Le vocabulaire révélateur d'une politique

Du l'usage de la langue pour conformer les esprits.

En raison de l'actualité, certains mots reviennent  avec une fréquence accrue : concertation, consultation, négociation. Dans un "live" de Médiapart, celui qui n'était pas encore secrétaire d'Etat à la réforme des retraites, Laurent Pietraszewski, - après avoir à deux reprises montré son empathie pour le peuple ("je vais boire un verre sur la place", "les gens modestes qui font des choses...") - donnait une définition intéressante de la concertation qu'il distinguait soigneusement de la négociation. Il ressortait de cette définition que se concerter consiste à écouter, à décider, puis à assumer puisque celui qui décide va porter l'action. En outre, il affirmait que tout ne donne pas lieu à concertation, de même que tout ne donne pas lieu à négociation. Ce qui selon lui distingue les deux actions en politique c'est la finalité : la concertation débouche sur la prise de décision (unilatérale) de celui qui détient le pouvoir de convoquer la concertation, la négociation aboutit à un contrat.

 

Ce faisant, il reprend mot pour mot le propos de M. Macron cité par Manuel Jardinaud et Dan Israel ( Retraites : un caporal de la macronie pour accompagner la réforme, 19 décembre 2019) :

"... le 4 décembre 2019, il [le président] assumait le fait de ne pas chercher le consensus absolu : « Le gouvernement concerte. Il se fait son idée, et il va prendre sa responsabilités. [...] Tous les sujets ne sont pas des sujets de concertation, tous les sujets ne sont pas des sujets de négociation. [...] Lorsque celui ou celle qui doit décider in fine donne la couleur et dit c’est moi qui vais porter la décision, et donc c’est une concertation parce que je veux m’enrichir de vos avis, mais j’assumerai la décision. C’est ça la concertation." 

 

Etrange définition qui manifestement fait partie des "éléments " de langage macronien mais qui n'en réalisent pas moins une véritable torsion de sens bien commode et destinée à imprimer dans l'opinion l'idée que le gouvernement décide souverainement après avoir écouté mais pas forcément entendu. 

Dans son style inimitable le Littré donne la définition suivante : projeter de concert avec un ou plusieurs. Ce qui donne, traduit dans le langage du Larousse : conférer entre plusieurs, pour l'exécution d'un dessein; régler, composer; délibérer, s'entendre. Il n'échappe à personne que le mot s'inscrit dans une longue tradition musicale dont la pratique du concerto et du concert vise à produire une harmonie. Avant les grandes machines orchestrales du romantisme, les concerts le plus souvent n'avaient pas de chef d'orchestre, le premier violon donnant le la et la mesure. Mais même les chefs d'orchestre (y compris les plus autoritaires) ne peuvent prétendre à eux seuls donner un concert contre les musiciens. Le concert vise une harmonie et donc un accord.

 

L'évolution du mot hors du champ musical mérite quelques remarques. 

Tout d'abord la concertation porte sur un projet commun ce qui est loin d'être le cas dans les fameuses concertations concédées sur la réforme des retraites puisque la majorité des partenaires - et de nombreux spécialistes - contestent de façon argumentées l'urgence et même la nécessité d'une telle réforme. Ensuite la concertation se fait par délibération entre partenaires ce qui entraîne des discussions, un échange d'arguments mais surtout elle débouche sur une entente. Dans la définition de M. Macron , de concertation point.

 

Il ne s'agit même pas de consultation puisque celle-ci donne lieu à l'administration de conseils (consultation : action de délivrer des conseils) ce qui à l'évidence n'est pas ce que le gouvernement attend puisque dans sa grande sagesse, il sait ce qui est bon pour la Nation.

 

Evidemment, il ne s'agit pas plus d'une négociation, éventualité écartée a priori puisque le gouvernement ne cherche pas le consensus. En vertu de quoi, évidemment, il ne peut y avoir négociation sur la réforme des retraites ? Rien n'est dit sur ce point. Il n'agit d'une simple affirmation au détour de la conversation. Ce n'est ailleurs pas nécessaire. Nous comprenons bien pourquoi. Affranchie de son sens mercantile ancien, la négociation désigne une tentative de mener à bien un projet, une action qui suscite un rapport de force tel que les enjeux de la situation doivent être examinés et des concessions faites de part et d'autre pour parvenir à un accord acceptable par toutes les parties engagées. Les négociations telles qu'elles se pratiquent, notamment au niveau des états, nous ont habitués à ce que les parties prenantes ne se sentent pas vraiment engagées par les conclusions qu'elles ont pourtant acceptées. D'où une culture paradoxale de la négociation où la confiance n'est pas le fondement de l'échange qui débouche plutôt une sorte de paix armée provisoire. Etant donné l'état de l'opinion, la défiance de plus en plus ouvertement affichée à l'égard du politique en France, on comprend que négocier soit quelque peu difficile.

 

Que ressort-il de ce bref tour d'horizon ?

  1. Aucun des mots en usage habituellement dans le champ politique ne convient pour désigner ce que M. Macron et donc M. Pietraszewski ont en tête. M. Pietraszewski a d'ailleurs été récompensé d'avoir si bien appris les éléments de langage macroniens.
  2. Le détournement de sens vise à faire admettre comme normal un rituel qui n'est que l'imposition d'une volonté habillée des oripeaux du dialogue, genre bien connu qui n'engage personne.

 

Dans le contexte actuel d'une Assemblée qui depuis plusieurs mandats présidentiels se considère principalement comme un soutien du gouvernement plus que comme l'expression des électeurs (la tendance "godillot" remonte au RPR), d'un gouvernement qui ne se concerte, ni consulte, ni négocie, nous sommes bien entrés dans une dérive monarchique. Le gouvernement se considère comme "souverain" c'est-à-dire susceptible d'exercer le pouvoir affranchi des contre pouvoirs habituels en démocratie, se fondant sur une sorte d'infaillibilité qui le dispense d'entendre et de justifier autrement que par l'affirmations répétée qu'il dispose d'une vérité transcendante (jupiterienne ?) avec en filigrane le slogan thatcherien : il n'y a pas d'alternative ce qui dispense du fardeau d'avoir à se justifier. C'est très exactement la posture adoptée par Louis XIV quand il a muselé les institutions qui jusqu'à lui étaient dites "souveraines" (parlements, grand conseil, chambres des comptes etc.) qui furent rétrogradées à l'état de "supérieures" non susceptibles de lui faire de l'ombre.

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