Discréditer les sciences sociales : "la calomnie à dire d'expert" (2)

Les attaques en règle contre les sciences sociales ont un sens politique. S'il n'est pas question de les considérer comme hors d'atteinte de toute critique, les attaques dont elles sont l'objet sont fréquemment instrumentalisées par les pouvoirs autoritaires, en France et ailleurs.

L'Université est en ce moment l'objet de polémiques largement initiées de l'extérieur (médias, gouvernement, monsieur Tout le monde...) mais qui trouvent un écho interne (voir les tribunes diverses parues dans la presse notamment). Ce fut Monsieur Blanquer qui relança la question de l'islamo-gauchisme supposé gangréner l'Université. Puis la polémique est montée en puissance jusqu'à cette intervention très maladroite de Madame Vidal qui réclame une enquête sur des recherches qui lui déplaisent, dans le droit fil de ce que font les gouvernements autoritaires en Europe et ailleurs (voir la déclaration du président de la CPU - Conférence des présidents d'universités). Cette crise montée en épingle par le pouvoir et de nombreux médias présente des avantages sur le plan politique : faire monter la méfiance contre les intellectuels et discréditer une partie de la recherche, noyer le poisson sur la loi du 24 décembre 2020 sur la programmation de la recherche pour les années 2021 à 2030 qui fait une belle unanimité contre elle, faire diversion à un moment où l'opinion s'interroge sérieusement sur les compétences du gouvernement, de sa cohorte d'experts et de conseillers...

Première remarque : en fait ce n'est pas toute l'Université qui est mise en cause dans ces discussions, mais de façon privilégiée les sciences de l'Homme. A Strasbourg c'est un juriste qui est mis sur la sellette (à tort ou à raison, je n'ai pas les moyens de juger n'ayant eu accès qu'à l'article du Point et à une seule page sur 3 de sa lettre en défense). Les attaques en règle contre les sciences sociales ont un sens politique. S'il n'est pas question de les considérer comme hors d'atteinte de toute critique, les attaques dont elles sont l'objet sont fréquemment instrumentalisées par les pouvoirs autoritaires, en France et ailleurs. Prudence donc.

Deuxième remarque : s'il est un champ disciplinaire en crise actuellement c'est celui de la médecine et de la pharmacie. Il suffit de relever les contradictions entre les experts, la proximité (pour ne pas dire plus) de chercheurs et de labos entiers avec l'industrie, l'inefficience de la recherche sur les vaccins, un des domaines qui fut celui d'une excellence française... pour s'étonner qu'il n'y ait pas dans ce champ précis de remise en cause aussi virulente que dans celui des sciences sociales. Tout au plus voit-on quelques divergences s'exprimer, promptement évacuées par les autorités médicales, le pouvoir et les médias. Officiellement, il ne peut y avoir de divergence, y compris sur des discussions concernant les méthodologies acceptables ou non (voir le débat sur les études/observations cliniques et les études randomisées rapporté avec beaucoup de minutie par Laurent Mucchielli).

Troisième remarque : les débats font état de "faits", d'autres de rumeurs, d'autres encore d'impressions plus ou moins fondées sur des arguments généralisateurs (voir certains commentaires dans le fil des blogs de Mediapart : on cite un cas d'où on déduit son extension à l'ensemble des cas). Depuis Emile Durkheim, qui n'était pourtant pas susceptible d'être accusé de gauchisme - on sait que les "faits" sont des constructions sociales. Leur valeur tient à la manière dont ils sont appréhendés, analysés et interprétés. Etudier ces constructions sociales peut se faire de points de vue différents, déboucher sur des interprétations multiples (aucune interprétation n'épuise la connaissance d'un fait social), et même parfois entraîner des contradictions qui sont précisément l'un des moteurs de la recherche. Les seules garanties que peut se donner la science reposent sur l'explicitation et la pertinence des problématiques traitées, la définition précise des objets sur lesquels porte la recherche, la délimitation du champ théorique mobilisé, la justification de la démarche méthodologique, l'énoncé des limites de validité des conclusions... En bref, la validité de la connaissance repose sur des critères partagés. Ces critères peuvent bien sûr être réévalués et évoluer dans le temps. L'histoire des sciences montre parfois des régressions, la marche du savoir n'étant pas linéaire et simplement cumulative. Reste à qualifier la période dans laquelle nous nous trouvons. Le succès des "vérités alternatives" peut faire craindre le pire.

Sommes-nous dans le cas d'une réévaluation des critères de validité des savoirs ? A ma connaissance les débats ne portent que marginalement sur cette question simplement parce qu'elle implique une connaissance approfondie du domaine scientifique concerné et que le débat est repris bien au-delà de la communauté scientifique. Nous sommes plutôt dans une tentative d'instrumentalisation des sciences de l'Homme qui sont perçues comme un danger pour la doxa libérale. Au final peu importe pour certains protagonistes que la recherche s'enlise dans l'examen de cas divers, les uns sérieux, les autres forgés de toutes pièces pour des besoins non scientifiques, d'autres encore assez douteux mais qui acquièrent une sorte de vraisemblance à force d'être répétés. Bazile sous la plume de Beaumarchais disait : "Se compromettre par un brutal assassinat ! Non ! Susciter une méchante affaire, à la bonne heure ! Et, pendant qu’elle fermente, calomnier à dire d’experts. Oui "

En conclusion, il me semble que les forces qui s'affrontent dans les débats actuels ont toutes les chances d'aboutir à un recul sensible du savoir. La faiblesse de Madame Vidal comme universitaire et son manque de clairvoyance politique risquent de laisser après son passage un désordre dont l'Université aura du mal à se relever. En perdant toute crédibilité, elle est en train de scier la branche sur laquelle elle est assise en tant que ministre, avec la complicité objective de certains collègues qui se sentent dépassés par les problématiques émergentes, prisonniers de présupposés académiques qui devraient être soumis à un réexamen loin des batailles politiciennes. Les enjeux de savoir doivent récupérer leur place légitime. Ils ne peuvent se dissoudre dans l'actualité. 

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