Françoise Degert
Abonné·e de Mediapart

58 Billets

0 Édition

Billet de blog 31 oct. 2012

Françoise Degert
Abonné·e de Mediapart

«Harcelé à perdre la raison» , ou la terrible souffrance du jardinier

Il est rare de voir un documentaire avec autant d’émotion. « Harcelé à perdre la raison » dévoile la descente aux enfers de Jean-Michel Rieux, jardinier municipal, rendu fou de désespoir par le harcèlement de ses supérieurs hiérarchiques et de quelques collègues. Il tuera sa femme et ses deux enfants en 2003, et se pendra dans sa cellule quelques jours plus tard.

Françoise Degert
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il est rare de voir un documentaire avec autant d’émotion. « Harcelé à perdre la raison » dévoile la descente aux enfers de Jean-Michel Rieux, jardinier municipal, rendu fou de désespoir par le harcèlement de ses supérieurs hiérarchiques et de quelques collègues. Il tuera sa femme et ses deux enfants en 2003, et se pendra dans sa cellule quelques jours plus tard.

Ce n’est pas un simple drame. Le film retrace chronologiquement les évènements, l’engrenage de la mise à l’écart, l’isolement, la déshumanisation de celui qui aimait son métier, le faisait avec conscience, compétence. Jean-Michel Rieux avait choisi d’être jardinier et avait étudié en conséquence. Il aimait la nature, soutenait l’écologie, pêchait à la ligne. Il était heureux au travail et en famille, adorait sa femme et ses enfants, partageait ses loisirs avec ses amis. Il était doux, absolument pas déprimé. Jusqu’à ce qu’en 1999, son chef de service lui suggère d’adhérer à FO, « le syndicat maison » précise son père, Gérard Rieux. Déclinant l’invitation, il a préféré la CGT. Les ennuis ont commencé.

Mort à l’intelligence

Dès lors, sa carrière est entravée, ses congés maladie consécutifs à un accident deviennent suspects aux yeux de quelques collègues puis de ses supérieurs hiérarchiques. Injustices et vexations se multiplient. Il ne peut achever la formation qu’il avait entamée. Il ne peut plus faire de propositions constructives sur son travail sans qu’elles soient vécues comme des agressions. La hiérarchie ordonne à ses collègues de ne plus lui parler. C’est l’isolement, la mise à l’écart, sans donner d’explications. Progressivement, l’administration parle de « comportement posant problème », puis se focalise sur « le cas » Jean-Michel Rieux, tout en fermant les yeux et les oreilles sur le service des espaces verts. 

Chronique du fascisme ordinaire

Or le climat y est délétère, pour lui même comme pour ses collègues soumis à la bêtise humaine la plus noire, au racisme, au fascisme ordinaire. Jean-Michel Rieux affronte seul les moqueries incessantes vis à vis d’un handicapé qu’il est de bon ton de relayer si l’on ne veut pas d’ennuis. Il ne rit pas non plus de la plaisanterie quotidienne exigeant que l’un d’eux, le plus faible, toujours le même,  baisse son pantalon pour vérifier « qu’il en a ». Lui même fait l’objet d’attaques racistes car sa femme est d’origine algérienne. Un tract placardé pendant trois semaines dans le vestiaire des espaces verts, inaccessible car mis sous clé, instaure un nouveau permis de conduire : « si vous écrasez un Arabe : + 2 points, le couple : + 3 points, la femme avec la poussette : +… ». Alertée par Jean-Michel Rieux, le médecin du travail, Marie-Hélène Delhon, peine à recopier cette infamie et cherche à rencontrer le chef de service sur le champ. Peine perdue, il est absent.

La peur en guise de management

La peur suinte sur l’écran où l’on voit des collègues témoigner de dos, sans visage.  Ils dévoilent ainsi ces faits devant la caméra, bien qu’ils aient tous été promus après le suicide collectif pour qu’ils se taisent. Certains veulent oublier, d’autres n’y arrivent pas, beaucoup craignent d’être à leur tour harcelés. On découvre, par ces témoignages filmés, que ce type de management n’est stoppé que par la menace physique. Un agent du service, à qui certains répétaient que sa femme le trompait avec n’importe qui, est arrivé un matin avec son fusil. Il a été hospitalisé sur le champ, puis le jeu s’est calmé, la peur a changé de camp. Malgré son refus, Jean-Michel Rieux a été muté d’office à la déchetterie et relégué à l’isolement. Tout un symbole pour celui qui aimait les plantes et la nature. Il prendra son poste le 6 janvier 2003 avant d’être arrêté pour dépression. Le 28 février, il poignarde sa femme, ses enfants et tente de mettre fin à ses jours. Il y parviendra en prison le 12 mars 2003. En terme médical, Jean-Michel Rieux a été victime d’une « décompensation ».

La violence et le droit

Jean-Michel Rieux n’est pas mort couché. Pendant plus de trois ans, il a alerté l’administration, la municipalité. En vain.  Seuls quelques délégués CGT et le médecin du travail, Marie-Hélène Delhon, l’ont entendu, sont intervenus. En vain également.  Après les tragiques évènements, Marie-Hélène Delhon a été dénigrée par l’administration, et finalement «  remplacée ». La famille a voulu faire condamner le harcèlement de Jean-Michel Rieux. La Cour de Cassation a confirmé le non-lieu prononcé par le juge d'instruction puis la Cour d'appel.  On ne s’attaque pas aisément au  pouvoir local.

Mais si la justice n’a pas vu de harcèlement moral au terme de neuf ans de procédure,  le réalisateur, Daniel Kupferstein, en a démonté la mécanique, en filmant les témoignages de  la famille, des collègues de travail, des amis. Plusieurs années après, l’émotion est intacte. Et le déroulé chronologique clarifie l’engrenage, les responsabilités. Tout en contribuant à l’éclatement de la vérité, ce documentaire témoigne d’une forme de gestion du personnel de plus en plus répandue qui vise à détruire les individus.

Marie-Hélène Delhon, médecin du travail, a suivi cette affaire de bout en bout. Elle en a écrit un livre, témoignage essentiel.

Dès son premier entretien, le médecin du travail, Marie-Hélène Delhon, conseille à Jean-Michel Rieux d’écrire tous les faits pour comprendre ce qu’il se passait et conserver des preuves. Elle le suivra de bout en bout jusqu’à la fin, annotant ses impressions,  interpelant par écrit l’administration, l’adressant à un psychiatre, évoquant cette affaire dans les différents organismes paritaires.

Elle prendra plus tard la plume pour décrire dans un style limpide, sans jargon médical ni administratif, mais avec rigueur, les faits tels qu’ils se sont déroulés chronologiquement. 

Elle nous livre ainsi un témoignage imparable, bouleversant, sur la souffrance de Jean-Michel Rieux attentive au moindre de ses gestes. Elle analyse également son propre rôle,  voit ses limites face à une administration qui manipule ses recommandations pour renforcer le harcèlement, au point de rendre Jean-Michel Rieux méfiant vis à vis du seul soutien sur lequel il pouvait compter. Dans une deuxième partie, Marie-Hélène Delhion confronte les décisions judiciaires à la réalité des faits.

Son livre, qui se lit d’une traite, démonte la mécanique infernale pour broyer les individus.

À lire absolument.

Le film sera diffusé :

Le samedi 5 octobre à 17H au Cinéma Kursaal, Place Granvelle à Besançon (25000) dans le cadre des 16èmes rencontres du CCPPO (Centre Culturel Populaire né avec le quartier populaire de Palente les Orchamps) . Contact : CCPPO, 48 rue Anne Franck, 25000 Besançon. Tél 03 81 80 46 93. Mail :  roger.journot.ccppo@free.fr

Le mardi 22 octobre à 20H à Paris 14ème dans le cadre de la 10ème journée européenne de la dépression au cinéma l’entrepôt, 7-9 rue Francis de Pressensée. La projection sera suivie d’un débat avec les parents de Jean-Michel Rieux et de Marie Pezé, psychologue. Contact : Association française contre la dépression et les troubles bipolaires 4, rue Vigée Lebrun - 75015 Paris. Tél 01 40 61 05 66. Site Web : www.france-depression.org.  Contact : info@france-depression.org  

On peut également se procurer le DVD, 15 € + frais de port, en le commandant par mail 

à Daniel Kupferstein :  danielkup@hotmail.fr 

Pour le livre,

20€,  écrire à Marie-Hélène Delhon : docteurmhdelhon@laposte.net

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Derrière le triomphe annoncé de l’extrême droite, des élections aux multiples enjeux
Dimanche, les Italiens votent pour renouveler leur Parlement. Une élection décisive qui conclut une campagne morne mais pourrait porter l’extrême droite au pouvoir. Tour d’horizon des programmes et des enjeux. 
par Romaric Godin
Journal — Exécutif
Retraites, chômage, énergie : Macron attaque sur tous les fronts
Le président de la République souhaite mener à bien plusieurs chantiers d’ici à la fin de l’année : retraites, chômage, énergies renouvelables, loi sur la sécurité, débat sur l’immigration… Une stratégie risquée, qui divise ses soutiens.
par Ilyes Ramdani
Journal — Moyen-Orient
L’Arabie saoudite soudoie des stars des réseaux sociaux pour attirer les touristes
Le royaume entend préparer l’après-pétrole grâce aux revenus du tourisme. Pour faire la promotion des trésors touristiques saoudiens, des influenceurs des quatre coins du monde affluent par avions entiers. Avec un objectif : montrer par leurs publications Instagram que le pays s’est ouvert. 
par Yunnes Abzouz
Journal — Écologie
Trois ans après Lubrizol, Rouen confie aux entreprises la prévention des risques industriels
Trois ans après l’accident de l’usine chimique, la métropole normande a mandaté une association d’industriels pour étudier les attentes de la population et former les élus. Une association de victimes dénonce un « McKinsey » de la pollution.
par Jade Lindgaard

La sélection du Club

Billet de blog
Le gigantisme des installations éoliennes offshore en Loire Atlantique et en Morbihan
Un petit tour sur les chemins côtiers en Loire Atlantique et en Morbihan pour décrire et témoigner du gigantisme de ces installations offshores, de la réalité de l'impact visuel, et de quelques réactions locales.
par sylvainpaulB
Billet de blog
L’éolien en mer menacerait la biodiversité ?
La revue Reporterre (par ailleurs fort recommandable) publiait en novembre 2021 un article auquel j’emprunte ici le titre, mais transposé sous forme interrogative … car quelques unes de ses affirmations font problème.
par jeanpaulcoste
Billet de blog
Saint-Jean-Lachalm, un village qui a réussi ses éoliennes, sans s'étriper
Saint-Jean-Lachalm, un village de la Haute-Loire qui a trouvé le moyen de ne pas s’étriper lorsque l’idée d’un champ d’éoliennes a soufflé dans la tête de son maire, Paul Braud. En faisant parler un droit coutumier ce qui, de fil en aiguille, a conduit… au chanvre.
par Frédéric Denhez
Billet de blog
Éolien : vents contraires !
[Rediffusion] Mal aimées parmi les énergies renouvelables, les éoliennes concentrent toutes les critiques. La région Provence Alpes-Côte d'Azur les boycotte en bloc sans construire d'alternatives au « modèle » industriel. le Ravi, le journal régional pas pareil en Paca, publie une « grosse enquête » qui ne manque pas de souffle...
par Le Ravi