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Billet de blog 8 avr. 2021

Les enseignants, une profession à gauche ? pas si sûr

Une remise à plat de la doxa scolaire semble peu probable dans les circonstances actuelles.

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Les grandes manœuvres de la préparation des élections régionales s'inscrivent indéniablement dans la perspective de l'élection présidentielle. C'est pourquoi l'article de Mathilde Goannec et Pauline Graulle, Les profs, cet électorat perdu de Macron revêt une grande importance. A la fin du mandat de François Hollande, l'électorat des enseignants a basculé. Alors que les enseignants ont toujours été considérés comme un électorat de gauche, plus particulièrement acquis au PS, une bonne part de cet électorat a fait défaut à Benoît Hamon. Le risque actuel pour Emmanuel Macron s'il se représente, est de perdre une partie de cet électorat - 945 000 personnes tout de même - comme le montre l'article. Se reportera-t-il sur un candidat de gauche ? 

Pour répondre à cette question j'ai recherché les intentions de vote exprimées juste avant l'élection de 2017. Bien évidemment, beaucoup de choses ont changé depuis la présidentielle de 2017, notamment la perception qu'ont globalement les français d'Emmanuel Macron. Mais deux raisons m'ont poussée à faire cette recherche. D'une part, tenter de comprendre à qui a profité l'effondrement du vote PS. A Emmanuel Macron on le sait, mais des voix se sont aussi reportées sur d'autres candidats, lesquels et surtout pourquoi ? D'autre part, au-delà de ce basculement, n'existe-t-il pas d'autres signes négligés par les commentateurs faute de s'attacher à comprendre le fonctionnement de la profession et qui nuanceraient sérieusement la réputation de gauche de ce corps professionnel ?

Le vote pour Emmanuel Macron, un changement dans la tradition plutôt à gauche de la profession

A cet égard, le sondage de l'IFOP (Pour qui ont voté les enseignants ? 27/04/ 2017) mené à la veille de l'élection présidentielle de 2017, me semble particulièrement éclairant. Les intentions de vote telles qu'elles ressortent du sondage, s'établissaient de la manière suivante :

pour Emmanuel Macron 38 %

pour Jean-Luc Mélenchon 23 %

pour Benoît Hamon 15 %.

Mais c'est la répartition selon les proximités syndicales qui me semble la plus intéressante (Source : ToutEduc, Scolaire, mercredi 26 avril 2017) car elle indique que la situation est plus compliquée que ne le laissent entendre ces pourcentages  :

• FSU 

Emmanuel Macron 49 %

Jean-Luc Mélenchon 26 %

UNSA

Emmanuel Macron 35%

Benoit Hamon 26 %

Jean-Luc Mélenchon 15 %

• SGEN-CFDT 

Emmanuel Macron 40 %

Jean-Luc Mélenchon 31 %

Benoit Hamon 17 %

• FO

Jean-Luc Mélenchon 44%

Marine Le Pen 20%

Benoit Hamon 15 %

Emmanuel Macron 6%

Le paysage des votes des enseignants est donc singulièrement contrasté. C'est manifeste chez les adhérents de FO où le score de Jean-Luc Mélenchon est le plus élevé, mais c'est aussi celui où Marine Le Pen remporte un 20% étonnant. Pourtant, globalement, peu d'enseignants ont choisi de voter LR ou RN (Café pédagogique, Expresso, François Jarraud, le jeudi 27 avril 2017). Les professeurs de collège présentent une particularité : un plus fort taux d'abstention que les autres catégories (suivis par les agrégés) et le meilleur report sur la candidature d'Emmanuel Macron. Au-delà de la désaffection pour le PS, le mauvais score de Benoît Hamon (brièvement ministre de l'Education nationale) chez les enseignants peut aussi s'expliquer par le fait qu'il n'a pas su se démarquer de la politique éducative des autres ministres de l'Education de François Hollande. Or les réformes qu'ils ont conduites ont fortement indisposé la profession. Le monde éducatif est habitué à ce que chaque ministre porte sa réforme, grande ou petite. Il a appris à s'adapter et à faire la part du feu, à s'investir dans les aspects jugés positifs, à résister aux autres. Qu'est-ce qui a changé avec Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem ?

Les enseignants, une profession à gauche ? pas si sûr

Ce même sondage de l'IFOP le confirme : les réformes de Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem ont suscité une très forte opposition : 

- 77 % des professeurs des écoles demandaient soit l'assouplissement soit la supression des rythmes scolaires (un peu plus que la population entière, elle aussi opposée à cette réforme à 75%), 

  • 83 % des professeurs du second degré demandaient l'abrogation de la réforme du collège et le rétablissement les filières européennes, bilingues et les options de langues anciennes. Ce qui conduit à considérer qu'un des arguments contre la réforme est la défense des enseignements de "distinction".

La crise de confiance avec le PS ne peut tout expliquer. La part de l'électorat enseignant de "gauche" perdu par le PS aurait pu se reporter sur la candidature de Jean-Luc Mélenchon. Or cela n'a pas été massivement le cas (même s'il a obtenu chez les enseignants un score plus élevé que dans le reste de la population). Il me semble qu'il faut considérer un élément important : les positions majoritaires dans le domaine de la pédagogie et des pratiques d'éducation. L'enquête de l'IFOP fait apparaître que les enseignants restaient en 2017 porteurs d'une conception traditionnelle de l'école et de leur profession. Il faudrait bien sûr actualiser l'enquête en 2021, mais il n'existe guère de signes d'un changement important. 

Quelques données :

  • dans le premier degré, 86 % des répondants estimaient qu'il faut réserver les 3/4 du temps scolaire en primaire aux enseignements fondamentaux. C'est la posture adoptée par Jean-Pierre Chevènement, très ambigu ministre de l'Education en 1984. La notion d'enseignement fondamental évacue la question des approches innovantes, pluridisciplinaires (du type "Mains à la pâte, ateliers de découverte etc.), tournées vers la recherche et l'activité créative des élèves. Les temps consacrés à la régulation de la vie de classe (conseils d'enfants, conseils de classe) risquent aussi de passer à la trappe car ne figurant pas dans l'emploi du temps des enseignements fondamentaux. 
  • dans le second degré 83% étaient favorables à l'abrogation de la réforme du collège, au rétablissement des sections européennes (depuis 2016 les Sections européennes ou de langues orientales SELO n'existent plus qu'au lycée), bilingues et des options langues anciennes. Ces filières dites "filières d'excellence" constituaient une façon efficace d'opérer un tri entre les élèves car bien sûr tous les établissements n'offraient pas une filière européenne et pour prétendre bénéficier d'un enseignement bilingue, la plupart du temps il faut présenter un livret scolaire irréprochable.  

Une majorité d'enseignants se prononcaient positivement pour les dispositions suivantes :

  • 84% étaient favorables à la mise en place d'un service public de soutien scolaire. Cette position, en apparence égalitaire, repose en fait sur le postulat que rien ne devant changer dans les pratiques d'enseignement ordinaires, une part des élèves seront inévitablement en échec. Le soutien est une problématique conservatrice qui ne traite l'échec qu'une fois déclaré. Mais elle peut s'habiller d'intentions généreuses quant elle se définit comme un "service public". Cette problématique est tellement intégrée à la doxa scolaire et tellement admise par l'opinion, que les divers moyens tentés pour prévenir l'échec - par la différenciation pédagogique, par la réflexion sur les méthodes de travail, par l'accompagnement  personnalisé etc. - ont été majoritairement détournées dès leur mise en œuvre vers le modèle du soutien, à savoir un groupe réduit d'élèves pour une reprise de ce qui n'a pas été appris. 
  • supprimer progressivement le collège unique et avancer l'âge de l'apprentissage à 14 ans (74%). On peut considérer que cette revendication est plus idéologique que réaliste puisque l'entrée en apprentissage était déjà possible à condition que le jeune ait 15 ans entre la rentrée scolaire et le 31 décembre de la même année. Quant à la suppression du collège unique, elle n'a guère de sens puisque le collège a toujours comporté des filières alternatives (les CPPN, les SEGPA), ou bien des classes réservées à l'excellence (voir plus haut). De façon plus subtile mais tout aussi efficace, il existe une ségrégation territoriale contre laquelle il faudrait mobiliser d'autres moyens que strictement scolaires. La vraie question est : comment mener tous les élèves au terme des études de collège avec succès, si nécessaire avec des moyens différents et avec une réelle possibilité de poursuivre des études ultérieures (le bac jouant de fait le rôle de diplôme de fin d'études).
  • enseigner l'histoire de manière chronologique en tant que "récit national" (59%). Cette position constitue clairement un retour en arrière sur la conception de l'histoire en tant que discipline (comme si l'Ecole des Annales n'avait pas existé et infléchi de façon durable la représentation de l'histoire en tant que science de l'Homme) mais aussi  sur le rôle de cet enseignement (comme si l'école ne devait pas tenir compte du changement du regard porté sur la colonisation et les rapports entre les nations). A la fin du XIXème siècle, les manuels d'histoire inspirés par Ernest Lavisse présentaient l'histoire de la France comme un morceau de bravoure destiné à remporter l'adhésion à la Nation, au-delà des clivages sociaux, des particularismes locaux et des dérives de la colonisation. Le récit national est porté par des politiciens de droite (François Fillon, Nicolas Sarkozy) mais aussi de gauche (Jean-Pierre Chevènement, Jean-Luc Mélenchon) d'où la difficulté de le situer sur l'éventail politique. Cette adhésion à l'idéologie du récit national pose un problème de fond épistémologique et éducatif.
  • 63 % étaient favorables à une augmentation de la rémunération avec une part de rémunération au mérite. La question de la prise en compte du mérite est sujette à débat dans les syndicats, aussi bien sur son bien-fondé que sur les critères et la manière de l'évaluer. 

Parmi les propositions qui ne recueillaient pas la majorité mais avaient cependant un score élevé, on peut noter :

  • 46 % étaient pour la création d'établissements spécialisés pour les élèves perturbateurs,
  • 44 % étaient favorables à plus d'autonomie pédagogique des collèges et lycées,
  • 41 % se montraient favorables au port de l'uniforme (débat créé de toutes pièces par la droite mais qui a trouvé un écho chez certains enseignants). 

Le résultat le plus faible concerne le bac : 38 % approuvaient une simplification du bac et une réduction du nombre des épreuves au bac. En s'attaquant frontalement au bac, sans véritable concertation, le ministre actuel a pris le risque de s'en prendre à un totem sans avoir dessiné de vraies perspectives susceptibles de justifier son projet. A remarquer que pour les items où on dispose de réponses de l'ensemble des français, la position des enseignants n'en est pas éloignée, sauf sur deux points : l'autonomie pédagogique (76 % de français étaient pour) et le port d'un uniforme (64%). Mais la question de l'autonomie est complexe et il n'est pas sûr que les répondants aient tous attribué le même sens à cette proposition. Pour preuve : la manière dont Monsieur Blanquer conçoit l'autonomie des établissements est aux antipodes d'une gestion autonome des questions éducatives en fonction des réalités locales.

Même s'il faut interpréter ces résultats avec prudence (les personnes interrogées ont répondu aux questions posées et ne se sont pas exprimées sur d'autres points peut-être plus importants à leurs yeux, ce qui restreint la validité de l'enquête ; certains termes sont ambigus et mériteraient une explicitation) force est de constater que sur le plan éducatif et pédagogique, les souhaits exprimés par les personnes sondées sont rien moins que révolutionnaires et se situent dans la continuité d'une idéologie éducative plutôt conservatrice. 

Le paradoxe de l'idéologie éducative en France : convictions politiques plutôt à gauche, convictions éducatives plutôt conservatrices

Il semble donc que le choix majoritaire de voter pour Emmanuel Macron n'a rien de surprenant car

• les réformes imposées par Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem avaient eu un impact très négatif sur l'image du PS chez les professionnels de l'enseignement,

  • les attentes exprimées à l'égard de la profession étaient assez compatibles avec une vision politique de centre droit.

En cela, les enseignants ne sont pas très différents des autres français dont la conception de l'école reste traditionnaliste voire passéiste. L'imaginaire de l'école qui s'exprime dans la littérature, le cinéma ou les réseaux sociaux en est  un exemple. Un internaute sur Médiapart écrit par exemple, dans les commentaires de l'article cité, avec une sorte de nostalgie : "A l'époque les profs instruisaient et c'était les parents qui éduquaient" comme si éduquer et instruire étaient séparés par une frontière étanche, comme si la réalité (même si elle fait l'objet d'un déni) n'était pas que la famille, l'école, les associations, la télé, les réseaux sociaux... n'étaient pas engagés dans une co-éducation de fait, non voulue, non pensée et finalement assez mal conduite par des partenaires inégaux. 

Le problème pour Monsieur Macron s'il souhaite attirer les votes des enseignants, est que son ministre - qu'il a reconduit lors du remaniement - est perçu négativement par la profession au moins autant que ses prédécesseurs rue de Grenelle. Cette fois, le désaccord ne concerne pas seulement les réformes entreprises. Mais pèse sur lui un fort soupcçon d'imprévoyance et d'incompétence. Difficile de se défausser pour un ministre qui semble avoir toujours obtenu des arbitrages favorables et qui a disposé d'un temps long assez exceptionnel. Le président n'a pas tiré les enseignements de la défection des enseignants à l'égard du PS. Pour autant, une remise à plat de la doxa scolaire semble peu probable dans les circonstances actuelles. Reste à savoir, étant donné les contradictions qui traversent le monde éducatif sur l'organisation et les pratiques, quelles stratégies sont capables de faire sortir l'école du jeu mortifère qui se livre actuellement autour de son avenir. 

 NB : Le sondage de l'IFOP cité a été commandé par SOS éducation, association très à droite. Pour autant, les résultats ont été obtenus avec une méthodologie classique pour ce genre d'étude. J'ai noté au passage les questions ambiguës qu'il me semble nécessaire d'interpréter avec précaution.

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