"Vous avez vos moutons, nous avons nos loups"

Quand le gel des territoires représente la France au Conseil de l'Europe, à Strasbourg

convention de Berne convention de Berne

On assiste à une véritable explosion du nombre de loups en France. D'après les experts , il devait y en avoir cinq cents  en 2023. Mais selon la commission nationale loup réunie le 24 septembre dernier, ce chiffre est déjà atteint, soit cinq ans avant la date  prévue.  Rappelons que les chiffres officiels de l'ONCFS (Office national de la chasse et de la faune sauvage) sont systématiquement  sous-estimés,  dans la ligne de l'UICN (union internationale de conservation de la nature) à laquelle cet organisme est affilié. L'objectif inavoué est de laisser s'installer le loup partout en France jusqu'à atteindre 1000 ou 2 000 individus, un seuil estimé nécessaire par les conservationnistes de la nature pour la survie de l'espèce.  Sous les coups de butoir du prédateur, les véritables éleveurs sont de plus en plus nombreux à mettre la clé sous la porte, abandonnant les paysages aux friches et leurs produits de qualité.

Cette perspective n'émeut pas le gouvernement . Le comité permanent de la Convention de Berne qui surprotège le loup se réunit du 27 au 30 novembre 2018. Le gouvernement  aurait pu profiter  de la demande de la Suisse de faire passer le statut du loup d'espèce strictement protégée à seulement protégée  dans la Convention de Berne  (en le faisant passer de l'annexe 2 à l'annexe 3).  Cela aurait un peu desserré les contraintes imposées par la surprotection des loups.  Il suffisait au gouvernement de mandater son représentant au comité permanent en faveur du soutien de  l'amendement de la Suisse.  Même si le résultat n'était pas garanti sachant qu'il faut remporter deux tiers des voix (1), cela aurait donné un signal positif en faveur des éleveurs et du monde rural, bien  au delà de nos frontières exagonales.

Sortir de la convention de Berne, puis  de la directive habitats

C'est oublier que le ministère de l'Ecologie, à la tête de tous les autres ministères dont celui de l'Agriculture, est soumis depuis les années 90 à l'UICN qui fait la politique de la biodiversité à la place de la France. Car le fonctionnaire mandaté à Strasbourg, les 27 et 28 novembre, a clairement annoncé le 16 novembre dernier à la Fédération nationale de défense du pastoralisme (FNDP), "vous avez vos moutons, nous avons nos loups",  précisant qu'il fallait "moins de moutons" et que de toutes façons il était "favorable à la cohabitation entre élevage et prédateurs". Bref, le discours habituel des conservationnistes de la nature (2). Contrairement à ce qu'affirmait le secrétariat du comité permanent de la convention de Berne, la décision sur l'amendement de la Suisse serait prise par consensus et non aux deux tiers des voix.  Les règles auraient donc changé ? L'affirmation de ce chargé de mission mandaté par la France mérite d'être scrupuleusement vérifiée.

En pleine crise sur les effets de la transition écologique (ou énergétique), le gouvernement a raté l'occasion de faire un geste vis à vis des ruraux. Il n'est pas certain que l'amendement de la Suisse ait pu être adopté dans les meilleures conditions.  Mais si on ne peut adapter la convention de Berne  aux réalités, on peut toujours en sortir. Il suffit d'envoyer une lettre au Secrétaire général du Conseil de l'Europe. "La dénonciation prend effet le premier jour du mois qui suit l'expiration d'une période de six mois après la date de réception par le Secrétaire général" (article 23 de la convention de Berne). Donc le gouvernement peut le faire ! Reste la directive Habitats qui surprotège le loup.  Le moment est choisi  à la veille  des élections européennes. A moins que  l'Europe ait décidé de continuer à se saborder...

Notes : 

1 - Le comité permanent de la convention de Berne sur "la conservation de la flore et de la faune sauvages et de leurs habitats naturels" se réunit une fois par an à Strasbourg  pour faire évoluer la convention. Aux cinquante Etats représentés s'ajoute l'Union européenne, soit 51 voix au total. Les ONG présentes ont un statut d'observateur mais elles ne peuvent voter. Elles se contentent de faire pression. Une vingtaine d'entre elles assistent à ces réunions, sur les cent-vingt enregistrées par le comité permanent. A noter que parmi les Etats qui voteront figurent quatre Etats africains, donc pas trop préoccupés par le loup, et ceux qui ont refusé d'inscrire le loup comme espèce protégée, telle la Biélorussie.  Le secrétariat du comité permanent reconnait que "jusqu'à présent le comité permanent n'a fait qu'ajouter de nouvelles espèces à protéger".

2 - François Lamarque, vétérinaire de formation, chargé de mission aux  conventions et programmes internationaux relatifs aux espèces de faune sauvage au ministère de l'Ecologie. Il est également vice-président de l'ONG Sahara Conservation Fund (SCF) qui développe des actions de terrain en faveur de la conservation de la faune sahélo-saharienne. Il a exercé plusieurs fois au sein de l'ONCFS. Il est également membre de l'UICN. De 1997 à 2000 il a établi des partenariats avec le ministère des Affaires étrangères, le ministère de l'Environnement, le CIRAD (centre de recherche affilié à l'UICN), l'UICN, le GIP-ATEN (agence technique de l'environnement désormais intégrée à  l'Agence française de la biodiversité), la fondation IGF (fondation internationale pour la gestion de la faune) qui a pour objet la conservation de la faune sauvage, principalement en Afrique. Retour en arrière : cette fondation répond à  l'orientation tracée par la fameuse conférence sur la conservation de la nature d'Arusha (Tanzanie) organisée en 1961  par l'UICN et la FAO. En pleine décolonisation, il s'agissait d'imposer aux dirigeants africains le maintien des parcs et réserves de faune sauvage en échange d'une aide  au développement, et de  préserver les aires protégées des agriculteurs et des éleveurs. Je recommande la lecture du résumé rédigé par le secrétaire de l'UICN et représentant américain membre de la FAO, Gerald G. Watterson

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.