La stratégie gagnante des écolos allemands, les Grünen

Les écolos allemands fêteront leur 40e anniversaire en 2020. Depuis 18 mois, ils ont le vent en poupe et on ne voit pas la fin. Il est devenu naturel que les Grünen puissent diriger le pays. Leur objectif est de sortir de leur milieu traditionnel, de s’ouvrir à d’autres catégories et de préparer l’Allemagne pour l’époque après celle des grands partis.

Les écolos allemands fêteront leur 40e anniversaire en 2020. Dans les années 80 le FDP, parti libéral ainsi que les deux grands partis, la CDU/CSU et le SPD étaient effrayés par l’arrivée des Grünen au Bundestag qui allaient casser tous les codes rigides de l’Allemagne fédérale de l’époque. Aujourd’hui, il est devenu naturel que les écolos allemands puissent diriger le pays. Depuis 18 mois, ils ont le vent en poupe et on ne voit pas la fin. Leur objectif est de sortir de leur milieu traditionnel, de s’ouvrir à d’autres catégories et de préparer l’Allemagne pour l’époque après celle des grands partis.

Pour son 40e anniversaire l’ancien « mouvement anti-parti » se dotera d’un nouveau programme fondamental qui sera l’identité du parti. La direction du parti ne veut pas que les Grünen soient compris comme un parti classique, mais un parti citoyen. Les Grünen puisent leurs racines dans de nombreux mouvements sociaux : antinucléaires, féministes, de paix. Ils sont devenus un parti qui justement ne rompt pas avec ses racines et en même temps s’ouvre au-delà de son environnement habituel. Pour le  co-président des Grünen Robert Habeck, la radicalité est la condition du consensus : Il y a 40 ans, tous se moquaient des Grünen parce qu’ils étaient contre le nucléaire, aujourd’hui il existe un consensus pour la sortie du nucléaire. Ils voulaient décarboniser radicalement l’alimentation en énergie, aujourd’hui il y a consensus sur la sortie du charbon. La demande des Grünen de mettre fin au moteur à combustion fossile a été condamnée pendant la campagne électorale de 2017 parce que trop radicale. Aujourd’hui même Volkswagen y travaille. C’est seulement en prenant les problèmes à la racine de façon radicale que des consensus peuvent émerger. 

Voici la traduction de la tribune de Robert Habeck, co-président des Grünen, présentée fin mars à la veille de la présentation aux militants des Grünen de l'état d'avancement des travaux pour le programme fondamental du parti. 

"S’OUVRIR C'EST CE QUI FAIT LA FORCE, par Robert Habeck

Donner une orientation et être efficace pour l’époque après celle des grands partis.

D’une certaine façon, durant ces jours où nous avons tant discuté et parcouru les dernières lignes, j’ai toujours une image à l’esprit : la grand-mère catholique qui n’a jamais participé à une manifestation de sa vie marche à côté d’une jeune féministe aux cheveux colorés, le vieux syndicaliste d’IG Metall aux côtés de l’écrivaine, le raver aux côtés de la jeune maman en blazer. Ils ne se sont probablement encore jamais vus, ils mènent des vies complètement différentes. Ce sont tous des individualités. On pourrait penser qu’ils n’ont pas grand-chose en commun. Et pourtant, le lieu, le moment où ils se rencontrent, montre qu’il en est tout autre.

A partir des milieux les plus différents, forger des alliances

Cette image date de l’an dernier. C’était une des grandes manifestations où les gens sont descendus dans la rue pour défendre ce qui les unit, à savoir les valeurs communes de protection de la liberté et de la dignité de chacun dans une société ouverte, donc, ce qui est mis en cause par les forces illibérales en Allemagne et en Europe. C’était un moment politique clé qui a montré quelle force se dégage quand nous recherchons ce qui rassemble, pas en allant jusque dans les moindres détails, mais sous la forme d’objectifs communs et sur la base d’un terrain d’entente. Et que se passe-t-il quand des personnes provenant des milieux les plus différents forgent des alliances ?

Naturellement, c’est plus facile à écrire que cela est. On assiste à la dissolution de milieux autrefois solides, nos vies, nos projets de vie, nos parcours de vie, deviennent toujours plus différents. Il est de plus en plus difficile de définir ce qu’est le travail, ce qu’est la famille, où on se sent en sécurité, sans oublier que l’on est affecté à une classe et à un milieu défini.

Trouver un terrain d’entente

Les grandes institutions traditionnelles ont de plus en plus de difficultés à stabiliser cette tension car elles n’ont pas été faites pour ça. Les syndicats ont toujours été rouges. Aujourd’hui on entend que de plus en plus de syndicats se tournent vers le vert ou ailleurs. Les organisations patronales ont toujours été proches de l’Union [CDU/CSU] ou avaient des affinités avec les [libéraux] du FDP. Mais aujourd’hui beaucoup d’entreprises sont plus loin que la politique : plus européennes, plus mondiales, plus écologistes. Les institutions publiques et parapubliques telles que les compagnies d’assurance, les établissements d’enseignements, les coopératives de logement et les églises, doivent également s’acquitter de tâches nouvelles parfois contradictoires. Et cela s’applique tout à la fois pour l’Etat lui-même. Centralisme, hiérarchie, Masterplan, ne fonctionnent plus.

Mais même dans une telle société, il doit être possible de trouver un terrain d’entente au-delà d’une  journée, d’heures de manifestations. Cette tâche doit être assumée par les partis.

Certains tentent d’y faire face, en voulant faire revivre l’ancien. Tout d’abord, la tentative est orientée vers l’intérieur, vise à stabiliser l’environnement établi et donc à s’isoler de l’extérieur, dans l’espoir pour eux de pouvoir retrouver leur influence. Il s’agit de la tentative de rétablir les coalitions classiques de l’ancienne république, qui se fondent sur l’hypothèse d’intérêts représentatifs ou matériels semblables provenant au moins des mêmes milieux. Mais il existe un grand danger de perdre de vue la réalité de la société.

Prendre des risques

Par conséquent, je pense que nous devons développer de nouvelles idées politiques et bâtir des ponts, afin de déployer la cohésion sociale, de créer une capacité d’action démocratique et une majorité politique. C’est dans cet esprit que nous travaillons à notre programme fondamental.

Les choses qui se sont bien passées lorsque j’étais ministre [du Land] du Schleswig Holstein sont celles où les responsables politiques ont cherché le débat en partant de l’objectif. Le Land situé entre les mers [Mer Baltique et Mer du Nord] produit beaucoup d’électricité éolienne, mais a longtemps négligé l’extension du réseau électrique. C’est compréhensible car personne ne trouve les lignes électriques bonnes. Mais sans elles, il n’est pas possible de parvenir à une alimentation électrique sans nucléaire ni charbon. Nous avons donc convoqué une convention citoyenne avec un objectif clair : l’électricité doit aller de A à B, pas n’importe quand, mais rapidement. Nous avons raccourci la participation formelle en fusionnant la procédure d’aménagement du territoire et la procédure d’approbation de grands projets publics, créé des possibilités informelles d’influencer directement les projets. Les gymnases étaient pleins, et en effet pleins de gens indignés. Un dialogue s’est établi. Nous avons pris des risques. Une ambiance très différence est née, puis de nouvelles idées constructives. La ligne a été approuvée en un temps record et est en construction. Il n’y a pratiquement eu aucune plainte, les associations de protection de la nature ont contribué à ce résultat.

La clé du succès n’est pas le plus petit dénominateur commun

Au sein de la commission d’évaluation des recherches relatives au stockage des déchets radioactifs, nous sommes parvenus pour les différents acteurs de toute la République à mettre fin au soupçon de tutelle centralisée, en préconisant des forums citoyens composés de jurés tirés au sort qui accompagnent les décisions. Là où de véritables progrès ont été obtenus sur des thèmes très controversés et concurrentiels – comme le conflit entre protection de la nature et agriculture, agriculture et bien-être animal, pêche et protection de la vie sous-marine, protection du littoral et parcs nationaux, politique énergétique et protection des riverains et de la nature, exploitation forestière et régénération de marais – ils l’ont été grâce à des tables rondes, à la participation d’associations, grâce à la souplesse nécessaire pour emprunter de nouvelles voies ; toujours avec un objectif clair.

Personne ne peut dire que les militants antinucléaires de Gorsleben et les manager de Vattenfall viennent du même milieu, ni même les pêcheurs de crevettes et les défenseurs de l’environnement ou les associations pour le bien-être animal et les organisations d’agriculteurs. Ce sont précisément les points de vue, les différentes expériences, l’expertise qui ont joué le rôle de catalyseur. Des alliances ont émergé. La clé du succès n’est pas le plus petit dénominateur commun, mais l’apparition de quelque chose de nouveau qui a conduit à une décision politique meilleure et plus rapide. Ainsi, la politique est devenue efficace et crédible.

Penser en termes d’objectifs

Ces expériences sont une incitation à accepter pleinement la réalité de la société et à en tirer le meilleur parti. Et c’est ce que nous voulons en tant que parti de coalition : faciliter la participation, intégrer et générer la créativité de la société, penser en termes d’objectif et non d’égalité d’intérêts.

Au niveau parti politique, nous avons prouvé ces dernières années que nous pouvions poursuivre les mêmes objectifs dans des coalitions différentes. Ces dernières années, les Grünen ont gouverné dans les Länder dans huit configurations différentes, le SPD [Parti social-démocrate] dans six, la CDU [Union chrétienne-démocrate, le parti d’Angela Merkel] dans cinq, le FDP [Parti libéral] dans trois, die Linke [Gauche radicale] dans deux. Aucun autre parti n’a autant besoin de coordination et de concertation que le nôtre. C’était et ce n’est pas toujours facile. Ceci nécessite compromis et patience. Mais cela réussi, car des expériences difficiles et des configurations difficiles ont fait naître quelque chose de nouveau.

Notre responsabilité à l’échelon de la société toute entière fait que notre vision s’est élargie au-delà de notre milieu traditionnel également à travers les nombreux nouveaux membres. Ils remettent en question nos habitudes et permettent de nous ouvrir sans cesse.

Et ces interrogations sur les habitudes et les pratiques politiques, nous voulons les proposer au niveau de la société. Il s’agit de donner une orientation, d’être efficace pour l’époque après celle des grands partis. S’ouvrir c’est ce qui fait la force."

Voici les deux derniers sondages d'Infratest Dimap:

- pour les élections européennes:

CDU/CSU: 29%

SPD: 19%

GRUENEN: 19%

LINKE: 7%

AFD: 10%

FDP: 7%

DIVERS: 9% 

- S'il y avait des élections législatives:

CDU/CSU: 28%

SPD: 17%

GRUENEN: 19%

LINKE: 9%

AFD: 13%

FDP: 9%

DIVERS: 5%

 

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