La police est-elle condamnée par l'histoire à servir la brutalité des puissants, en ne pouvant compter que sur l'esprit de résistance de quelques-uns en son sein? La question resurgit ces jours-ci, à la faveur des images troublantes qui nous parviennent des Etats-Unis et de certaines rues parisiennes.
Malgré la promesse qu’elle s’était faite il y a plus de deux siècles, la France continue de vivre sous l’Ancien régime. Une ploutocratie y détient aujourd’hui le pouvoir, et fait l’opinion en imposant son ordre pour la défense de ses propres intérêts. Dans ce cadre contraint, la police est-elle structurellement réduite à un rôle contre-révolutionnaire ?
La petite bourgeoisie sortie victorieuse de 1789 a certes extrait la police de l’ordre féodal, mais n’est jamais parvenue à l’ériger en fer de lance de la République. Au fil des deux siècles qui nous séparent d’aujourd’hui, l’institution s’est toujours retrouvée à la traine de l’espérance républicaine, quand elle n’a pas servi de bras armé à toutes les tentatives de restauration qui ont consumé le pays jusqu’à nos jours.
Pour trouver des traces de police républicaine, il faut plonger le regard dans les brisures et les accidents de l’histoire, fouiller dans ces béances qui se sont ouvertes, souvent brièvement, sur les braises toujours incandescentes, parce qu’inentamées, de la révolte. Car, dans cette construction intellectuelle d’une police au service du peuple, dans cette vision morale de l’ordre public, nous manquons de modèles de référence. Et sans eux, ses partisans sont cantonnés à des slogans d’estrade. La République demeure alors un vague idéal, son application reste incertaine et son incarnation dans l’ordre public une sorte de mythe.
Pourtant, après un bref regard vers le passé, quelques tentatives, certes rapidement avortées, fournissent des indices utiles. L’idée d’une police populaire et rétive aux injustices sociales s’enracine dans une tradition héroïque et souvent tragique. Il existe bien, dans l’histoire longue de la France, une lignée de serviteurs de l’ordre républicain, morts pour lui, mais souvent oubliés dès lors que l’histoire de la police est plus souvent écrite du point de vue de l’État central, que de ceux qui ont résisté à ses trahisons.
Après le coup de tonnerre de la Révolution et ses premières [1]réflexions en la matière, c’est la Restauration qui, de 1815 à 1848, fournira les premiers exemples de l’infusion progressive de l’idéal républicain dans l’administration policière. Et s’il fallait ici entamer notre galerie de portraits, nous citerions volontiers Joseph Fouché (1759–1820). Personnage certes ambigu, mais précurseur, cet ancien ministre de la police de la Révolution et de l’Empire, exilé et surveillé sous la Restauration, ne fera pas un martyr, mais il fut le premier à penser une police politique autonome du trône. Il mourra en exil, haï des royalistes qui voulaient l’éliminer.
Dans son sillage, et jusqu’en 1830, plusieurs commissaires fidèles à Napoléon et à la Révolution sont, eux, exécutés ou radiés pour avoir refusé de servir les Bourbons. Rappelons, par exemple, le cas emblématique du colonel Labédoyère, fusillé en 1815 pour avoir rejoint Napoléon pendant les Cent-Jours, et qui demeure le symbole du fonctionnaire ou officier puni pour loyauté à la souveraineté populaire.
Quelques années plus tard, après l’échec des journées de Juin-1848, de nombreux agents et gardes nationaux républicains sont arrêtés ou exécutés par la république conservatrice de Cavaignac. Ceux qui furent appelés les « gardes républicains rouges » défendaient l’idée d’une République sociale, non bourgeoise et furent des martyrs oubliés, leur cause étant écrasée au nom de « l’ordre », déjà érigée au rang de principe fondamental de l’Etat bourgeois.
La Commune de Paris (1871) constitua également une opportunité pour certains commissaires de quartier et gardes républicains d’exprimer leur soutien à la République. Et le plus souvent d’en mourir. Ainsi du commissaire Raoul Rigault (1846–1871), ancien journaliste, devenu procureur de la Commune, nommé préfet de police par Blanqui, fusillé sommairement par les Versaillais le 24 mai 1871. Cette figure paradoxale demeure vivace dans la mémoire collective des policiers républicains. Il aimait à rappeler : « Nous ne voulons pas la police des maîtres, mais celle du peuple. » Réputé pour son intransigeance, il déclarait pourtant : « J’aimerais mieux laisser échapper dix coupables, que de frapper un seul innocent. »
D’autres agents de police furent fusillés à Satory ou à la Roquette pour leur engagement du côté communaliste. A tel point que nous pouvons parler ici de la première épuration en France contre une police républicaine populaire.
La période de Vichy verra, quelques dizaines d’années plus tard, de nombreux policiers résistants assassinés par l’État français ou les nazis. C’est ici que l’on trouve les véritables martyrs de la police républicaine : des fonctionnaires de l’intérieur, gendarmes, officiers, gardiens, inspecteurs, commissaires, morts pour la République et assassinés par un État policier collaborationniste.
A notre galerie de portraits, nous pourrions ainsi ajouter : Émile Pataud (1876–1957 - ancien chef d’équipe à la CGT-Police avant la guerre, militant anarcho-syndicaliste, persécuté par la hiérarchie), Roger Détienne (inspecteur de police, membre du réseau Ceux de la Résistance, arrêté par la Gestapo à Paris, torturé et fusillé en 1944), mais aussi Jules Dumont (1899–1943 - inspecteur de police avant-guerre, militant communiste fondateur de groupes FTP à Paris, arrêté par la Gestapo, torturé et fusillé au Mont-Valérien le 15 juin 1943), Maurice Ripoche (1907–1944 - inspecteur de la Sûreté, militant socialiste, rejoint la Résistance, participe à la création de réseaux parisiens, arrêté par la Gestapo, interné à Fresnes, fusillé à Compiègne le 20 mars 1944), Pierre Georges (1919–1944 - dit « colonel Fabien », agent auxiliaire de police à Paris avant-guerre, il passe dans la clandestinité dès 1940 et devient chef des FTP parisiens, tué à l’entraînement en 1944), Roger Quintric (1914–1944 - inspecteur de police à Saint-Brieuc, entre dans les FTP de Bretagne, arrêté le 6 mai 1944 par la Gestapo, fusillé à Ploufragan), Albert Guilbaud (1909–1943 – policier à Nantes, participe à l’organisation d’un réseau local, arrêté par la Gestapo, fusillé à Châteaubriant en 1943), etc.
Cette liste, forcément incomplète, figure au Panthéon de la police républicaine, elle est gravée sur son mur des Fédérés imaginaire. Mais elle démontre surtout qu’il n’y a jamais rien d’inéluctable quand tout s’écroule autour de vous. Ces parcours d’hommes debout irriguent un souvenir, certes tragique, dans lequel les temps futurs aimeront un jour à replonger. Cette mémoire ne manque pas de références tutélaires symboliques. Que l’on songe à Jean Cavaillès (1903–1944 - le philosophe-résistant : « Ce n’est pas par amour de la liberté qu’on devient résistant, mais par devoir. »), Roger Wybot (1912-1997 – qui fonde la Direction de la surveillance du territoire (DST) en 1944 et incarne une refondation républicaine de la police dans l’après-guerre), Maurice Grimaud (1913–2020 - Préfet de police de Paris en Mai 68 qui refusa la logique répressive aveugle et privilégia le dialogue avec les manifestants : « Frapper un manifestant à terre, c’est se frapper soi-même. »), Jacques Delarue (1919–2005 – commissaire de police, résistant arrêté par la Gestapo, il devint après-guerre un historien du nazisme et des polices totalitaires : « La police, c’est la conscience de l’État. Si elle abdique, c’est l’État qui tombe. »), etc. La liste est longue pour ceux qui fonctionnent au charisme institutionnel.
N'oublions pas non plus, pour cette période, les fameux “policiers du 19 août 1944”, date de l’insurrection de la Préfecture de Police de Paris. Plusieurs dizaines seront tués dans les combats, puis cités à l’ordre de la Nation. Ces agents symbolisent la renaissance républicaine de la police, après la honte de Vichy, et leurs noms sont gravés sur le monument de la Préfecture de Police. Après 1945, la mémoire républicaine de la police résistante va progressivement s’affaiblir. Certes, dans l’immédiat après-guerre, plusieurs résistants (par ex. Charles Luizet, préfet de police de la Libération, mort prématurément en 1947) deviennent des symboles de refondation démocratique. Mais ce souvenir s’étiole sous la Ve République, au profit d’une police d’ordre et non de conscience.
On retrouvera également, parallèlement à cette histoire héroïque, et jusqu’à aujourd’hui, des ferments de résistance républicaine dans le syndicalisme policier. Que l’on songe par exemple à Paul Rigail (gardien de la paix qui créa en 1924 le Syndicat Général de la Police, et s’opposa frontalement à la politique de Raymond Poincaré et à la répression violente des manifestations), Gérard Monate dans les années 70, Bernard Deleplace dans les années 80 puis Jean-Louis Arajol dans les années 90. Mais aux dernières élections législatives, il n’y avait guère plus de trois syndicats pour appeler explicitement à faire barrage à l’extrême-droite (Sud-Intérieur, CGT-Police et SNUIPN-FSU), au sein d’une institution votant très majoritairement pour les partis identitaires.
Selon certains observateurs, l’extrême-droitisation de la police aurait désormais atteint un tel niveau que l’institution ne serait plus réformable de l’intérieur. Et que, pour redonner une colonne vertébrale à la République, il faudrait en passer par des mesures radicales, comme la création d’une garde nationale concurrente et qui la remplacerait à terme, la dissolution des syndicats policiers séparatistes, une loi de lustration censée écarter les fonctionnaires les plus compromis, etc. Pourtant, au vu de ce qui précède, nous pouvons conclure qu’une police républicaine demeure possible à tout instant. Pour peu qu’une poignée d’hommes justes se fraient un chemin en son sein, et qu’une majorité de Français, retrouvant le sens de leur pays, en décident ainsi.
[1] Voir La Police de Robespierre, Thuillier, 19 juin 2024 (https://blogs.mediapart.fr/francois-thuillier/blog/190624/la-police-de-robespierre)