Privatisation de la biosphère

Mon intervention à l'Université du Bien Commun, le 24 Mars 2018 .

Avant de commencer ce court exposé, je vais vous demander de changer de lunettes : toute la politique environnementale internationale, européenne, nationale, est d’abord et avant tout une politique économique masquée par des termes environnementaux, de protection et de conservation de la nature, de transition écologique ou énergétique, et j’en passe…

 

D’ailleurs, ne dites plus « nature ». Ce terme a été remplacé dans les années 80 aux Etats-Unis par celui de « biodiversité ». Ce qui signifie que la nature visible est plus que jamais un objet d’exploitation économique  pour ses ressources (eau, forêt, faune, flore etc…) et ses paysages. C’est aussi un objet d’exploitation pour ses gênes invisibles à l’oeil nu, auquel on associe les savoir-faire des populations.

Mais la nature est en perpétuel mouvement, en interactions. Il est difficile de la faire entrer dans un plan comptable. Pour contourner la difficulté, on a créé la notion de « services écosystémiques », autrement dit des « services rendus par la nature à l’homme ». Il est ainsi facile d’évaluer financièrement le service de « purification » naturelle de l’eau, par exemple.

 

Tout est objet à exploitation économique et à privatisation. L’Union internationale de conservation de la nature (UICN) en est convaincue. « La conservation de la diversité biologique devrait être comprise comme une forme de développement économique. Et puisque les ressources biologiques ont une valeur économique, les investissements dans le domaine de la conservation devraient être évalués en termes économiques, appelant des instruments de mesure des bénéfices de la conservation de la diversité biologique qui soient fiables ». (I. A McNeely, « Economics and biological diversity, developing and using economic incentives to conserve biological ressources », UICN, 1988).

 

D’ailleurs, maintenant que les instruments économétriques et de marché ont été mis en place, on parle désormais de plus en plus de « capital naturel ».

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

Retour sur les années d’après guerre, lorsque les rapports de force ont été bouleversés. Au déclin de l’Europe et de ses empires coloniaux a succédé la prééminence des Etats-Unis devenus leadership dans le monde. Or, l’accès aux ressources est devenu crucial pour les USA qui sont brusquement passés du statut d’auto-suffisant à celui d’importateurs en 1945.  

 

Qu’on le veuille ou non, notre système économique – le capitalisme – n’est pas seulement fondé sur l’exploitation de l’homme par l’homme. Il est également fondé sur l’exploitation des ressources. Quel que soit le degré de sophistication pour y parvenir, l’énergie, les produits créés sont tous issus d’une transformation de la matière puisée dans la nature. Pour survivre, ce système économique doit produire toujours davantage, et donc puiser à proportion dans les ressources naturelles. L‘accès aux ressources naturelles est donc stratégique.

 

Ainsi, en mai 1945, le secrétaire à l’Intérieur écrit à Roosevelt : « il est essentiel de concrétiser la déclaration de la Charte atlantique, en assurant l’égal accès de toutes les nations aux matières premières du monde, mais aussi (pour cela) d’engager une attaque sans merci contre les prélèvements non nécessaires dans les ressources mondiales » (cité par Linner, « The return of Malthus. Environmentalism and post-war population – resource crises », 2003, P29).

 

Du malthusianisme à  la conservation

 

La mainmise sur les ressources s’étend au monde, bien sûr. Elle se double d’une inquiétude croissante aux yeux des Etats-Unis : la croissance démographique, notamment des pays du Sud, qui menace à terme le leadership américain. On voit aujourd’hui, avec le poids de la Chine et de l’Inde, que cette inquiétude n’était pas vaine. Elle est liée, là encore, au partage des ressources.

 

« Au grand banquet de la nature, tout le monde n’a pas son couvert » déclarait le  prêtre anglican Thomas Robert Malthus (1766 – 1834). Selon lui, la pauvreté apparaissait lorsque l’augmentation de la population obligeait à partager les moyens de subsistance. Cette idée inspire encore les néo-libéraux au pouvoir, dont l’ancien ambassadeur britannique Crispan Tickell, conseiller de Margareth Thatcher, pour lequel ce sont les pauvres, trop miséreux, qui détruisent l’environnement en surexploitant les ressources.

 

De même Paul Ehrlich, l’auteur en 1960 de « The population bomb », récemment remis au goût du jour, estime que la surpopulation rend impossible toute adaptation de l’humanité au changement. Il rejoint l’écologiste Julian Huxley, premier directeur de l’Unesco, qui proposait une planification mondiale de la prospérité incluant un contrôle démographique, la conservation des ressources et la protection de la flore et de la faune sauvages (1946).

 

La conservation, élément clé de la Pax Americana

 

C’est ainsi que la stratégie américaine et occidentale sur l’accès aux ressources rejoint les idéologues de la conservation de la nature.

« La lutte pour la conservation est au cœur de la préservation de notre démocratie (…). Premièrement, la théorie d’une démocratie présuppose une condition de bien-être raisonnable pour tous, et cette condition dépend, dans l’ensemble, de la protection des ressources vitales. Deuxièmement (…), nous sommes mis au défi de la faire à la manière américaine, c’est-à-dire à travers l’effort individuel spontané, combiné à la coopération franche entre la libre entreprise et le gouvernement. Troisièmement, si nous n’accomplissons pas cette tâche,  (…) nos ressources renouvelables (…) seront soumises à une sorte de régime socialiste, dont d’autres pays fournissent déjà le modèle » (Fairfield Osborn, « Our plundered planet », P. 7-8) ;

Conserver les ressources naturelles équivaut donc à conserver un ordre économique et politique particulier. La conservation de l’environnement mondial s’inscrit donc dans le projet d’hégémonie américaine.

 

Le tournant vers l’exploitation du capital naturel

 

Il faut distinguer deux courants parmi les environnementalistes :

  • les « préservationnistes », amoureux de la nature pour ce qu’elle est, que l’on trouve en France chez les randonneurs, les membres du club alpin français etc…
  • les « conservationnistes » pour lesquels l’environnement est un capital à exploiter sur le modèle du pâturage dont il faut évaluer « la capacité de charge » pour ne pas le mettre en péril. On les trouve surtout chez les forestiers, les agronomes, les gestionnaires des pêcheries…

 

L’idée de la conservation a gagné les instances internationales, en particulier la FAO (organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) et l’ONU dès 1949, qui ont organisé à Lake Success, la Conférence scientifique pour l’utilisation et la conservation des ressources naturelles (UNSCCUR). Les politiques de gestion sont définies par des équipes techno-scientifiques des pays dominants.

Refusant « l’impérialisme vert » qui figerait leur développement, les pays du Sud s’y sont opposés. Les « préservationnistes » aussi, dont l’UIPN (union internationale pour la protection de la nature) créée en septembre 1948 lors de la conférence internationale de Fontainebleau sous l’égide de l’Unesco.

 

Quand les Bingos (1) et l’ONU deviennent les fers de lance de la conservation

 

Marginalisés, perclus de problèmes financiers, les préservationnistes de l’UIPN finissent par s’effacer, la conservation triomphe. L’UIPN devient en 1956 l’UICN (union pour la conservation de la nature et de ses ressources) qui adopte dès les années  1960, une orientation de « conservation pour le développement ». Cette nouvelle orientation culmine en 1980, par la publication de la « La stratégie mondiale de la conservation » par l’UICN, avec le soutien du PNUE et du WWF, en collaboration avec l’ONU, la FAO et l’Unesco. Le terme de « développement durable », qui y apparaît pour la première fois, fondera la stratégie de l’économie verte développée au sommet de Rio en 1992.

 Stratégie mondiale de la conservation (pdf, 1 B)

Pour mettre un terme aux débats entre les pays du Nord centrés  sur la démographie et les pollutions et  les pays du sud qui refusaient tout frein à leur développement par des normes environnementales et sanitaires internationales, l’ONU a fait appel au  Canadien Maurice Strong, en 1970. Issu de l’industrie pétrolière et engagé dans l’aide au développement, il rassure les milieux industriels et les pays du sud. En 1972, la conférence de Stockholm débouche sur la création du PNUE, dont Maurice Strong sera le directeur.

 

Les transnationales aux manettes

 

En 1990, il nomme à ses côtés Stephan Schmidheiny, l’ex PDG d’Eternit condamné à 18 ans de prison par le tribunal de Turin pour ses milliers de morts de l’amiante. Stephan Schmidheiny a créé dans la foulée le World business Council for sustainable development (WBCSD), un groupe de pression des multinationales les plus polluantes de la planète. Sous cette influence, l’Agenda 21 adopté au sommet de Rio en 1992 fera adopter le principe d’auto-régulation des transnationales.

De son côté, l’ONU poursuit sa transformation, sous la pression il est vrai des américains qui lui ont retiré leur financement dans les années 80. Pour se sortir de cette situation, l’ONU accepte en 2000 le principe d’un partenariat avec les entreprises appelé « Pacte mondial » ou « Global compact ». Moyennant le respect d’un code de bonne conduite, les entreprises, dont la voix est entendue au sein de l’organisation internationale,  contribuent financièrement à des projets de l’ONU.

 

Marchandiser la nature

 

 

Nous n’entrerons pas dans le détail des débats théoriques qui ont préparé l’écologie de marché depuis les années 60. Le contexte politique (révolution conservatrice aux USA et en Grande-Bretagne), les mesures préparées dans les instances internationales, ont mis sur pied toute une série d’instruments de marché censés protéger les ressources naturelles. Nous les énumérons par ordre d’apparition.

 

1 – l’organisation d’un marché de quotas dit Cap-and-trade sur les rejets polluants d’usines, préféré à la réglementation. Dans ce marché, les entreprises qui émettent moins de polluants que leurs quotas vendent à celles qui polluent le plus. Ce modèle a été repris par le marché carbone, avec le succès que l’on sait sur le réchauffement climatique ! Il a été progressivement étendu dans les années 80.

 

2 – dans le domaine de la conservation de la nature, la compensation a été introduite en premier pour les zones humides. Ce système de « mitigation bank » a été  élaboré par la firme Tenneco Oil en Louisiane, en 1982, sous la supervision des services de l’Etat fédéral. Tenneco compense à l’avance ses futurs impacts sur les zones humides grâce à la gestion d’une réserve naturelle privée dont elle est propriétaire et qui génère des « crédits habitats ». L’extension du système sous la bannière de « No net loss of wetlands » lancée par George H.W. Bush a instauré de fait un marché de la compensation. Pourquoi ? Parce qu’il est impossible de compenser intégralement une terre par une autre, il n’y a jamais d’équivalent. Ce qui impose de faire des estimations, de trouver d’autres procédés, de créer un marché.  Des opérateurs mixtes ou privés vendent des crédits à des aménageurs, lesquels achètent ces crédits dans une banque géographique. Ces banques de compensation se sont multipliés au point de représenter un CA de 4 milliards $ en 2011.

Cet instrument a été étendu à la conservation des espèces en Californie, puis au  niveau fédéral avec les « Species Bank ». 

 

3– les paiements pour services environnementaux (PSE) rémunèrent le « service » assuré par des exploitants locaux. Ce fut le cas de Vittel qui paie les agriculteurs réduisant engrais et pesticides afin de protéger l’eau de sa source. Pour les pays du Sud, la banque mondiale propose par exemple une convention type aux agriculteurs afin qu’ils cessent la pratique de l’écobuage ou de la culture sur brûlis.

 

4- Les Bingos, devenues les intermédiaires obligées du bon usage de la nature, gèrent les aires protégées par des mécanismes de marché de biens et de services, souvent en collaboration avec la banque mondiale et le FEM (fonds d’environnement mondial) : écotourisme, permis de chasse, bioprospection, conversion de dette, paiement pour services environnementaux (PSE)… Les parcs nationaux français viennent de dévoiler leur premier catalogue de séjours avec les agences de tourisme, en soulignant qu’il s’agit de produit « esprit parc national » dont la marque a été déposée en 2015. Et qui devrait rapporter maintenant à l’Agence française de la biodiversité (AFB).

 

Accaparer les terres, les mers et les ressources

 

1 – par les parcs nationaux et la protection des espèces

 

L’accaparement des terres et des ressources est un système rodé depuis l’époque coloniale. Les empires français et surtout britannique se sont taillés des réserves de loisirs et de chasse pour les blancs dont elles ont, pour la plupart, chassé les autochtones.

Cette manière de procéder perdure sous prétexte de protéger le tigre, par exemple. Les ONG « Survival » et « World Rainforest Movement » qui défendent les peuples autochtones, regorgent d’exemples passés et actuels. Récemment, des centaines de Baigas (Inde) se sont mobilisés pour rester sur leurs terres dont le WWF voulait les expulser.

 

2 – par l’échange dette contre nature mis au point dans les années 80 par la banque mondiale, l’UICN, l’ONU. L’exemple le plus récent, celui des Seychelles, est un cas d’école malgré son opacité financière. L’Etat s’étant endetté auprès de la vingtaine de pays membres du Club de Paris (30 millions $), il vient d’effacer une partie de sa dette contre la création d’une vaste aire marine protégée (AMP). Le rachat de la dette par « The Nature Conservancy » (TNC), une Bingo américaine dirigée par un ancien de Goldman Sachs, Mark Tercek privatise de fait l’espace maritime pris dans la zone économique exclusive (ZEE) des Seychelles  au profit de TNC et d’un fonds fiduciaire multipartite appelé SeyCAT.

Seychelles © Rachel Thecat Seychelles © Rachel Thecat

Ce vaste espace a été divisé en zones, dont l’une exclut toute activité. Les petits pêcheurs qui pouvaient naviguer dans tout cet espace s’en trouvent exclus, ou en concurrence avec la pêche industrielle au thon qui bénéficie de droits accordés dans d’autres zones. Autre surprise passée sous silence dans la presse : une bonne partie des zones protégées est ouverte à la prospection pétrolière… En sablant le champagne à la suite de cet accord, Leonardo Di Caprio, qui a investi dans l’affaire, se réjouissait de l’exemplarité des Seychelles dont le modèle pourrait bientôt être appliqué dans les Caraïbes…

 

3 – Par le mécanisme REDD (réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation des forêts) qui lie le marché carbone à celui de la biodiversité. Depuis 2006, la lutte contre la déforestation est en effet présentée comme le moyen le moins coûteux et le plus efficace pour faire baisser les gaz à effet de serre (GES). Des compagnies privées négocient directement avec des Etats des concessions de larges surfaces de forêts protégées ; « On assiste là à un durcissement de la conservation et à une criminalisation des populations qui exploitent des zones protégées »  affirme Alain Karsenty, chercheur du Cirad. « Un rapport international identifie le carbone dans les causes qui concourent à la course à la terre » poursuit-il. Ce programme qui a fait l’objet de vastes contestations est toujours poursuivi. Tous les pays du Sud sont touchés.

 

4 – par la propriété intellectuelle la Convention sur la diversité biologique (CDB), adoptée en 1992 à Rio, crée des droits de propriété sur la nature sauvage. Et sur les savoir-faire. Ce droit de propriété se manifeste par la création de brevets sur les plantes, le vivant. Seul bémol à la demande de pays du Sud : les ressources génétiques ne sont plus considérées comme étant des « patrimoines communs » où n’importe quel laboratoire viendrait puiser. Elles appartiennent aux Etats. En outre, la valorisation marchande de ces ressources par les laboratoires doit être partagée avec les communautés locales (protocole signé à Nagoya en 2010).

 

Il est à noter que

 

a - c'est la politique environnementale qui  a inauguré la privatisation du vivant. L'ADPIC (aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce), négocié depuis 1986 , a abouti à l'accord signé à Marrakech en 1994, soit deux ans plus tard,  avec la création de l'OMC.

 

b - la propriété intellectuelle sur le vivant et les savoir-faire offre aux laboratoires et à l'industrie toutes les ressources de la planète, bien au-delà des ressources détenues par les anciens empires coloniaux.

Dernièrement, l'expédition Tara sur les océans a permis de découvrir 100 millions de gènes (Nature Communications de janvier 2018).

 

En conclusion

 

La politique environnementale  a moins à voir avec la protection de la nature qu'avec son exploitation. Maurice Strong, le pilote incontournable de cette politique jusqu'en 2000, le résumait très bien en 1996, lors d’une conférence en Corée (Busan) .

 

Selon lui, il fallait envisager et gérer « la planète comme une entreprise (earth.inc), avec des comptes d’amortissement et d’entretien. En d’autres termes, en regardant le capital naturel comme un actif ».

 

« After all, sustainability means running the global environment – Earth Inc – like a corporation : with dépréciation, amortization and maintenance accounts. In other words, keeping the asset whole, rather than undermining your natural capital ». Il ne faisait qu’exprimer une idéologie dominante dans les milieux d’affaires et les ONG (ou BINGOS) converties au néo-libéralisme.

 

(1) - Ce sont les peuples autochtones qui ont baptisé les grandes ONG (UICN, WWF etc...), BINGOs. Autrement dit big NGO (en anglais) ou big ONG.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.