Die Linke, au pouvoir en Thuringe, change le paysage politique allemand

Et bien voilà, c'est fait, depuis le 5 décembre 2014, pour la première fois die Linke, le parti de la gauche radicale allemande, dirige un Land en coalition avec les Sociaux Démocrates du SPD et les écologistes des Grünen. Bodo Ramelow devient donc le Premier Ministre-Président issu de die Linke, d'un des 16 Länder allemands.

Cette belle aventure a commencé en septembre 2013, lorsque die Linke avec 28,2% est arrivée derrière la CDU d'Angela Merkel (33,5%). D'abord la direction du SPD a décidé de mettre fin à l'isolement du parti de la gauche radicale, là où il est à même de diriger un Land, ouvrant ainsi la possibilité d'innover à l'échelon des Länder et de construire une alternative de gouvernement. Les Grünen ont décidé aussi de prendre une part importante à ce changement en lui donnant une forte marque écologiste. Mais c'est surtout la personnalité de Bodo Ramelow avec son parti et la culture politique dont il fait preuve qui a permis cet événement historique.

Bodo Ramelow est le symbole même de la réunification allemande. Né en 1956, il grandit dans une famille protestante modeste dans le Land de la Hesse près de Marbourg. Après une formation commerciale dans un lycée professionnel, il obtient un poste de vendeur dans les magasins Karstadt. Membre du syndicat du commerce, de la banque et des assurances (HBV), il en devient le secrétaire pour le Hand de la Hesse. Comme la grande centrale syndicale allemande, la DGB, envoyait des responsables syndicaux à l'Est après la chute du mur, pour doter les salariés des nouveaux Länder de véritables structures syndicales, c'est ainsi que Bodo Ramelow est arrivé en 1990 en Thuringe où il est élu Président du syndicat HBV au niveau du Land. Il rejoint en 1994 le Parti du Socialisme Démocratique (PDS) parti héritier du SED, le parti communiste de l'ex-RDA, qui, suite à sa fusion avec la WASG – Alternative Electorale Travail et Justice Sociale, créée par des syndicalistes et des sociaux-démocrates, dont Oskar Lafontaine, déçus par les réformes du Chancelier Gerhard Schröder, deviendra die Linke.

Bodo Ramelow n'a donc rien à voir avec le passé politique de la RDA. D'ailleurs comme pour beaucoup d'Allemands de l'Ouest, la France était un pays beaucoup plus familier que la RDA qui était quelquechose de lointain, d'étranger. Il signe trois ans plus tard la « Déclaration d'Erfurt », avancée par quarante artistes, intellectuels, personnalités politiques et syndicalistes pour une coopération entre le PDS, le SPD et les Grünen, un signe précurseur. Il affirme aussi sa culture protestante.

Même s'il a été député PDS du Bundestag en 2005 pour un mandat, Vice-Président du groupe et négociateur en chef du PDS pour le processus de fusion avec la WASG qui donne naissance à die Linke, il reste attaché avant tout à son ancrage régional et est tête de liste de die Linke aux élections du Land de Thuringe de 2009. Alors que les partis de gauche sont nettement majoritaires avec 51 sièges sur 88, la CDU et le SPD forment une grande coalition confinant die Linke dans l'opposition.

Aux élections de Thuringe de 2014, le SPD avec seulement 12,4% souhaite autre chose que d'être encore le parti junior d'une coalition avec la CDU. Les Grünen, faiblement implantés à l'Est, sont heureux d'avoir dépassé la barre des 5% et veulent laisser leur empreinte écologique dans un projet innovant. Le SPD et les Grünen se disent que le parcours de vie de Bodo Ramelow peut permettre de tenter autre chose, la direction nationale du SPD n'y voit pas d'inconvénient, celle des Grünen non plus.

Pendant plusieurs semaines après l'élection, les trois partis de Thuringe Linke-SPD-Grünen planchent sur un programme de gouvernement « démocratique, social, écologique » de 106 pages qui sera signé le 4 décembre 2014 la veille de l'élection de Bodo Ramelow au poste de ministre-président. Celui-ci a placé le programme sous la devise « fédérer au lieu de diviser », devise très chère à un ancien Président de la République social démocrate, Johannes Rau. Les mesures emblématiques sont : une réforme territoriale, l'objectif d'auto-suffisance énergétique autour des énergies renouvelables, un an de gratuité pour les enfants en crèche, l'embauche annuelle de 500 enseignants, des emplois publics subventionnés, permettant de vivre sans l'aide sociale, la refonte des pratiques des services de renseignement qui n'ont pas manqué d'espionner pendant de longues années Bodo Ramelow, en tant que militant de die Linke. Mais ce dernier point a fait beaucoup débat en Thringe et au-delà, car le NSU, un gang néo-nazi ou Clandestinité Nationale-Socialiste a commis meurtres et attentats pendant treize ans, sans être inquiété par la police, révélant ainsi l'infiltration des services de renseignement par l'extrême-droite. C'est un jugement de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe qui a mis fin à ces pratiques en 2013.

Mais la condition posée par les écologistes et les Sociaux-Démocrates pour la signature de ce programme de gouvernement était que figure dans celui-ci que la RDA était un Etat de non-droit ou « Unrechtsstaat ». Ce ne fut pas difficile de convaincre Bodo Ramelow étant donnée son parcours de vie. Par contre, des dirigeants de die Linke, eux, ont eu des difficultés à avaler la pilule. Quant à Gregor Gysi, Président du groupe de die Linke au Bundestag, figure charismatique de la gauche allemande et ami de Bodo Ramelow a expliqué pourquoi il était contre cette expression, avec une approche intéressante qui a lancé un grand débat national, que Bodo Ramelow aurait préféré qu'il ait lieu en dehors de la période des négociations. Pour Gregor Gysi, il ne fait aucun doute que la RDA était une dictature et qu'elle n'était pas un Etat de droit, mais le mot « Unrechtsstaat » signifie également que la RDA était un Etat illégitime. Or, les 2 Allemagnes ont été créées par les puissances alliés. Cela veut dire que si les puissances occidentales, elles, avaient eu le droit de créer un Etat légitime qu'est la République Fédérale d'Allemagne, l'Union soviétique qui a eu 20 millions de morts n'aurait pas eu le droit de réagir en créant la République Démocratique Allemande. Il y a un débat politico-juridique tel sur cette question, que la Cour constitutionnelle de Karlsruhe refuse de considérer la RDA comme « Unrechtsstaat ». Gregor Gysi ainsi que Lothar de Maizière, Premier ministre CDU de la RDA avant la réunification, tous les deux avocats de profession, sont sur cette position.

Mais si Gregor Gysi n'est pas un adepte de cette expression, il a précisé qu'il n'empêchera pas qu'elle figure dans l'accord de gouvernement de Thuringe. Mais tout ce débat, qui n'est pas prêt d'être clos, a fait grincer les dents de beaucoup de dissidents de l'époque, dont un certain nombre d'entre eux se trouvent chez les écologistes, à la CDU et au SPD. D'ailleurs en Thuringe les Grünen, le SPD et die Linke ont mené ensemble ce travail douloureux de l'histoire de la RDA, qui a permis la signature du programme de gouvernement. Le jour de son investiture, Bodo Ramelow a demandé pardon à AndreasMöller, un opposant de Thuringe, symbolisant toutes les victimes que la Stasi, la police politique de la RDA a incarcérées.

Jusqu'à la dernière minute, toutes les tentatives ont eu lieu pour que la Thuringe ne soit pas dirigée par die Linke. Le Président de la République, Joachim Gauck, qui ne s'immisce jamais dans des élections, car ce n'est pas son rôle, s'est particulièrement impliqué dans cette campagne contre la direction de la Thuringe par die Linke. Angela Merkel a engagé sa personne, allant jusqu'à déclarer qu'elle aime bien les écologistes, surtout pour le rôle qui'ils ont joué en faveur de la liberté, suppliant écologistes et sociaux-démocrates de ne pas s'allier à die Linke. Des manifestations ont été organisées jusqu'au dernier moment pour empêcher que die Linke dirige ce Land.

Rien n' y a fait. Le 5 décembre 2014, Bodo Ramelow est élu Ministre-Président de la Thuringe. Il a rassemblé 46 voix sur 91 (28 die Linke, 12 SPD et 6 Verts), c'est à dire une majorité fragile d'une voix, ce qui va l'obliger à prendre des mesures qui puissent satisfaire très vite les citoyens. Par ailleurs, Gregor Gysi s'inquiète du fait que la CDU tente des rapprochements avec le parti de la droite populiste AfD, afin de déstabiliser le gouvernement Linke-SPD-Grünen. 

Mais cette victoire met fin à 24 ans de règne de la CDU, tout comme Winfried Kretschmann, Ministre-Président écologiste du land du Bade Wurttemberg a mis fin en 2011 à 60 ans de règne de la CDU.

Avec Winfried Kretschmann et aujourd'hui Bodo Rameloww, c'est la fin définitive du règne de la CDU et du SPD sur les Länder allemands, les Grünen et die Linke, 25 ans après la chute du mur de Berlin, ont maintenant leur part du gâteau.

Concernant die Linke, cette victoire de Bodo Ramelow va à toutes les forces réformatrices au sein de ce parti, à Bodo Ramelow lui-même, mais surtout à Gregor Gysi, qui au moment de l'élection de Bodo Ramelow comme Ministre-Président a déclaré, très ému, qu'il n'aurait jamais pensé vivre cela un jour, lui qui de 1989 à 1994 a pris la direction du Parti héritier du SED, le Parti du Socialisme Démocratique, qu'il a toujours considéré comme un parti socialiste à gauche du Parti social démocrate. Gregor Gysi a favorisé au sein du PDS le travail d'histoire du stalinisme, qui s'est faite de façon courageuse et douloureuse, il a placé au premier plan la question démocratique et a développé au sein du PDS devenu die Linke une véritable culture politique qu'il incarne fortement aujourd'hui.

Gregor Gysi et Bodow Ramelow regardent maintenant vers Berlin. Et si la Thuringe qui est un laboratoire politique réussissait ! c'est la première fois d'ailleurs qu'un gouvernement tripartite est composé de trois partis de gauche et dirigé par die Linke.

Mais le SPD et les Grünen ne semblent pas prêts à accpter une coalition SPD-Grünen-Linke au niveau national, considérant die Linke incapable de participer à un gouvernement que conduirait le SPD, car les membres de die Linke de l'Ouest de l'Allemagne sont à leurs yeux en grande partie des ultra-radicaux « incontrôlables ». Par ailleurs le SPD et les Grünen ne peuvent accepter que die Linke soit trop critique par rapport à Israël, trop compréhensive pour la politique russe actuelle et se pronconce pour la sortie de l'Allemagne de l'OTAN et contre toute mission de la Bundeswehr à l'étranger.

Mais Gregor Gysi et Bodo Ramelow ne perdent pas espoir. Gregor Gysi, a rendu hommage aux partenaires, aux Grünen et au SPD, chacun ayant fait un grand pas l'un vers l'autre pour réaliser ce programme de gouvernement et sans perdre son identité. Pourquoi ne pas continuer ainsi, pouvant mettre fin au règne d'Angela Merkel en 2017. Et comme le dit Bodo Ramelow, ce travail d'histoire doit se poursuivre à l'Est, bien sûr, mais il doit avoir lieu également à l'Ouest où il souhaite que l'on s'attaque aux interdits professionnels qui ont touché principalement les communistes à partir des années 70. Ce rtains s'offusquent, mais personne ne peut le soupçonner d'avoir un passé communiste. Par contre, de par son passé de responsable syndical, il a été confronté à la question des interdits professionnels. Il sait donc de quoi il parle.

La machine est donc lancée.

Mais pendant ce temps-là, le gouvernement Linke-SPD-Grünen s'est mis au travail et a pris sa première mesure d'urgence: empêcher pendant les quatre mois d'hiver l'expulsion des réfugiés se trouvant sur le territoire de la Thuringe !

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