Sida, un héritage de l'époque coloniale

Le journaliste Allemand, Carl Gierstorfer, a dévoilé en 2014 l'origine du sida. Une enquête passionnante et dérangeante tant elle montre la responsabilité des puissances coloniales dans l'émergence de cette épidémie restée sourde pendant longtemps. Ce documentaire récemment diffusé sur Arte, est encore visible en podcast jusqu'au 2 mars 2018. A voir absolument

Sida, un héritage de l'époque coloniale © Carl Gierstorfer

 

J'étais à Dakar en 1970. Je me souviens des articles parus dans le Soleil sur cette maladie mystérieuse qui faisait des ravages à Kinshasa à  l'époque. C'était bien avant la découverte officielle du Sida en Californie (1982). Même des blancs étaient morts très rapidement. De toute façon, en Afrique, on dit toujours "à la suite d'une brève maladie...", ça ne traîne pas. Ils parlaient à l'époque de la maladie du singe vert. Visiblement, il n'y avait pas que le singe vert qui a lui aussi une forme de sida. Notre virus semble être venu du chimpanzé. La viande de brousse est en cause, comme elle l'est avec la récente épidémie d'Ebola dans les pays côtiers et forestiers d'Afrique de l'Ouest (Guinée, Sierra Leone, Liberia...). 

 

Mais pourquoi manger de la viande de brousse ? Parce qu'il n'y a pas d'autre protéine à manger dans les régions forestières, parce que les populations ne peuvent se payer des côtes de moutons ou des steaks de boeuf livrés au marché (l'élevage n'atteint pas les forêts). Trop pauvres, trop éloignées de ces infrastructures... On sait par ailleurs que la viande de brousse contient des toxines dangereuses : aucun chasseur de trophées ne s'aventurerait à manger le lion ou le phacochère qu'il a abattu à moins d'être candidat au suicide. Les habitants de ces régions forestières se fournissent donc en petit gibier comme on le voit dans le film et en singes appelés les "cousins". 

 

La recherche des médecins belges et des biologistes américains est bouleversante. Bouleversantes aussi les conditions de travail des Africains qui continuent dans le chaos et la misère à faire des recherches que l'occident ignore superbement, à l'exception de ces médecins belges "archéologues" qui ont remonté la piste et l'histoire du virus. Les preuves sont sur place dans la paraffine il suffisait de les chercher et de reconstituer le passé de ce satané virus. Il suffisait aussi de conserver des liens d'amitié et de respect réciproque avec les chercheurs africains sur place qui voient partir tous les jours des morts du sida dans ces hôpitaux délabrés. 

 

Grâce aux virus enserrés dans la paraffine, les chercheurs américains ont retracé l'évolution de la contamination humaine par le virus du sida qu'ils font remonter à 1908... en AEF (Afrique Equatoriale française). Merci les historiens africanistes, merci Catherine Coquery-Vidrovitch d'avoir mis en lumière le rôle de la colonisation dans la propagation du virus : asservissement des populations, éclatement des communautés, dispersion des forces de travail exploitées dans le portage, introduction de la syphilis en Afrique par les colons fragilisant davantage les populations noires, vaccinations à la chaîne et sans précaution contre la maladie du sommeil que le traitement colonial avait  contribué à répandre...  En quelques phrases Catherine Coquery-Vidrovitch a rappelé les "bienfaits" de la colonisation  soigneusement occultés dans les archives ! L'histoire d'un virus ne saurait être séparé de l'histoire économique, politique et sociale des humains. Voilà ce que nous rappelle ce formidable documentaire, en avertissant que peu de choses ont changé en Afrique depuis l'ère coloniale où l'exploitation à mort des ressources perpétue le même chaos. On peut s'attendre à d'autre épidémies tout aussi dangereuses.

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