Allemagne - Kevin Kühnert, étoile montante du SPD: VOULOIR L'IMPOSSIBLE

Pour Kevin Kühnert, le chef des Jeunes Socialistes au sein du SPD, "le système politique allemand est comme une machine à sous qui dysfonctionne : On peut y mettre ce qu’on veut, on reçoit de toutes façons la grande coalition comme prix de consolation"

Dans l'interview qu'il a accordée à Jakob Augstein de l'hebdomadaire Der Freitag, intitulé "Das Unmögliche wollen" (Vouloir l'impossible), Kevin Kühnert prévient: "Les partis vont encore se vanter jusqu'à l'ivresse de leur responsabilité politique nationale".  

"Il n‘ y a pas de plan B", brandissent Andrea Nahles (1) et d’autres partisans d'une grande coalition à l’attention de leurs opposants au sein du SPD. Kevin Künert, lui, ne craint ni l’incertitude, ni un Non à la grande coalition – mais il a peur des conséquences que peuvent avoir une nouvelle édition de la grande coalition pour la démocratie en Allemagne. Ce dimanche, à 9h du matin, le SPD publiera le résultat du vote des adhérents sur la grande coalition.

Voici la traduction de l'interview de Kevin Kühnert. 

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 Kevin Kühnert, 28 ans, a étudié sciences politiques et sociologie. Il a adhéré au SPD en 2005 et est devenu de 2012 à 2015 président des Jusos du Land de Berlin. A partir de 2015, il devient Vice-président fédéral des Jusos et était responsable des questions de politique fiscale, des retrairres, de la politique structurelle, de l'extrême droite, des migrations. En novembre 2017, il a été élu Président fédéral des Jusos au Congrès de Sarrebruck avec 225 voix sur 297. IL est conseiller municipal de l'arrondissement de Berlin Tempelhof-Schöneberg. Durant les discussions préparatoires pour une grande coalition en janvier 2018, il confirme sa position contre une grande coalition #NoGroKo mais pour un gouvernement minoritaire avec un modèle alternatif "coalition de coopération" (KoKo)

Ici la traduction de l'interview:

Jakob Augstein: Kevin Kühnert, Vous êtes une Star!

Kevin Kühnert: C’était la question?

Non mais c'est un constat.!

Ce n’est pas à moi de le dire. Cela n’a jamais été ma motivation. C'est frappant de voir avec quoi on devient une supposée star au SPD.

Employons alors le mot espoir?

Un parti ne doit pas se focaliser autant sur les individus.

Pas étonnant que vous dites cela. C’est plutôt un danger d’être considéré comme un espoir au SPD. Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné chez Martin Schulz ?

C’était une erreur - je m’y inclus ainsi que les Jusos - de nous être embarqués dans ce battage médiatique.

Mais c’est quelquechose de beau, l‘enthousiasme!

Oui, absolument. Mais en politique, nous devons conserver un peu de rationalité. Avec le recul, j’ai l’impression qu‘à cette époque, tout le parti était saisi par le désir, que le temps du découragement était enfin terminé, que ces années de coopération avec le parti, qui après tout est notre plus grand concurrent politique, arrivait à sa fin. Malheureusement, on en a oublié tout le programme politique qui y était lié. Il y a eu au début quelques mots qui ont fait le buzz, qui ont donné à beaucoup de gens le sentiment suivant: « Ca ressemble enfin à une une social-démocratie, qui pourrait nous intéresser ». Mais quand nous cessons d‘émettre, l’intérêt disparaît aussi vite qu’il est venu.

Vous parlez vraiment de découragement?

Après mûre réflexion, oui.

Le SPD est depuis 1998 sans interruption au gouvernement sauf pendant quatre ans. Les partis sont là pour définir des politiques, produire des lois. Le SPD l’a fait, en quoi consiste le découragement?

Le SPD est plus qu’une fabrique politique qui produit des lois. Pour beaucoup d’adhérents, ce parti est un état d’esprit, un monde de vie, dans lequel on évolue, auquel on s’identifie aussi émotionnellement. L’immense majorité d’entre nous n’est pas social-démocrate de façon technocratique –à moins que l’on s’appelle Olaf Scholz (2) ou quelqu’un d‘analogue. Et en même temps, l’appel à la soi-disant responsabilité nationale n‘est au bout du compte nulle part ailleurs plus grand que chez nous.

Avez-vous des modèles politiques ?

Absolument pas. Je ne sais pas que penser de cette idée.  Mais si vous me demandez, s’il y a une personne dont je me souviens et qui m’a impressionnée, avant même que je sois conscient politiquement, alors je vous répondrais Regine Hildebrandt (3). Quand je fais de la politique, je veux être aussi authentique que possible. Je veux essayer de rester comme je suis. Regine Hildebrandt était cela à l’état pur : une femme qui est restée elle-même dans son rôle et sa fonction politiques. Je trouve cela impressionnant.

Pourquoi les idéaux ont-ils tant de difficulté en politique? Et pourquoi nous autres journalistes avons nous tant de mal avec les visions politiques?

Nous nous sommes habitués à une politique qui se déterminé fortement sur le court-terme, avec comme objectif ce qui est faisable immédiatement. L’horizon est très étroit, les gens n’osent pas se projeter dans le futur, ni formuler en amont des visions sur 20 ans, 30 ans, voire plus, ni penser sous forme d’utopies. Qui considère encore que la tâche de la politique est de concevoir une toute autre image des rapports sociaux? Cela manque dans mon parti.

Que dites-vous du journalisme politique en Allemagne?

Le journalisme politique que j’ai vécu dans mes trois mois de mandat semble tourner fortement autour de ce système politique et de sa logique. Beaucoup de journalistes sont, dans leur mode de pensée, très proches de ce qu’il se passe dans les parlements et les institutions gouvernementales. Ils s’identifient beaucoup au monde, qui s’est créé là-bas. Parfois même, il manque la demi distance critique qui serait nécessaire, non seulement pour évaluer chacun des faits, mais pour les placer également dans un contexte.

 Avez-vous déjà pensé au fait que le parti ne vous traite pas bien maintenant?

Qu’on ne me traite pas bien?

Le secrétaire général du SPD, Lars Klingbeil, vous a offert un grille-pain pour les 25 000 nouveaux adhérents. Dans le parti, cela signifie déjà, que vous devriez obtenir absolument un bon poste. Peut-être liez-vous d’abord la protestation avec votre activité et qu’ensuite vous serez vous même intégré.

Je dois défendre le parti, entre-temps, j’ai reçu aussi un gaufrier qui vient s’ajouter à mes ustensiles de cuisine. Sérieusement: Il manque à la direction du parti une répartition judicieuse des rôles. A vrai dire, un parti qui fonctionne bien devrait être préparé à ce que les différentes personnes à la direction puissent jouer des rôles différents. On se souvient qu’il y a déjà eu des courants, de sorte que les différentes positions pouvaient être rassemblées dans une même „boutique“. Ainsi quelqu’un qui n’était pas d’accord avec une position du Comité directeur, pouvait s’exprimer en votant Non. Mais le problème est qu’avec la grande coalition, nous avons une unanimité de facto à la direction du SPD, alors que bon nombre d’adhérents ne sont pas du tout d’accord et ne trouvent aucun écho à la direction du parti.

J’ai vu les documents que le SPD a envoyé à ses membres. Il n'y avait que les arguments des partisans de la grande coalition, pas ceux des opposants. Cela m’a surpris.

Cela ne m’a pas tellement surpris. Le Comité directeur a naturellement le droit de faire valoir sa propre position. Est-ce que l’on a besoin absolument de 3 pages avec en dessous 48 signatures faites électroniquement, ça, je ne sais pas. Beaucoup qui hésitaient encore, en sont, de par par cette intervention, venus à la conclusion de ne pas être pris au sérieux. Comme si le Comité directeur ne leur accordait aucune décision souveraine, mais leur renvoyait leur responsabilité à la figure comme un coup de massue.

Maintenant, expliquez-nous pourquoi pas de grande coalition?

Notre parlement compte maintenant sept partis. C’est beaucoup. La distinction politique entre ces partis est d’autant plus importante. Si à long terme, je ne vois aucune raison de voter pour un parti, parce qu’en vérité, il n’a rien d’autres à offrir que ce que les autres offrent déjà, je ne voterai pas pour lui. Au cours des dernières années, l’impression est née que peu importe pour qui on vote, à la fin c’est Merkel la chancelière. En 2013, il y avait une majorité rouge-rouge-verte (4) au Bundestag, le résultat fut une grande coalition. En 2017, il y a une majorité pour Jamaïka, le résultat doit être à nouveau une grande coalition. Lors des élections du Land de Basse-Saxe, une coalition feu tricolore (5) avait la majorité, le résultat fut une grande coalition. Notre système politique apparaît entre-temps comme une machine à sous. On peut y mettre ce qu’on veut, il en sort la grande coalition comme prix de consolation. C’est extrêmement dangereux pour notre culture politique. En attendant, nous connaissons aussi l’accord de coalition, où certains ont affirmé dans la précipitation qu’il porte une marque social-démocrate. Mais je mets en garde face à de tels commentaires euphoriques. C’est complètement à hors sujet.

Il y a des gens qui disent que le SPD a atteint beaucoup de choses dans les gouvernements précédents – la retraite à 63 ans, le salaire minimum, l’allocation parentale Plus, les quotas féminins. Il y a aussi dans le nouveau traité de coalition vraiment des projets sociaux-démocrates.

La description est tout à fait correcte. Mais rappelez-vous à l’automne 2013, à la fin des dernières négociations de coalition, il y avait aussi un vote des membres du SPD. Je me souviens encore: A l’époque, on parlait aussi de la marque social-démocrate et du vote des adhérents qui avait mis tant de pression sur l’Union (6) qu'elle devait faire des concessions. Puis ce furent quatre années de gouvernement, au cours desquelles le SPD a pu atteindre beaucoup de ses objectifs. Mais qu’est-ce qui est sorti des élections? 20,5%. Je ne pense pas que nous étions trop stupides, pour communiquer nos succès – et je ne le crois pas, car il faudrait entendre par là, que les gens étaient trop stupides pour comprendre quelle politique bénéfique nous leur avons apportée.  Sans ironie: je crois plutôt que tout cela était trop peu, pour ceux qui revendiquaient vouloir voter SPD. L‘activité politique ne s'occupe pas toujours dans la vie quotidienne que de politique mondiale, de paix mondiale ou des grandes questions de redistribution. Il s’agit également de l’allocation parentale et de la retraite à 63 ans, et je défendrais chacune des mesures citées ici. Mais tout cela n‘est apparemment pas suffisant, pour être élu à la fin.

On peut lire dans Der Spiegel : « Le monde est pertubé, en bien ou en mal. Trump, le Brexit, la Syrie, la Russie, les plans de Macron pour l‘Europe, des défis se posent aussi à l'Allemagne » Kevin Kühnert, mettez-vous le monde en danger?

Cette question atteint enfin le summum, comme je l’attendais depuis des semaines. Au début, on m’a demandé ce que c’était que d’avoir le destin du SPD entre ses mains, puis ce fut le destin de la chancelière. Puis celui de l’Europe. Maintenant celui du monde entier. Cela ne va t-­­il pas trop loin? Nous faisons de la politique. Je ne suis pas devenu membre d’un parti pour m’occuper de la conception du site web de ma section locale, mais parce que je n’aime pas le monde tel que je l’ai trouvé et que je veux le changer. Mes nuits blanches ne tournent pas autour de la question, comment je peux maintenir Angela Merkel au pouvoir.

Blague à part – les gens disent qu’il se passe beaucoup de choses, que l’Allemagne est un acteur international majeur et a besoin d’un gouvernement stable et que la grande coalition est le seul gouvernement stable, qui soit réaliste en ce moment.

Blague à part aussi. Je n’ai pas l’impression que nous avions jusque là  une coalition qui aime particulièrement prendre des décisions et qui aurait pris une position décisive sur les questions essentielles de notre temps, que cela soit dans le domaine international des questions de guerre et de paix ou dans l’avenir des systèmes sociaux en République fédérale ou qu’il s’agisse d’une idée commune, à savoir la direction que doit prendre l’Europe ou pas. Ceux qui insistent maintenant pour que ce gouvernement continue simplement, afin qu’un autre gouvernement prenne la relève, rejettent le fait qu’il y avait un grand malaise dans le pays au cours des mois qui ont précédé les élections.

Et que se passe t-il, si vous avez tort?

Il est toujours possible de se tromper. Nous parlons après tout de l’avenir. Mais j’ai longuement réfléchi à cela, j’ai suivi de près le développement de la grande coalition, et excusez-moi, j’ai pris conscience du fait que les questions politiques, en dehors des affaires courantes, n’étaient pas tranchées, mais différées. Il n‘ y a aucune raison apparente pour laquelle une nouvelle grande coalition devrait rompre avec ce principe de ne rien faire, ce qui atteindra alors ses limites lors d’élections. Nous avons maintenant les premiers sondages, l’Union et le SPD atteignent ensemble 47%. Ce n’est plus d’une grande coalition, dont nous parlons. Ce qui me préoccupe, c'est que les partis vont encore se vanter jusqu'à l'ivresse de leur responsabilité politique nationale, qu’ils tournent encore en rond dans cette coalition – mais à la fin nous nous réveillerons dans un paysage politique avec sept, huit partis qui sont tous en dessous de 20%, où les formations de gouvernement seront beaucoup plus difficiles que ce que nous avons vécu ces derniers mois.

Mais s’il y a de nouvelles élections, l’AfD (7) creusera véritablement son sillon.

L’AfD n’est pas une catastrophe naturelle! Nous avons déjà perdu si nous croyons que la montée de l‘AfD est irrésistible. Nous devons puiser les forces nécessaires, pour ramener les gens dans l’espace démocratique. J’ai commencé ma campagne anti grande coalition volontairement en Saxe, à Pirna, la circonscription de Frauke Petry (8). L’AfD y a fait près de 40%, le SPD 7%. Le dénominateur commun de toutes les discussions, ce n’était pas les réfugiés. Cétait l’expérience vécue par les gens, que l’Etat s’est toujours de plus en plus éloigné de leur vie, de leur environnement. La politique est devenue pour ces gens quelquechose de très loin. Berlin se préoccupe de tout et de chacun, de l’Europe et du monde, mais pas de savoir si le bus fonctionne le week-end, si le train fonctionnera encore dans les zones rurales, s’il ne peut plus être refinancé par les recettes des tickets, si le bureau de poste est préservé dans le village, si le dernier club de jeunes ne doit pas fermer.

 Comment devrait être pour vous une nouvelle politique social-démocrate de gauche ?

Le SPD a toujours réussi, quand il a rassemblé les questions de justice sociale et de progrès dans une campagne. Je peux vous citer les domaines politiques dans lesquels le parti a échoué dans sa mission. Les retraites – Nous savons tous depuis des années qu’il n’est pas sûr du tout que notre système fonctionne dans l’avenir. Mais le SPD est depuis des années dans une coalition qui n’apporte aucune réponse à ce sujet. La numérisation – surveillance sur le lieu de travail, l’enregistrement du temps de travail, l’accessibilité permanente: Pourquoi seuls les employeurs bénéficient de la numérisation ? Où sont les avantages pour les salarié.e.s. IG Metall a lors des dernières négocations tarifaires lancé un débat sur le fait que les gens, dans un nouvel environnement de travail, aient la maîtrise de leur temps de travail, que la flexibilisation ne soit pas toujours une exigence des salariés mais aussi de l’autre partie. Pourquoi le SPD n’a pas mené ce débat? L’écologie – Ces dernières semaines, j’ai rencontré tellement de jeunes qui se considéraient plutôt comme apolitiques, mais qui voulaient savoir si nous leur laisserions un environnement intact. Que faisons-nous? Nous fixons des objectifs climatiques pour dans 15, 20 ans – Et si nous ne pouvons pas les tenir, nous les repoussons dans le temps. Et puis bien sûr la justice sociale. Je ne comprends pas du tout pourquoi mon parti refuse depuis des années, de mener un débat sur les rapports de répartition dans la société. Il y a 45 personnes riches dans la société qui possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population. Je n’ai pas besoin d’un concept fiscal pour en arriver à la conclusion que cela ne va pas. Ceci n’est tout simplement pas acceptable pour un parti politique qui prétend être de gauche et respecter les normes de justice sociale. Si nous ne répondons pas à une telle situation, concernant l’impôt sur la fortune, l’impôt sur les succession etc.., alors nous pouvons plier bagage. 

 

(1) Présidente du groupe SPD au Bundestag et future Présidente du SPD]

(2) Actuel maire de Hambourg, président du SPD par intérim, pressenti comme ministre des finances de la potentielle grande coalition 

(3)  Femme politique est-allemande, elle est ministre du Travail et des Affaires sociales SPD entre 1989 et 1990, au sein du dernier gouvernement est-allemand avant la réunification allemande.

(4) SPD-Linke-Grünen

(5) Rouge-Jaune-Verte ou SPD-FDP-Grünen

(6) CDU/CSU 

(7) Alternative für Deutschland ou Alternative pour l'Allemagne, parti d'extrême droite

(8)  De 2015 à 2017 porte-parole de l'AfD mais, prônant une ligne plus modérée, elle quitte le parti après les élections fédérales de 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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