Ukraine - Ah là là ! ces bandits !

Le Président ukrainien déchu, Victor Yanoukovitch, dans la conférence de presse qu’il a tenue en Russie, indique qu’il n’a pas été renversé, qu’il a quitté l’Ukraine par peur pour sa vie, tout en affirmant que le pouvoir avait été pris par des bandits.

Le Président ukrainien déchu, Victor Yanoukovitch, dans la conférence de presse qu’il a tenue en Russie, indique qu’il n’a pas été renversé, qu’il a quitté l’Ukraine par peur pour sa vie, tout en affirmant que le pouvoir avait été pris par des bandits. Ah  là là ! ces bandits ! Reste à savoir qui est le bandit, quand on sait que Yanoukovitch himself a la responsabilité d’une centaine de morts parmi les manifestants. 

Sans la médiation de l'Union Européenne par la voix des représentants du Triangle de Weimar – France-Pologne-Allemagne – à qui il faut rendre hommage aujourd'hui, on aurait assisté à une répression sans précédent et les Ukrainiens n'auraient sans doute pas vécu, si vite, la transition démocratique.

Comme souvent après un mouvement insurrectionnel et la chute du tyran, ce sont des personnes, pour la plupart qui n'ont pratiquement jamais été au pouvoir, qui se retrouvent aux responsabilités suprêmes. D'ailleurs, comment l'auraient-elles pu ? C'est le cas de l'Ukraine – à quelques exception près – pays que Yanoukovitch a placé au bord de la banqueroute par une évasion fiscale de 75 milliards d'Euros, banqueroute à laquelle les nouveaux dirigeants doivent faire face.

Aussi, l'Union Européenne, les Etats-Unis, le FMI ainsi que la Russie doivent prendre leur responsabilité, pour que l'Ukraine s'en sorte économiquement, afin qu'elle ne tombe pas dans les bras de l'extrême droite antisémite et raciste, représentée par le parti Swoboda, composante minoritaire du mouvement de protestation et du nouveau gouvernement. Ceux qui disent que le mouvement de la Place Maïdan est un mouvement fasciste, sont tombés dans la propagande poutinienne. Jean-Luc Mélenchon, qui a toujours le mot « révolution » à la bouche, ose dire sur la page de son blog  De Nantes à Florange, le temps des dégoûts, « Ukraine, cette fois-ci, c'est un putsch », sans doute parce que la révolution ukrainienne n'est pas dans la pureté révolutionnaire dont il rêve tant. En parlant de putsch et en déclarant qu' « il s'agit de valider un coup de force dont l'unique contenu est l'hostilité à la Russie », il se place de fait, en soutien au Président ukrainien déchu et au Président russe. Jean-Luc Mélenchon vient de faire un véritable coming out ! Quel mépris pour le mouvement des peuples ! Quand les masques tombent...

Nous savons que tout mouvement à caractère révolutionnaire vit de ses contradictions, nous savons tous que les Président et Premier ministre par interim ukrainiens n'ont rien à voir avec le parti swoboda. Ce ne sont ni des putschistes, ni des bandits, ils ont été portés au pouvoir par un mouvement populaire. Ils ont raison de vouloir l'extradition de Yanoukovitch et sa comparution devant la CPI, car enfin, ce mouvement de la Place Maïdan avait pour objectif de faire dégager l'oligarche Viktor Yanoukovitch qui a mis le pays à genoux socialement et économiquement. C'est dans le cadre de la lutte contre la corruption que les participants au mouvement se sont tournés vers l'Union Européenne. Il ne s'agit donc pas d'un conflit entre l'Ukraine et la Russie au départ.

Seulement Poutine ne souhaite pas qu'un tel mouvement de contestation puisse arriver en Russie. Par ailleurs, la nouvelle situation ukrainienne risque de remettre en question le grand projet d'Eurasie de Poutine, regroupant un certain nombre de pays de l'Ex Union soviétique, y compris l'Ukraine qui devait en devenir l'un des piliers. Le nouveau gouvernement ukrainien n'arrête pas de donner des signes d'ouverture à la Russie, mais Poutine a décidé de punir l'Ukraine. D'où les provocations et intimidations vis à vis de la jeune démocratie ukrainienne : Poutine fait déployer des forces armées à la frontière ukrainienne, voter le sénat russe en faveur du recours aux forces armées en Ukraine, ce qui donne au Maitre du Kremlin les mains libres pour intervenir. Aussi vise t -il l'intégrité territoriale de l'Ukraine, en jouant avec le sort de la Crimée, avançant au 30 mars le référendum devant donner davantage d'autonomie à la Crimée. Hier soir, le commandant en chef de la marine ukrainienne annoncait prêter allégeance aux pro-russes de Crimée. L'Ukraine perdait le contrôle de la Crimée où des milliers de soldats non identifiés, parmi lesquels figurent les berkouts qui ne sont autre que les forces anti-émeutes de l'ancien régime qui ont causé des centaines de morts, bloquent les militaires ukrainiens dans leur caserne. Ce matin, la Crimée semble sous occupation russe. Sebastopol comprend la base russe vers la Méditeranée, vers la Syrie. Poutine ne veut pas y renoncer. Mais la Crimée, c'est aussi 12% de Tatares qui en 1941 ont vécu la déportation sous Staline et non aucune envie de se retrouver sous domination russe.

Vladimir Poutine crée ainsi une tension extrêmement vive dans la région et en Europe.

Il joue également sur la situation des Russophones ukrainiens dans la partie orientale de l'Ukraine. En effet, la décision malheureuse prise par le nouveau gouvernement ukrainien, sans doute poussé par les nationalistes, de considérer l'ukrainien comme langue officielle du pays, a mis en ébullition la partie orientale de l'Ukraine, elle, russophone. Si elle ne se retrouve ni dans Poutine, ni dans les nouveaux dirigeants ukrainiens et ressent de fait une situation de vide, dans le même temps, elle considère d'une part la Russie comme symbôle de stabilité, ce sur quoi Poutine surfe, et d'autre part l'occident comme l'ennemi à qui, à l'époque, Mikhaïl Gorbatchev aurait sacrifié la grandeur de l'Union soviétique.

Justement parlons de Mikhaïl Sergueïevitch : il n' y a personne d'autre que Bernard Guetta pour décrire, comme il le fait dans son dernier livre « intime conviction » le grand chantier que Gorbatchev a tenté de mettre en place avec la Perestroïka, en insistant sur le fait que Mikhaïl Gorbatchev n' a pas eu le soutien nécessaire de l'Occident pour le réaliser. Pour avoir passé du temps dans l'URSS de Gorbatchev, dans le cadre d'aller-retour Berlin – Moscou avant, pendant et après la chute du mur, je confirme !

En effet, c'était la génération des « soixantards », c'est à dire celle qui était la jeune génération de l'époque du dégel, celle du XXè Congrès du parti communiste de l'Union soviétique de 1956 qui a provoqué  les espoirs les plus fous de démocratisation du système, qui, avec l'arrivée de Gorbatchev au pouvoir s'est retrouvée aux manettes du pays. Très vite après sa nomination en tant que secrétaire général du Parti, Gorbatchev a lancé l'idée de Maison commune européenne qui a toujours été l'un de ses principaux objectifs .

Mais l'Europe qui faisait ses premiers pas n'a pas été à la hauteur des enjeux. Et pour cause : elle était complètement dépendante de la diplomatie américaine, le Président des Etats-Unis était Ronald Reagan, la Première ministre britannique était Margaret Thatcher et le Chancelier allemand était Helmut Kohl. Bref, les néo-conservateurs dirigeaient le monde. Seule la France échappait à ce courant. Ces trois leaders du monde pensaient que Gorbatchev faisait une tentative de charme pour faire désarmer l'Occident. Aucun n'a voulu croire que Gorbatchev était entrain de faire sortir l'URSS du soviétisme, du communisme bureaucratique, car pour eux on ne pouvait en sortir. Ils ont emmagasiné toutes les concessions politiques qu'il pouvait faire, sans rien lui donner en retour, à part des mots, mais exigeaient de lui toujours plus qu'il ne faisait déjà.

Face aux conservateurs du parti communiste soviétique unis contre les réformes gorbatchéviennes, de sorte que le seul résultat des réformes économiques était l'aggravation des pénuries, ce que la population constatait, Mikhaïl Gorbatchev subissait l'isolement et le parti communiste se fracturait. Ce fut le coup d'Etat des conservateurs et son échec immédiat. . ,.

Et de citer Bernard Guetta : « Quatre mois plus tard, Boris Eltsine, président de la Fédération de Russie, dissout l'URSS à l'issue d'une nuit de beuveries avec les patrons de l'Ukraine et de la Biélorussie. Un empire séculaire disparaît d'un coup, sans que rien d'autre n'existe pour se substituer à lui. Les soixantards sont chassés du Kremlin dont le nouveau tsar expulse Gorbatchev avec une brutalité de boyard ».

On connait la suite : programmes de privations massives applaudis par les Etats-Unis, une inflation telle que les retraités sont jetés à la rue, explosion du chômage. Le manque d'Europe fait que la Russie de Eltsine se jette dans les bras des Etats-Unis.

Mais ensuite, les Russes élisent ensuite comme Président Vladimir Poutine, un ancien espion du KGB. Le grand amour avec les USA alors se termine, sans que les Européens en bénéficient. Poutine se dirige vers une voie russe avec les valeurs de l'orthodoxie, tout en ayant comme objectif la réalisation de son grand projet d'Eurasie.

Il était important de rappeler cette période qui va de la Perestroïka à aujourd'hui via l'effondrement de l'Union soviétique, afin d'aider à comprendre ce qui se passe aujourd'hui et de faire le constat que l'Europe n'a pas été à la hauteur des enjeux de l'époque gorbatchévienne, qu'elle a laissé la Russie de Eltsine aux mains des Etats-Unis et qu'elle a ignoré voire rejeté la Russie de Poutine. Pendant ce temps, des peuples frappent à la porte de l'Union européenne, notamment l'Ukraine, qu'elle considère comme rempart à la corruption et comme ouverture sur le monde.

Aujourd'hui, la situation est urgente. Le torchon brûle en Europe. Un conflit est possible entre l'Union européenne et la Russie autour de l'Ukraine. La Pologne, qui fait partie de l'Union Européenne, se sent menacée par la Russie et a demandé une réunion de l'OTAN. La même Pologne, parce qu'elle avait besoin dans les années 90 d'être protégée par peur de la Russie, avait répondu OUI aux Etats-Unis qui lui avaient proposé l'adhésion à l'OTAN et ce, en raison du manque de défense européenne.

Il est urgent que l'Europe fédérale prenne forme et existe politiquement. Et comme l'a dit Joschka Fischer à Berlin jeudi dernier : « Face à un Vladimir Poutine qui veut que la Russie redevienne une puissance mondiale, l'Europe, elle défend des valeurs essentielles qui font son attrait. Ce n'est pas qu'un grand marché. Elle doit aussi être une puissance politique ».

 

 

 

 

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