A propos de l'entretien avec Morgan Large

Dans les commentaires qui ont été écrits à propos de l'émission A l'air libre sur Morgan Large, je n'ai trouvé aucune réaction qui me satisfasse pleinement. L'une des raisons de cette insatisfaction tient au fait que la plupart des commentateurs n'évoquent pas les racines de la situation actuelle.

Dans les commentaires qui ont été écrits à propos de l'émission A l'air libre sur Morgan Large, je n'ai trouvé aucune réaction qui me satisfasse pleinement. L'une des raisons de cette insatisfaction tient au fait que la plupart des commentateurs n'évoquent pas les racines de la situation actuelle. La Bretagne fait partie de ces régions à identité culturelle forte parce que son histoire l'a chahutée et qu'elle a dû se défendre, et parce qu'elle disposait d'une langue qui ne pouvait en aucune façon être assimilée au français. Mais, j'ai été choquée par l'expression d'une compassion à la limite du mépris dans certains commentaires, un peu comme si la paysannerie était encore une forme infantile de l'activité humaine. Un exemple cette expression que je juge stigmatisante : "ils sont comme ça les paysans bretons" qui prélude à un développement compassionnel.

La famille de mon père est originaire du Finistère, paysans pauvres, petits marins pêcheurs, petits artisans (mon grand père était charron). Mon enfance a été bercée par les discussions à propos du remembrement, des pressions exercées sur les paysans pour qu'ils se "modernisent", du mépris affiché des autorités pour les paysans pauvres à qui ont disait carrément qu'ils devaient disparaître... Je me souviens de la honte de mes cousins et des voisins quand on leur reprochait de résister parce que la Bretagne était considérée comme arriérée. Ils ont consenti pour sortir de l'humiliation. La pire forme du consentement. Ils sont morts maintenant mais, je gage qu'ils seraient stupéfaits d'entendre dire que le remembrement a été une erreur (du moins dans la forme qu'il a prise) alors qu'ils ont été contraints d'échanger des terres, d'abattre les haies... Tout ça, pour ça.

La paysannerie en Bretagne a une histoire féroce d'oppression, d'humiliation, de misère. Ceux qui ont tiré leur épingle du jeu (croient-ils) veulent que leur sacrifice ne soit pas vain. En réalité ils sont devenus un prolétariat sous l'emprise des banques et des coopératives. Les autres ont été rayés de la carte, sont passés à autre chose avec plus ou moins de bonheur, "émigrés" dans les grandes villes, à Paris notamment. Contrairement à ce que certains affirment dans les commentaires, on ne naît plus beaucoup paysan en Bretagne (notamment parce que la surface agricole a rétréci et parce que le nombre d'exploitations "rentables" diminue) car c'est une société qui s'est profondément transformée sous la pression de la pauvreté et il faut le dire du dynamisme populaire qui se réinvente.

Mais il y a des candidats à l'installation et de nouveaux paysans, qui envisagent autrement leur avenir. C'est me semble-t-il, cette paysannerie là qu'il faut défendre plutôt que de l'enfoncer dans le désespoir et l'horizon de la défaite ou du suicide. Ce que dénoncent Morgan Large et d'autres... c'est la continuation de cette histoire d'oppression sous une autre forme : l'omerta organisée autour des dérives sauvages des pseudo coopératives, sous l'œil bienveillant de la FNSEA et la menace des banques. Ce qui a changé c'est précisément le coin enfoncé par la liberté d'expression qui permet de mettre au jour l'oppression et l'intériorisation des diktats du libéralisme appliqué à l'agriculture. Ce qui a changé, c'est qu'avec la prise de conscience écologique, les nouveaux paysans ne sont plus seuls car tout un chacun peut être concerné directement par les méfaits de l'agro-industrie. L'avenir est là. La solidarité, pas la compassion.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.