Décidément Monsieur Blanquer a de la suite dans les idées. Après s'être attaqué à tous les ordres d'enseignement et à la formation, voici que malgré un budget en hausse, il réussit l'exploit de supprimer massivement des postes. Comme Attila, son sympathique prédécesseur, il va laisser derrière lui un territoire ravagé où l'herbe ne repoussera pas. Il faut dire qu'il s'inscrit dans un mouvement qui a commencé bien avant lui, où chaque ministre soucieux de laisser son empreinte, arrive avec sa petite réforme sans aucune envie d'assumer ce que son prédécesseur a pu mettre en place avant lui, où chaque avancée est suivie d'un recul, chaque réforme retoquée avant qu'on ait pu en évaluer les effets autres qu'idéologiques, où les marottes tiennent lieu d'analyse.
Néanmoins, Monsieur Blanquer présente deux caractérisitiques propres par rapport aux autres ministres de l'Education.
La première est le caractère systématique de son "œuvre". Il aura touché à tous les degrés d'enseignement depuis la maternelle avec la scolarisation à trois ans qui relèverait du brassage de vent (les enfants de trois ans étaient déjà massivement scolarisés) si la mesure ne cachait pas une intention autre : le fiancement par les communes des classes de maternelle privées, jusqu'à la réforme du bac et la mise en place d'une usine à gaz illisible pour l'accès à l'enseignement post bac. Rien n'échappe à sa rage réformiste, ni les structures scolaires, ni le statut des enseignants très touché par la réforme générale des statuts de la fonction publique, ni le recrutement, ni la formation.
La seconde est qu'il ne recule devant aucun moyen, ajoutant à son image d'Attila, celle d'un Machiavel de cabinet. Il use de tous les moyens pour contraindre : les réformes, les circulaires, les directives à l'encadrement comme tout le monde. Mais aussi d'un système de contrainte plus indirect très performant. Prenons l'exemple de la lecture. Elle est depuis longtemps traversée par des enjeux idéologiques qui dépassent de loin les enjeux pédagogiques et dévoient les débats autour de l'acte d'apprendre à lire. Cela Monsieur Blanquer ne l'a pas inventé. On nous ressort périodiquement le "fameux" débat syllabique/global dont les (vrais) spécialistes n'ont eu de cesse de montrer qu'il n'a pas de sens. Débat que les enseignants ignorent superbement car la grande majorité d'entre eux se bricole des progressions de lecture en piochant dans les manuels, les fiches, bref tous les outils à leur disposition en fonction de ce qu'ils perçoivent des besoins de leurs élèves (voir une enquête de feu l'INRP sur le sujet). Mais, Monsieur Blanquer a inventé le manuel officiel émanant du ministère, là où l'usage est de seulement recommander certains manuels plutôt que d'autres et d'utiliser les journées pédagogiques pour "faire passer le message". Cette atteinte au sacro saint marché des manuels est passée inaperçue du grand public. Il est vrai que les éditeurs sont désormais bien plus motivés par les supports pédagogiques numériques très dépendants de matériels qui évoluent sans cesse, meilleures sources de profit. Elle est toutefois significative d'une stratégie autoritaire tous azimuts.
L'autre exemple intéressant de coercition indirecte sur les pratiques est celui des évaluations communes (30% de la note du bac) qui imposent un calendrier donc un rythme de progression, et des sujets centralisés tout au long du cycle terminal. Or, la conception de la progression et des évaluations au cours de la formation - distinctes des épreuves finales pour la délivrance d'un diplôme - restent des prérogatives importantes de la profession enseignante. Dans le cas de la réforme du bac, difficile d'échapper à la coercition sur la pratique quotidienne où s'épanouissent d'ordinaire les contournements de l'autoritarisme centralisateur du ministère. On aurait pu, par exemple choisir en lieu et place du contrôle continu, le contrôle en cours de formation qui fonctionne depuis longtemps en EPS et dans certains enseignements techniques et professionnels et qui à ma connaissance n'a jamais montré une rupture avec la fameuse égalité républicaine, du moins pas plus que l'école en général... Le rêve de tous les ministres de l'éducation depuis la création de l'école publique est enfin réalisé : contraindre l'exercice quotidien de l'enseignement jusque dans le détail (sur le mépris à l'égard des professionnels de l'enseignement voir l'excellent article de Viviane Isambert-Jamati, Les primaires, ces incapables prétentieux, Revue française de pédagogie, 1985, n°73, pp57-65).
Attila donc, mais Attila aussi habile que violent. Attila désinvolte également par son insistance à intimer l'ordre "circulez, il n'y a rien à voir" à propos d'une gestion - certes difficile et complexe - calamiteuse d'une épidémie qui, au-delà de séquelles en termes de santé, aura des effets extrêmement graves sur l'éducation et les apprentissages scolaires. Là, on navigue volontiers à vue, laissant aux professionnels la charge de se débrouiller avec le réel et surtout avec des injonctions inapplicables. Tout se passe comme si le ministère fonctionnait sur deux registres distincts : l'un, celui de l'imposition à marche forcée d'une conception de l'institution fondée sur des principes proches du New Public Management (grand inspirateur de la macronnie), appuyée sur des règles de gestion comptable à court terme ; l'autre, une ignorance même pas dissimulée de ce que l'on appelle communément le terrain, à savoir la vie des établissements, les pratiques des professionnels et la vie des élèves. Tout cela doit rentrer dans des catégories préétablies par le ministre et son cabinet. Le pire est que l'on trouve encore des partisans de cette politique.
Dans ce contexte, le recrutement et la formation des enseignants se révèlent être des éléments critiques de la politique éducative car ils seront déterminants pour l'avenir et la possibilité de voir l'herbe repousser après le passage d'Attila.