Rapport Stora : mémoire ou Histoire ?

Il serait temps de cesser de confondre mémoire et Histoire et de redonner clairement à chacune sa place pour faciliter le dépassement de la douleur pour entrer dans la connaissance et la compréhension...

La lecture de l'article de Mediapart sur le rapport Stora m'a rendue pensive. D'abord parce que ce rapport me rappelle ma jeunesse marquée intensément par la guerre d'Algérie. Dans ma famille, il n'y a pas eu d'euphémisation : on parlait de guerre pas d'évènement. Il y avait mon père, gaulliste convaincu, qui rentrait de son service déchiré par les ordres que lui donnait la hiérarchie policière, qu'il désapprouvait mais auxquels il ne pouvait complètement se soustraire. Son point de vue n'était pas le mien : il ne désapprouvait pas la colonisation mais il était humain et était profondément affecté par le traitement infligé aux algériens. Il y a eu aussi le départ de mon frère ainé au service militaire, la mort d'un de ses amis proches tombé dans une embuscade. Ce fut une période assez noire de mon enfance et de mon adolescence, mais aussi le temps d'une prise de conscience, certes confuse - j'étais jeune - qui a déterminé en partie mes choix politiques ultérieurs. La peur pour mes proches, le dégoût de ce que les algériens subissaient, le sentiment d'impuissance vis à vis des rapatriés dont j'imaginais assez bien le déracinement. Tout cela fait partie de ma mémoire.

Mais ce n'est pas l'Histoire. 

Je suis gênée par cette confusion à la mode entre Histoire et mémoire. La mémoire est à la fois une expérience individuelle et une construction collective qui n'obéit pas à des règles précises. Son élaboration nous échappe sans cesse car elle est largement dépendante des évènements du présent : c'est même une des caractéristiques de la mémoire que de fonctionner par "rappels" à partir des évènements du présent. Confier à Benjamin Stora une mission sur la guerre d'Algérie est un rappel qui conduit à une réélaboration des souvenirs individuels mais aussi collectifs. Et c'est bien le but politique de cette mission. Que le discours officiel parle désormais de "guerre" d'Algérie est un indice de cette réélaboration qui s'opère. Mais rien ne permet de prédire comment ce nouveau discours, que je salue comme le symbole d'un changement idéologique important, va influer sur les mémoires individuelles de ceux qui ont vécu cette période et de ceux qui n'en ont entendu parler que par oui dire... Les souvenirs sont malléables et dépendants d'un système complexe fait d'expériences personnelles et d'influences sociales. C'est ce qui donne toute sa force au rapport mais c'est aussi ce qui définit ses limites en tant qu'activité mémorielle. 

Tout autre est l'Histoire. Je choisis la majuscule pour souligner qu'il s'agit dans mon propos d'une des connaissances de l'Homme. Car comme le souligne Marc Bloch, l'objet de l'Histoire en tant que science est l'Homme dans le temps. La mémoire ou les mémoires font partie des matériaux sur lesquels travaille l'historien. Il ne recueille la mémoire que pour la soumettre à la critique : qui parle ? quelles sont ses intentions ? quels sont les enjeux de sa parole ? peut-on recouper sa parole avec d'autres ? etc. 

Du peu que je sais du rapport Stora à travers ce qu'en disent les journalistes, je ne parviens pas à déterminer de quoi il parle : de mémoire (s) ou d'Histoire ? Benjamin Stora est un historien, mais ici il répond à une commande politique qui, malgré sa pertinence, comporte des non-dits que tout historien (ou tout chercheur en sciences de l'Homme) cherche à mettre en évidence. Sa recommandation de ne pas entrer dans la repentance mais de mettre en place des moyens pour progresser dans la connaissance est intéressante et, d'une certaine manière, dément le titre du rapport. Les recommandations se situent plus dans la connaissance que dans l'émotion. La critique est le cœur de la méthode historique telle que l'école des Annales l'a décrite. Appliquée à la guerre d'Algérie et à la colonisation, la critique amène à prendre des distances avec son objet pour mieux l'observer. La mémoire et les mémoires font partie de l'objet que travaille l'historien et avec lequel il doit prendre ses distances.  

L'enseignement de l'histoire de la guerre d'Algérie et plus généralement de la colonisation qui est visé par l'une des recommandations du rapport, doit porter sur l'Histoire et non sur la mémoire. La mémoire divise. On en a un exemple parfait dans la divergence des points de vue des jeunes issus de la colonisation avec ceux dominants dans le reste de la population. Et même si le mouvement "indigène" contribue à faire évoluer les mentalités, cette évolution se fait dans le conflit, au minimum dans la confrontation. L'Histoire ne change pas le vécu mais elle donne des clés pour en donner le sens. Enseigner l'Histoire, est le seul moyen de permettre aux enfants contemporains d'apprendre à exercer dans leur vie de citoyen l'observation des phénomènes humains et la méthode critique qui sont les apports majeurs des sciences de l'Homme. Il s'agit en somme d'apprendre à faire ce à quoi la mémoire se refuse parce que ce n'est pas son rôle : construire une attitude que je qualifierais volontiers de "dédoublement épistémique" s'il n'y avait pas de risque d'être mal comprise. Cette attitude faite de recul sur soi et sur la société est peu enseignée car elle est souvent considérée comme un allant de soi de l'enseignement des sciences de l'homme à l'école (alors qu'il y faudrait des temps dédiés à la réflexion épistémologique) et peu pratiquée, d'autant que l'immédiateté des communications, l'exaltation des émotions, la valorisation de la rapidité dans les interactions humaines, caractéristiques de notre époque, ne portent pas à cette pratique réflexive et outillée conceptuellement et qui demande un temps long peu compatible avec les rythmes de la vie contemporaine. 

Bref, il serait temps de cesser de confondre mémoire et Histoire et de redonner clairement à chacune sa place pour faciliter le dépassement de la douleur pour entrer dans la compréhension que construit la connaissance... ce qui permettrait peut-être aussi de tirer enfin des leçons des moments tragiques qu'ont vécu nos sociétés au cours du 20ème siècle.

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