons ici qu’on en dénombre environ 30.000, dont 12.000 « islamistes ». Dans un sondage du 10 janvier 2018 pour L’Express, 59% des Français se montraient favorables à leur incarcération.

[14] Solomon Asch (1907-1996), psychologue polonais émigré aux Etats-Unis, contribua fortement aux progrès de la psychologie sociale. Ses travaux à Harvard inspirèrent Stanley Milgram.

[15] Discours de la servitude volontaire, Etienne de La Boétie, GF Flammarion, 1993

[16] La Terror Management Theory a été étudiée par des chercheurs américains en psychologie sociale à partir des années 70.

[17] Selon un sondage Odoxa de mars 2019, 55% des Français préconisent des mesures d’exception et une restriction des libertés pour mieux assurer leur sécurité. D’ailleurs, 60% d’entre-eux pensent que la France est « en guerre contre le terrorisme » et 54% font confiance en l’armée pour gagner ce conflit.

[18] L’administration de la peur, Paul Virilio, Textuel, 2010

[19] The Counterrevolution – How our government went to war against its own citizens, Bernard E. Harcourt, Basic Books, 2018

[20] Illuminations (Matinée d’ivresse), Arthur Rimbaud, Gallimard Folio Classique, 1999

[21] Les marchands de peur, Mathieu Rigouste, Libertalia, 2011

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Entre elles - à propos de sororité
Sororité, nf. Solidarité entre femmes (considérée comme spécifique). Mais du coup, c'est quoi, cette spécificité ?
par Soldat Petit Pois