La convergence des conservatismes bloque l'école française

L’autonomie à la sauce Blanquer n’est pas ce que décrivent la plupart des journalistes et ce qu'on tente de faire croire à l'opinion. C'est plus tordu et plus simple à la fois.

Il est étonnant de constater comme le fait de toucher à la profession d'enseignant déclenche une avalanche de prises de positions alors que l'organisation des établissements laisse de marbre l'opinion. Lorsqu'on y regarde de près, l'évolution de la fonction des directeurs d'école réalise une torsion assez modeste car le vrai pouvoir reste celui de l'IEN qui peut, à tout moment, désavouer le directeur (directrice) et le (la) renvoyer à son statut de PE. Il n'est d'ailleurs pas sûr que cette évolution trouble soit considérée comme positive par les personnes concernées : exercer une responsabilité sans véritable pouvoir peut se révéler être un piège. En revanche, crier à la privatisation me paraît disproportionné d'autant que les défenseurs de l'école avancent eux aussi masqués : l'argument de l'égalité pour défendre l'immobilisme de l'organisation scolaire a surtout servi les visions les plus réactionnaires. Il serait temps de s'interroger sur le sens des principes et de revenir au fond : comment fonctionnent les établissements. C'est bien là que le flou des projets sert le conservatisme.  Comme le remarque la journaliste de Médiapart :

« Pour le moment, le flou le plus total règne sur la mise en œuvre d’un recrutement à la main du directeur ou de la directrice d’école primaire. »

L’autonomie à la sauce Blanquer n’est pas ce que décrivent la plupart des journalistes et ce qu'on tente de faire croire à l'opinion. C'est plus tordu et plus simple à la fois et ne peut se réduire à une possible (mais peu probable car l'école coûte cher et il faudrait changer tout un pan des cadres constitutionnels) privatisation .

Pour avoir contribué à la réflexion sur l’autonomie pédagogique des établissements scolaires, j’ai été invitée par le cabinet de de Jean-Michel Blanquer alors DGESCO, à exposer ma réflexion, au côté d’un responsable d’Education et Devenir. Nous nous sommes rapidement rendu compte que nous n’étions pas sur la même planète. Alors que pour nous l’autonomie reposait sur la capacité collective à engager un travail d’analyse des conditions particulières dans lesquelles se trouve un établissement, sur des propositions d’ajustement de l’organisation pédagogique et du travail de l’équipe éducative pour tenir compte des particularités des élèves, Monsieur Blanquer ramenait tout à la délégation d’autorité du chef d’établissement. Alors que nous définissions la responsabilité du chef d’établissement qui, avec l’équipe de direction serait l'organisateur des décisions collectives et l'arbitre, il ne voyait en lui qu’un transmetteur d’informations. Alors que nous défendions sa capacité à disposer d’une marge de manœuvre, c’est-à-dire à négocier pour obtenir les moyens correspondant aux orientations éducatives définies par l’établissement, il ne voyait qu’un exécuteur qui devait se débrouiller avec ce qu’on lui accordait. Bref, un chef, certes mais dont le rôle était de convaincre que la liberté réside dans l’obéissance… un rouage dans un projet inspiré du « new management ».

La véritable autonomie des établissements et des écoles (qui, jusqu’à preuve du contraire, ne sont pas des « établissements » les directeurs n’ayant même dans les projets (?) actuels qu’un « emploi fonctionnel », le vrai directeur étant l’IEN) repose donc sur la récupération d’un vrai pouvoir et d’une responsabilité collectifs dans l’ajustement aux particularités économiques et sociologiques d’une population d’élèves.

Cette façon d’envisager l’autonomie diffère radicalement de la conception de Monsieur Blanquer sur plusieurs points.

- La conception Blanquer est une mise en concurrence des établissements à l’intérieur d’un cadre intangible de moyens décidés en haut lieu. En gros c’est : je tiens les cordons de la bourse, débrouillez-vous avec ce que je vous donne et je vous tiens pour responsable. S’il y a libéralisme, c’est dans la conception du « new management » qui inspire cette posture mais pas dans la conception de l’établissement comme entreprise. Pour cela, il faudrait privatiser l’ensemble du système et sortir l’école du budget de l’Etat. On n’y est pas encore, il s’en faut. Il ne faut pas tout confondre.

- L’autonomie Blanquer n’a rien à voir avec l’autonomie telle que nous l’avions défendue lors de cette audience. Cette dernière repose entre autres choses, sur la capacité du chef d’établissement à négocier une part des moyens au titre des ajustements éducatifs proposés par l’équipe. Or, comme tous les ministres avant lui, Jean-Michel Blanquer n’imagine pas un instant la fonction de direction sous l’angle d’une médiation entre ce que l’on a coutume d’appeler « le terrain » et les structures hiérarchiques. Pour lui, comme pour ses prédécesseurs (et je le crains, ses successeurs), la direction n’est qu’un échelon hiérarchique descendant. C’est là que se joue la rigidité du système : l’incroyable incapacité de l’école française à s’ajuster aux réalités différenciées des populations d’élèves. Que l’on habille cette incapacité du doux nom d’égalité républicaine ou d’autorité hiérarchique, notre école se veut uniforme et revendique sa propre rigidité. Bien entendu, une telle égalité est une fiction qui se paye « cash » : la non prise en compte de pans entiers des besoins des élèves, la pénalisation systématique des classes populaires dont la culture est niée et reléguée à l’état d’obstacle. Les ZEP, REP et autres dispositifs décrétés en haut lieu n’ont changé la donne que marginalement et c’est d’ailleurs ce qui était voulu : ne rien changer à l’ensemble tout en se donnant l’illusion d’une adaptation au réel.

Bref, l’autonomie que les établissements devraient revendiquer n’est pas la pseudo autonomie du libéralisme mais celle qui repose sur une réflexion critique du collège des professionnels sur leur propre fonctionnement, leur capacité à décider en fonction de leurs compétences professionnelles reconnues, leur capacité à se situer dans une politique éducative démocratique (ne rien en rabattre sur les objectifs et les principes mais accepter de varier les moyens et les démarches) ce qui suppose de rendre compte de son action non seulement aux instances de l’État mais aussi aux bénéficiaires de l’action éducative… car en fin de compte c’est bien l’usager du service public d’éducation qui est concerné.

L’autonomie ainsi entendue ne se décrète pas mais elle s’apprend. Ce qui signifie qu’une « réforme » n’y suffit pas : temps trop court, verrous imposés par le pouvoir central... Mais on peut rêver que les échelons hiérarchiques jusque là dédiés au contrôle et à l’évaluation se muent en accompagnateurs, en conseils, en aides à l’analyse… et soient enfin dédiés à la transition vers un monde où l’éducation n’est pas conçue comme le formatage du futur citoyen (conception nécessairement vouée à l’échec) mais comme l’émergence de sujets autonomes (intellectuellement, psychiquement et socialement).

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