Alexandre Naussac, dit Krapo © NR Alexandre Naussac, dit Krapo © NR

« Krapo était capable de dompter les vagues les plus fortes ». Alexandre Naussac, alias "Krapo",  n’a pas survécu à l’attaque de requin du 21 février 2017 au large de Saint-André, sur la côte Est  de La Réunion.  Tous ses amis pleurent ce bodyboarder confirmé de 26 ans. Pourquoi avoir bravé le danger ? Parce que la passion de la vague l’emporte sur les arrêtés et les panneaux d’interdiction de baignade.  Et comment résister à l’océan dans une île tropicale, surtout lorsque les interdictions durent depuis si longtemps ?  

Attaque requin St André : l'ami d'Alexandre témoigne © Free Dom

Alexandre Naussac a rejoint la litanie macabre qui endeuille ce département d’Outre-Mer. Huit morts en six ans, des surfeurs pour la plupart, mais aussi un kayakeur, deux baigneurs très proches du rivage, et cinq jeunes atrocement mutilés auxquels s'ajoutent sept blessés. A  l'échelle des côtes françaises de l'Atlantique, cela ferait  quatre-vingt morts et cent vingt blessés dont cinquante mutilés, sans bras ni jambes... Des centaines de personnes entourant sa famille l’ont accompagné au large de Saint-Leu dans son dernier voyage.   

Ultime hommage à Alexandre - 26/02/2017 © Exrtait de Réunion 1ère/Shark Island TV

 

L’émotion est à son comble dans le milieu sportif et chez les amoureux du littoral

 Les légendes internationales  du surf, si respectueuses de la nature et de l'océan, sont sorties de leur réserve pour demander une régulation sérieuse des requins tigre et bouledogue  à La Réunion. «(...) et cela devrait avoir lieu tous les jours», a posté l'Américain Kelly Slater, 11 fois champion du monde.  «Si le monde entier connaissait autant d'attaques, personne n'irait dans l'océan et des millions de personnes mourraient de cette manière..." a-t-il ajouté. Et Jeremy Florès, champion de France Réunionnais,  d’enchaîner : «notre problème ici, ce sont les requins bouledogue, ils tuent tout, y compris beaucoup d'espèces de requins protégées». La Fédération française de surf les soutient.

Evidemment, ces prises de position ont choqué les écologistes exclusivement préoccupés par le bien être des requins. Paul Watson, le fondateur de Sea Shepperd, a vainement tenté de raisonner son ami vedette, Kelly Slater. Peine perdue, ce dernier a réitéré sa position. Les réseaux sociaux ont résonné d’invectives à l’égard des surfeurs et de tous ceux qui souhaitent une régulation des requins, répétant en boucle les mêmes arguties : « les requins sont chez eux », « ils étaient là avant nous », « c’est bien fait pour les surfeurs puisqu’ils savaient que c’était interdit », « est-ce que je vais me venger de la montagne si je me fais prendre dans une avalanche en skiant hors piste », etc etc… L’obscénité est banalisée, les fractures de la société se révèlent avec acuité à la faveur de la crise requin alors que l’île avait été jusqu'alors relativement épargnée du racisme. En témoignent quelques uns des commentaires de lecteurs du JIR (le Journal de l’île de La Réunion) aux éditoriaux de Philippe Le Claire. Car « le surf et les sports côtiers en général sont perçus comme des pratiques métropolitaines importées et réservées à une frange aisée de la population » (1).Tout se passe comme si en s’attaquant aux « zoreils » (blancs de La Réunion) du littoral, les requins vengeaient les plus défavorisés à la peau foncée (« Cafres » ou noirs, « Malabars » ou Indiens etc…).  L’un d’eux, que le JIR a préféré ne pas publier mais qui a été rendu public par "Médias Requins", va jusqu'à assimiler les requins à des patriotes réunionnais et se termine par"Zoreils", "Créoles" "dehors". Cette politique en faveur des grands prédateurs produit les mêmes effets avec le loup en clivant les ruraux contre les citadins, que ce soit en métropole ou ailleurs, comme en Italie par exemple. Si les écologistes ont réussi quelque chose en surprotégeant les grands prédateurs, c'est bien la politique de division et de diversion.

Les désastres de la « gouvernance » écologique

Comment s'étonner qu'ils soient en ligne de mire à La Réunion pour leurs prises de position réitérées en faveur des requins ? La création en 2007  de  la réserve naturelle marine de La Réunion (RNMR) entièrement vouée à la conservation de la faune et de la flore sans se soucier des humains, en a rajouté en opposant fortement une partie des Réunionnais aux gestionnaires de la réserve, comme aux scientifiques qui y sont attachés. Trois jours après la mort d'Alexandre Naussac, quelques jeunes ont lancé des cocktails Molotov contre les locaux et les véhicules de la réserve.  Il faut dire que cette réserve, qui couvre la quasi totalité des plus belles plages de la côte occidentale de l’île, dont la plage de Boucan Canot, concentre la majeure partie des attaques mortelles de requins depuis 2011, au point d’être devenue « l'une des zones les plus risquées du monde", selon François Taglioni et Sébastien Guiltat. C'est devenu le hotspot mondial du risque requin. Pourquoi ? Parce que la pêche aux requins est interdite dans son cœur, et qu'en outre, elle est soumise à des contraintes de « bonnes pratiques » au-delà.  Les squales, en particulier les tigres et les bouledogues, peuvent y prospérer sans crainte. Les écologistes y multiplient les contraintes et les interdictions, allant jusqu'à dire aux artisans pêcheurs comment ils doivent  pêcher (avec ou sans drumlines, avec ou sans appâts, et quelle sorte d’appâts employer…). En outre, les requins n'ont pas trop de soucis à se faire depuis que la commercialisation de leur chair a été interdite en  1999 sous prétexte de risque de ciguatera, une toxine propre aux algues de récifs, repérée une fois en 18 ans dans l’océan Indien,  jamais à La Réunion. Quel intérêt les pêcheurs auraient-ils à payer le carburant pour attraper un animal interdit de vente ? Par contre, la pêche industrielle au-delà  des 20 miles de la Zone économique exclusive (ZEE) peut prospérer sans entraves. Or, malgré les attaques dont huit mortelles, la position des gestionnaires et des biologistes de la réserve est restée figée en faveur d'une stricte protection des requins.

Colère de la région

Il aura fallu une mort supplémentaire et la colère de la région pour que les lignes commencent à bouger. Excédée par l'autisme de la RNMR, la collectivité territoriale a suspendu la subvention de 230 000 euros qu’elle lui versait chaque année, ce qui représente près d’un tiers de son budget. D'autres collectivités (départements) pourraient suivre le mouvement. Les élus régionaux présidés par Didier Robert préfèrent affecter cette somme à la protection des baigneurs et des surfeurs (filets, vigies etc…).

Réserve Marine : le Président de Région s'explique - 12/03/2017 © Réunion 1ère/Shark Island TV

Du côté de l'Etat, Dominique Sorain, préfet de La Réunion a réuni le comité réunionnais de réduction du risque requin (C4R). Il a été décidé de renforcer la pêche des requins pour les « éradiquer » des zones fréquentées  par « les usagers de la mer » . Les pêcheurs pourront prélever les requins tigre et bouledogue au large des cinq communes de la côte ouest et dans la réserve. Ils seront dédommagés pour cet effort dans le cadre du dispositif CAP requins 2. Le comité souhaite également relancer la commercialisation des requins pour relancer la pêche à plus long terme, même si la commercialisation se restreint aux juvéniles pour limiter les risques de ciguatera. Reste à savoir pourquoi le gouvernement a mis près de dix ans à écouter les élus, les sportifs, les professionnels de la mer et du tourisme pour chercher des solutions à la crise, sans se contenter de l’avis des écologistes et des scientifiques.

 NOTES :

1 - "Le risque d'attaques de requins à La Réunion. Eléments d'analyse des attaques et contextualisation d'une gestion concertée". Etude De François Taglioni et Sébastien Guiltat, universitaires à La Réunion. 

Il faut également lire le livre de Jean-François Nativel : "Requins à La Réunion, une tragédie moderne". Edité à compte d'auteur, ce livre, bientôt traduit en anglais, relate avec précision et force détails l'enchaînement des évènements. Outre la myriade d'informations qu'il contient, ce livre se lit comme un polar. Pour en savoir plus, voir son interview sur le Bondy Blog

 

 

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