Affaire de la commémoration de Maurras - La France a un problème d'antisémitisme

"Ecrits antisémites - La France a un problème d'antisémitisme", titre le quotidien allemand Handelsblatt qui dénonce l'inscription de l'antisémite Maurras - ensuite retirée - dans le Livre des Commémorations Nationales et la note à cet effet qui ne dit aucun mot sur l'antisémitisme de Maurras. Tout ceci en dit long.

Le Handelsblatt s'est procuré la note d'Olivier Dard, professeur à la Sorbonne. Mais celle-ci a disparu pendant quelques jours en France après qu'ait été retirée l'inscription de Maurras dans le Livre des commémorations,  jusqu'à ce que Patrick Weil la poste sur Twitter aujourd'hui en indiquant: "voici la notice sur Maurras à laquelle nous avons échappé". Tout est fait dans cette note pour que le mot antisémitisme ne soit pas mentionné concernant Maurras, comme si l'antisémitisme de ce dernier devait être gommé, comme s'il ne s'était rien passé de terrible au XXe siècle et comme si Maurras n'avait pas soutenu ardemment Vichy et n'avait pas été un ami des nazis. Aujourd'hui Dard, grand spécialiste de Maurras, declare sur France Culture qu'il a oublie l'antisémitisme. Mais il nous prend pour qui?  Comment des historiens de grande qualité comme Pascal Jeanneney et Pascal Ory, membres du Haut Comité des Commémorations Nationales ont-il osé tenter de convaincre du bien fondé de la commémoration de Maurras avec comme seule explication, la différence entre "commémorer" et "célébrer", surtout que l'inscription de Maurras dans le registre des commémorations nationales avait pour base la note d'Olivier Dard. Ne nous étonnons pas que le Handelsblatt titre: "Ecrits antisémites - la France a un problème d'antisémitisme". Le texte est puissant, soulève beaucoup de questions. Voici ci-dessous la note d'Olivier Dard et ensuite la traduction de la tribune du Handelsblatt.

La note sur Maurras a laquelle nous avons échappé La note sur Maurras a laquelle nous avons échappé

Ecrits antisémites

La France a un problème d’antisémitisme

L’Etat avait décidé d'honorer un antisémite connu dans le livre officiel des commémorations nationales. C’est seulement après publication, que la ministre de la culture prend ses distances sans enthousiasme et demande une réimpression.

Pour la deuxième fois en peu de temps, la France fait parler d’elle en renonçant à l’hommage d’un ardent antisémite seulement après de vives protestations. D’abord, il y a quelques jours, les éditions Gallimard renonçaient après de vives critiques venant de médias et personnalités à la réimpression des pamphlets antisémites de Jean-Ferdinand Céline des années 30. Dimanche dernier, la ministre de la culture Françoise Nyssen, elle-même, devait changer illico d’avis, une fois que le nationaliste et antisémite Charles Maurras, à l’occasion de son 150e anniversaire, fut inscrit dans le « livre officiel des commémorations nationales 2018 » imprimé avec la recommandation et l’avant-propos de la ministre.

« J’espère que ce livre sera beaucoup lu », avait écrit la ministre dans l’avant-propos. A-t-elle eu elle-même le livre entre ses mains, avant d’écrire l’avant-propos ou de le faire écrire ? On ne peut qu’en douter. Car ce monarchiste décédé en 1952 était l’un des pires instigateurs antisémites, que la France ait connu. L’Eglise catholique le trouvait tellement abject, qu’elle a refusé de lui donner les derniers sacrements. Les auteurs du Livre des commémorations, au contraire, rendaient hommage à Maurras comme « grand polémiste ». Sans la critique des médias, on en serait resté là.

Le texte rédigé par un professeur de la Sorbonne ne montre pas la moindre distance. Maurras devient à ce moment « la figure emblématique » d'un « écrivain reconnu en France comme à l'étranger ». Le professeur fantasme sur « l'influence culturelle » de Maurras et de son parti. Il est apparu auprès de « ses ennemis » après la guerre en 1945 comme un « mauvais maître d'école ». Le professeur ne dit aucun mot sur l'antisémitisme de Maurras. Sans la critique des médias, notamment de l'Obs, on en serait resté à cette adulation.

La ministre de la culture a laissé les débats se dérouler pendant trois jours. Dimanche dernier, elle communique que le Livre sera réimprimé mais sans Maurras, afin de « lever l’ambiguité sur des malentendus ». Dans la communication destiné à ce registre, on peut y lire, par contre là sans ambiguité, qu’il s’agit d’« une centaine d’anniversaires susceptibles d’être célébrés au nom de la Nation ».

Parler de « malentendus », c’est la dernière chose qui vient à l’esprit chez Maurras.  L’ardent raciste et nationaliste s’exprime suffisamment clairement à ce sujet. Fondateur de l’ « Action Française » appartenant à l'extrême-droite, ce n’était pas quelqu’un à qui échappait de temps en temps une formulation ambiguë. Propager la haine des Juifs était son élixir de vie. C’était un agitateur sanguinaire qui appelait au meurtre. Au ministre de l’Intérieur, Abraham Schrameck, il écrivait une lettre ouverte en 1925 : « Il est vrai que, par votre personne, vous n’êtes rien. Mais vous êtes le Juif. Votre race, une race juive dégénérée, vous a chargé maintenant d’organiser la révolution dans notre patrie. Monsieur Abraham Schrameck, comme vous vous préparez à livrer un grand peuple au couteau et aux balles de vos complices, voici les réponses promises. Nous répondons que nous vous tuerons comme un chien ».

On se demande ce qui a traversé l’esprit des auteurs du registre, lorsqu’ils ont proposé une commémoration nationale de cet ami des nazis et soutien au régime de Vichy.

Apparemment des digues intellectuelles se sont rompues au sein d’une partie de l’élite française, qui refoule la haine raciale. C’était clair déjà dans le conflit autour de la question de la réimpression par les Editions Gallimard des pamphlets antisémites de Céline.

La maison d’édition a fait savoir qu’elle voulait rendre accessible au public l’œuvre intégrale de l’écrivain qui, jusqu’à sa mort a fait part de sa haine envers les juifs. Les textes antisémites de Céline n’ont, certes, pas de valeur littéraire et sont accessibles sans problème sur internet. Céline, lui-même, avait fait part avant sa mort, qu’il ne souhaitait pas qu’ils soient réimprimés. Mais Gallimard a convaincu sa veuve de 104 ans, de contourner l’interdiction. La maison d’édition voulait une publication reliée, de qualité, en somme l’antisémitisme dans de la dorure.

C’est cette position, qui vise à relativiser le racisme, qui laisse sans voix. A disparu dans une bonne partie de la société française, la capacité de distinction entre ce qui va et qui ne va pas, où le seuil est franchi jusqu’à banaliser voire favoriser l’antisémitisme. Ce qui est symptomatique, c’est que le scandale autour de Maurras a intéressé peu de médias. Une grande indifférence s’installe. La culture de la mémoire devient un mot étranger. La volonté de la France, d’aborder à bras-le-corps les « heures sombres de la nation », était importante ces dernières années. On le voyait dans de nombreuses références à la collaboration, dans des émissions télévisées ou des expositions. Désormais, cette volonté semble se relâcher. (Thomas Hanke, Handelsblatt)

 

Sur cette affaire de la commémoration de Maurras, des mises au point sont nécessaires, sans ambiguité. C'est ce qu'a fait Sébastien Ledoux dans sa tribune au Monde "Il est difficile d'évoquer Maurras dans le cadre de commémorations publiques". Laissons lui le dernier mot: "Les commémorations officielles pour rappeler les pages sombres de l’histoire nationale se sont multipliées depuis les années 1980. Si elles ont été acceptées, si elles ont pu faire sens collectivement, c’est à titre symbolique au nom de l’hommage rendu aux victimes, et non en souvenir de ceux qui ont participé aux crimes ou soutenu par adhésion idéologique les responsables de ces crimes. Rappelons d’ailleurs que Maurras a été condamné dès janvier 1945 à la réclusion criminelle à perpétuité et à la dégradation nationale pour son soutien actif au régime de Vichy.

 

 

 

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