L'indéfendable à l'épreuve du terrorisme

Les menaces de mort dirigées contre ses enfants et reçues par Eric Dupond-Moretti alors qu’il défend un accusé, devant la Cour d’assises spéciale de Paris, à l'occasion de l’affaire Merah génèrent sur les réseaux sociaux un déversement de commentaires haineux et écoeurants provenant pour l’essentiel de couards anonymes. De quoi rappeler la mission de l’avocat à l’égard des « indéfendables.»

Au verso de la carte professionnelle de tout avocat français figure le rappel de son serment : " je jure comme avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité."

Avec celui du médecin il s’agit de ces rares serments, sinon les seuls, contenant la référence à l’humanité (le médecin jure aussi en ces termes : "Même sous la contrainte, je ne ferai pas usage de mes connaissances contre les lois de l’humanité.")

C’est en tout cas ce serment qui est prononcé par chaque jeune avocat qui revêt sa robe pour la première fois en s’avançant, aux côtés de son bâtonnier, devant le premier président de la cour d’appel. A ce moment-là celui qui n'était qu'un élève-avocat ignore souvent tout de la vie et très peu de la nature humaine.  

Plus tard, au hasard d’une permanence pénale ou d’une désignation du bâtonnier, il pourra être brutalement confronté à l’horreur d’un crime abominable.  S’il est jeune il trouvera toujours un confrère d’expérience qui viendra l’aider et le seconder et avec lequel il partagera l’indemnité forfaitaire (et non la rémunération) qui lui sera versée par l’Etat au titre de l’aide juridictionnelle. Il ne s’enrichira jamais au moyen de celle-ci. Elle reste dérisoire par rapport au temps qu’il aura nécessairement consacré pour préparer le dossier durant des semaines et parfois des nuits. En réalité son enrichissement se trouve ailleurs : dans la pratique professionnelle d'une procédure criminelle et dans ce travail de recherche non seulement des éléments de défense face à la société qui accuse un homme ou une femme mais aussi de l’humanité qu’il trouvera, nécessairement,  dans ce « déchet de la société », dans ce « chien » qu’il doit défendre.

Il ira aux assises la peur au ventre avec cette angoisse d’oublier un argument ou de passer à côté d’un procès-verbal même si en pratique il connait par cœur les milliers de pages du dossier d’instruction. Souvent il ignorera que son  « maître » qui est à ses côtés, même après 30 années d’exercice, aura aussi la même appréhension et le même doute. Durant tout le procès il sera déconnecté du monde extérieur et de sa propre famille. Il ne pensera  qu’à ce dossier et à rien d’autre en avalant une fois par jour un mauvais sandwich.

C’est en cela que des menaces anonymes et violentes contre un avocat sont inadmissibles.

Tout cela l’opinion publique l’ignore. Pour reprendre ici les mots du grand pénaliste Vincent de Moro-Giafferi (1878-1956) s'adressant un jour à une Cour d'assises : « L'opinion publique ? Chassez-la, cette intruse, cette prostituée qui tire le juge par la manche! C'est elle qui, au pied du Golgotha, tendait les clous aux bourreaux, c'est elle qui applaudissait aux massacres de septembre et, un siècle plus tard, crevait du bout de son ombrelle les yeux des communards blessés. »

N’oublions pas aussi qu’un jour ce même citoyen, prompt à tweeter ou à commenter les faits divers, basculera à son tour dans cette même incertitude. Il aura alors reçu cette convocation pour siéger comme juré. Informé des sanctions pénales s’il ne se présente pas il se rendra, le jour dit, au siège de la Cour d’assises. Et si le sort le désigne, et s’il n’est pas récusé par un avocat pratiquant, souvent à tort, la psycho-morphologie il prendra place, à pas feutrés, aux côtés de trois magistrats professionnels et d’autres jurés avec lesquels il nouera parfois des liens indestructibles. Longtemps l’accusé, la victime hanteront ses nuits. Et il découvrira alors la difficulté qu’il y a à juger un criminel. Il rentrera le soir du verdict chez lui et plus jamais il ne tweetera.

Allez donc aux assises voir les visages de ces juges amenés à rendre un verdict « au nom du Peuple français. » Vous y lirez cette appréhension mais aussi cette gravité si particulières. Celles qui sont aussi nécessaires à une justice équitable. Celles qui nous ont permis d’oublier ces procès du Moyen-Age et qui sont l’apanage de toute société qui a su se civiliser.

Voilà ce qu’est aussi le procès criminel.

Et il n’est pas alors nécessaire de rappeler ces conventions internationales qui prescrivent que « les avocats ne doivent pas être assimilés à leurs clients ou à la cause de leurs clients du fait de l'exercice de leurs fonctions» (art. 18 des Principes de base relatifs au rôle du barreau - adoptés par le huitième Congrès des Nations Unies pour la prévention du crime et le traitement des délinquants - La Havane (Cuba) 27 août 7 septembre 1990.)

Bon courage Eric.

verso carte professionnelle © FXBerger verso carte professionnelle © FXBerger

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