La Russie, l'Ukraine et nous

Nous voulons tous une Russie démocratique comme partenaire de l'Union Européenne. Cependant la direction politique actuelle du pays s'éloigne de l'Europe. Une contribution de Rebecca Harms et Ralf Fücks publiée sur le site de la Heinrich Böll Stiftung, la fondation des Verts allemand, dont voici ici la traduction.

Le Président Poutine est allé chercher l'autorisation du Conseil de la Fédération de Russie pour une intervention militaire en Ukraine "jusqu'à ce que la situation sociale et politique soit normalisée." Ce mandat est comme une déclaration de guerre à l'Ukraine. Cela va bien au-delà de la garantie des intérêts russes en Crimée. La crainte d'une invasion russe en Ukraine orientale est réelle. Poutine se réserve toutes les options. La raison qui consiste à dire qu'il s'agit de la protection de soldats, de citoyens et de compatriotes russes, est une horreur auto-fabriquée. L'expression "aide fraternelle" rappelle à beaucoup de nos amis d'Europe centrale et orientale les temps passés de la politique d'hégémonie impériale.

En fait partie un véritable pilonnage de propagande autour d'un soi-disant "putsch fasciste" en Ukraine devant légitimer l'intervention.

L'Ukraine a renoncé, avec le Traité de Budapest de 1994, à la possession d'armes nucléaires, en s'appuyant sur des garanties internationales pour l'intégrité territoriale du pays. Sous les auspices de l'Organisation des Nations Unies, les Etats-Unis et a Russie se sont portés garants de ses frontières et de sa sécurité. Au regard de l'expérience ukrainienne, on ne trouvera guère de nation prête dans l'avenir à désarmer unilatéralement, en se fondant sur les garanties des grandes puissances.

L'action de la Russie déstabilise le cadre de paix européen qui repose sur le renoncement à la violence. Il s'agit d'une violation de la Charte des Nations Unies par un membre du Conseil de sécurité. Le droit international est remplacé par la loi du plus fort. La non-ingérence dans les affaires intérieures d'un pays, que la Russie aime tant réclamer, se révèle être un argument purement tactique. Elle ne s'applique que s'il s'agit d'alliés comme dans le cas de la Syrie. La doctrine Brejnev de «souveraineté limitée» a été réactivée pour l'Ukraine: Moscou se réserve le droit d'intervenir contre des phénomènes indésirables dans des pays proches, en employant toutes les formes de pression politique, économique et militaire.

Le Président Poutine accuse l'Ukraine de nationalisme agressif, alors qu'à la Douma et dans les médias patriotiques, la rhétorique de la Grande Russie est cultivée. Pour les cercles nationalistes en Russie, l'Ukraine est une construction artificielle. Le but de Poutine est d'unir tous les Russes dans un Etat. Il s'agit d'un remake du tristement célèbre ethnonationalisme, qui, dans une spirale de guerres et d'expulsions, a déchiré l'Europe. Défendre l'unité de l'Ukraine signifie aussi défendre l'idée de démocraties multi-ethniques. L' "Euromaidan" à Kiev a été un pas important dans cette direction: il a réuni les différents groupes ethniques du pays - Ukrainiens, Russes, Tatars, Juifs - dans un mouvement commun.

L'émergence d'une nation politique à travers toutes les différences ethniques et culturelles présuppose de garder à l'esprit les minorités, y compris dans la politique linguistique. C'est bien que la décision irréfléchie du Parlement ukrainien dans cette affaire a été gelée par le Président par intérim. Le processus de réconciliation interne menace d'être rejeté maintenant de manière décisive avec l'intervention russe. L'organisation russe de défense des droits humains «Memorial» a décrit l'agression armée contre Ukraine comme un crime contre les deux peuples, précisément parce qu'elle risque de monter les Russes et les Ukrainiens les uns contre les autres.

La réponse de la communauté internationale à ce retour aux temps anciens doit être claire et précise. Claire dans la désignation des événements et précise dans la réponse. Cela est particulièrement vrai pour l'Union européenne. Il ne s'agit pas seulement de défendre l'éveil démocratique en Ukraine, il s'agit des idéaux d'une Europe libre.

Le Gouvernement fédéral (allemand) et l'Union européenne doivent s'opposer par tous les moyens pacifiques à cette agression. Il faut un message commun rapide et clair à l'attention du Président Poutine, qui consiste à dire que la poursuite de la politique de la force contre l'Ukraine aura un prix politique et économique élevé. Tous les canaux diplomatiques doivent être utilisés pour parvenir à une desescalade du conflit. Une bonne persuasion seulement n'aidera pas. Si l'UE devait signaler qu'elle s'accomode à la fin sans rien faire de l'intervention en Ukraine, elle ne ferait qu'encourager les faucons du Kremlin vers des aventures militaires.

Il existe dans de nombreux commentaires sur les événements à l'est du continent une attitude fataliste qui est de dire: Poutine peut faire ce qu'il veut, l'Occident, impuissant, peut, au mieux, ravaler sa colère. Cela suppose qu'il n'existe que l'alternative entre rodomontades militaires ou appels impuissants aux deux parties, mais s'il vous plaît, il faut s'abstenir de toute provocation. Personne ne veut, personne ne fait appel à des gestes militaires menaçants envers la Russie. Mais entre l'OTAN et ne rien faire, il y a un large éventail de possibilités d'actions économique et politique.

Contrairement aux idées répandues, la Russie est beaucoup plus dépendante de l'Europe que l'inverse. La moitié du commerce extérieur russe se fait avec l'UE. 75 pour cent des investissements étrangers viennent d'ici. En particulier, pour ce qui est de la modernisation de son économie, la Russie est dépendante de la technologie et du know-how de l'occident. La fuite des capitaux de la Russie est endémique, une grande partie des actifs des dix mille plus grandes fortunes se trouve en Europe. Pour Gazprom, l'UE est le domaine d'activité principal. Le Groupe travaille de façon intensive à des participations dans l'économie énergétique occidentale. Tout ce ci conduit à agir, pour démontrer à l'élite du pouvoir russe qu'elle se nuit à elle-même, si elle emprunte le chemin de la confrontation. Déjà l'arrêt des exportations pour des technologies importantes au plan militaire, un moratoire sur le projet de gazoduc South Stream, le gel de comptes et les interdictions d'entrée pour les membres de la nomenklatura auront un effet. Si la Russie veut poursuivre sa coopération économique et politique avec l'UE, elle doit mettre fin à l'intervention militaire contre l'Ukraine et poursuivre sur la voie du dialogue. Nous souhaitons tous une Russie démocratique en tant que partenaire de l'Union européenne. C'est la direction politique actuelle du pays, qui s'éloigne de l'Europe.

Le respect de soi de l'Europe se manifeste désormais vis à vis de l'Ukraine: dans la solidarité avec tous les citoyen-ne-s qui ont précisément fait un pas courageux vers la démocratie et l'Europe.


Rebecca Harms est tête de liste des Verts allemands pour les élections européennes

Ralf Fücks est membre de la direction de la Heinrich Böll Stiftung

 

Cet article a été également publié le 6 mars dans le quotidien allemand der Tagesspiegel

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