Les leaders politiques de gauche dans leur bulle face à l'internationale populiste

Bannon, Trump, Poutine, Salvini, Orban, la brochette populiste soutient les gilets jaunes, leur objectif: que Macron perde la bataille de l'Europe. Beaucoup de dirigeants de gauche qui n'ont pas digéré leur défaite, voudraient voir Macron partir. Drôle de passerelles en ces temps si tourmentés.

On peut avoir de gros désaccords avec Emmanuel Macron, comme c'est mon cas : sur sa politique migratoire; sur sa politique économique dont il a donné tout le pouvoir à la droite - Philippe, Lemaire, Darmanin - avec pour résultat une véritable libéralisation sans protection sociale, ce qui a des effets désastreux sur les personnes en difficultés; sur sa façon de gouverner avec une hyperverticalité à outrance alors qu'il prônait pendant la campagne un girondisme rocardien, et un rejet des corps intermédiaires ce qui le place aujourd'hui en direct avec les gilets jaunes; sur ses expressions ci et là, vexantes, qui heurtent.

Par contre, j'approuve pleinement la politique européenne d'Emmanuel Macron. Je suis encore plus convaincue aujourd'hui - et je ne suis pas la seule - qu'il est le seul rempart au plan européen contre la dérive fasciste et populiste. Jusqu'à son élection, les divergences au sein de l'UE n'étaient pas mises sur la place publique au nom de la soi-disant synthèse. Pire, le Président précédent a, dès son accession au pouvoir, cédé aux sirènes du très conservateur ministre allemand des finances de l'époque, Wolfgang Schäuble. Aujourd'hui, les choses ont changé dans la politique européenne, il y a un Président français qui, sans prendre de gants, n'hésite pas à pointer du doigt les Salvini et les Orban. Comme le rapport de force dans le monde est de plus en plus vers les formes ultraconservatrices et nationalistes, il est clair que pour les Trump, Salvini, Poutine, Orban, Erdogan etc.. tous sous la houlette de Steeve Bannon qui dirige cette grande internationale populiste, le Président français qui porte haut et fort le multilatéralisme doit être vaincu. Pour ce, il faut déstabiliser la France. Et le mouvement des gilet jaunes, quelle aubaine pour eux. Il n' y a qu'à lire les twitts de Donald Trump, qu'à suivre l'activisme de Russia Today, très poutinien, pour s'en rendre compte.

Bien sûr, ils sont appuyés par Marine Le Pen, dont le parti diffuse aux gilets jaunes sur les ronds-points des tracts laissant croire qu'en signant le pacte des migrations de l'ONU à Marrakech, Emmanuel Macron veut faire venir des centaines de millions de migrants en France. La machine est huilée et bien en marche, ils viennent déjà de déstabiliser la Belgique. Les chaines infos françaises ne manquent pas de titrer: Faut il signer le pacte sur les migrations?

Et la gauche dans tout ça, on ne l'entend pas sur cette internationale populiste et pour cause:

Il y a ceux, responsables et élus de gauche, qui ne condamnent pas la violence dans notre pays, mais qui habituellement se disent pacifistes, qui appellent même à l'insurrection après les propositions du Président de la République même si je reste très prudente sur leur contenu, mais ouverture il y a, les gilets jaunes ont obtenu beaucoup plus en peu de temps que ce que les syndicats peuvent gagner de par leur lutte, il y a de quoi s'inquiéter sur l'avenir des syndicats;

Il y a ceux, responsables et élus de gauche qui déposent et votent une motion de censure.

Et il y a ceux, responsables et élus de gauche qui a la fois ne condamnent pas la violence et présentent et votent une motion de censure.

Mais ils ont tous un point commun: ils n'ont rien d'autre à proposer qu'une motion de censure, qui ne mène à rien,  votée également par le RN et Debout La France. Quel désastre! D'ailleurs le dépôt de la motion de censure aurait dû être accompagné d'une proposition de programme de gouvernement et de Premier ministre, rien, nada. Et en plus un résultat ridicule. Ils cherchent à récupérer le mouvement des gilets jaunes, en endossant eux mêmes des gilets jaunes. Ils incarnent tous sans exception l'effondrement des partis qui n'ont pas été capables de se réinventer face à la mondialisation. Ils n'arrivent pas à dépasser politiquement l'ère industrielle, ni la culture de la guerre froide dans leur fronctionnement, à savoir du front contre front, ils restent profondément pro-nucléaires, ne serait-ce que pour la grandeur de la France via sa force de frappe, freinent de fait le passage aux énergies renouvelables créatrices d'emplois. Leur culture politique est figée.

Donc au fil des années, leur responsabilité dans la situation actuelle est énorme. Ils tentent de faire payer à Emmanuel Macron 30 ans de politique, comme si les Chirac, Sarkozy, Hollande n'avaient aucune responsabilité, eux. Sarkozy et Hollande ont été chacun à leur façon des présidents médiocres, le second se permettant aujourd'hui de donner des leçons alors qu'il ferait mieux de faire profil bas, le premier se sentant d'un seul coup utile et prêt à reprendre du service. Pourquoi ne pas rappeler Giscard d'ailleurs? 

Certes, nous avons un gouvernement d'une faiblesse extraordinaire et Emmanuel Macron est entrain de payer lourdement ses erreurs. La faible prestation des ministres sur les plateaux de TV après l'allocution présidentielle en est là preuve flagrante et montre de plus en plus que le Président n'a pas de relai.

Emmanuel Macron aurait dû lors de son discours à la nation saisir cette situation de crise pour mettre la France en mouvement avec un vrai changement de gouvernement en profondeur et simultanément ouvrir un immense chantier de réformes dans de nombreux domaines qui viendraient bousculer l'existant, depuis la fiscalité qui permettrait également de réaliser la transition écologique, la grande absente du discours du Président, jusqu'aux institutions. Les négociations devraient être sans concession, âpres, à la dure, visibles, sous la forme de tables rondes democratiques, comme ce fut le cas pendant la chute du mur de Berlin: une table ronde centrale reunissant associations, syndicats, élus, ministres, representants de gilets jaunes, ainsi que des tables rondes citoyennes et élus dans toutes les communes de France, le tout retransmis sur les chaînes et les réseaux sociaux. 

Mais pendant ce temps, nombre de leaders de la gauche montrent que la gauche aujourd'hui est incapable d'être inventive, ils optent tout simplement pour un antimacronisme virulent voire violent, notamment la France Insoumise et ses leaders: Mélenchon et Ruffin appelant à la démission de Macron, Ruffin osant même se placer devant l'Elysée et relater devant un micro ce que lui ont dit des gilets jaunes, comme par exemple que Macron finira comme Kennedy, que Macron doit démissionner et beuglant lui-même dans le micro: "Macron démission". Ce sont des élus de la nation. La défaite leur donne la rage, ils piétinent nos institutions démocratiques. Ces pseudo-démocrates qui veulent la destitution du Président jouent le jeu du mouvement ultra réactionnaire mondial qu'incarne Steeve Bannon, car c'est ce qu'il veut.

Ils sont muets face à la campagne de l'extrême et de l'ultra droite menée contre le Pacte des migrations de l'ONU et de fait contre le Président de la République, alors qu'on devrait les entendre fortement, ils applaudissent sans doute les demandes de Frexit des gilets jaunes, on  ne les entend pas beaucoup dénoncer les groupes d'extrême droite au sein des gilets jaunes. Rappelons nous que le Parti de Gauche / France Insoumise parlait de FHaine pour le FN à une époque, maintenant la haine s'est déplacée vers Macron. C'est sans doute la raison pour laquelle la FI n'a pas appelé à voter pour le candidat démocrate et de fait contre la candidate du FN. Donc je n'accepte pas de recevoir de leçons de la FI et de ceux qui ont soutenu Mélenchon à la Présidentielle. Qu'ils balaient devant leur porte avant tout. 

Comment pouvoir voter - en ce qui me concerne - pour cette gauche qui n'en est plus une. Je n'ai jamais voté à droite, sauf par nécessité contre le FN en 2002, et je ne voterai jamais pour cette droite qui de plus est ultrareactionnaire. Mais il m'est impossible aujourd'hui de donner ma voix à cette gauche défaite, affligeante et qui dérive, que cela soit pour les élections européenne ou nationale, seule une élection de liste comme les municipales où il y a des alliances me le permettrait. 

Les écologistes, heureusement ne sont pas tombés dans cette hystérie. Leurs revendications et propositions pour la transition énergétique et pour le climat correspondent aux grands defis de notre temps.  Mais ils ont un problème, c'est être à peu près 5 partis pour défendre la même chose: transition écologique, climat, Europe. Le sectarisme partidaires l'emporte sur la dynamique écologique. S'ils étaient à la hauteur des enjeux, ils pourraient s'approprier concrètement le lien entre fin de mois et fin du monde, comme le fait Nicolas Hulot. Une chose est sûre, ils feront, tous éparpillés, une campagne pro-européenne contrairement aux responsables de gauche pour qui Macron est l'ennemi. Ces partis de gauche feront une campagne nationale bien franchouillarde anti-Macron pour les élections européennes, alors que leur ennemi, s'ils étaient vraiment sur des valeurs de gauche, devraient être Steeve Bannon, Donald Trump, Vladimir Poutine, Viktor Orban, Matteo Salvini...et leurs soutiens.

C'est pourquoi dans un tel contexte international et national, la question de "l'immigration" et de l'"identité profonde" n'aurait jamais du figurer dans l'adresse du Président de la République à la Nation du 10 décembre 2018. "Je veux aussi que nous mettions d'accord la Nation avec elle-même sur ce qu'est son identité profonde, que nous abordions la question de l'immigration. Il nous faut l'affronter" a t-il déclaré. Mettre la question de l'immigration au milieu des ronds-points et des gilets jaunes peut laisser penser qu'il souhaite satisfaire la part la plus sombre du mouvement des gilets jaunes, ce qui serait terrible. Comme le dit Pierre Henry, directeur de France Terre d'Asile, "rechercher l’équilibre sur la question migratoire ne passe pas par la mettre au milieu d’un défouloir collectif". "Jusqu’à hier soir, le Président Macron n’avait jamais offert les mots « identité » et « immigration » à l’appétit des foules. C’est arrivé", twitte Claude Askolovitch ce 11 décembre.  "La question des migrations doit être traitée, notamment au niveau Européen, où elle n'est pas bien traitée. Mais mettre côte à côte problèmes sociaux et immigration, c'est inacceptable!. La CFDT ne rentrera pas dans cette logique-là!" a déclaré Laurent Berger sur RFI. Face a ces pressions, le gouvernement a été obligé de reculer.

Le Président a été élu sans ancrage local. Il a pris la décision, seul, de se passer des corps intermédiaires, alors qu'il y a foison de propositions intéressantes et constructives émanant d'associations, de chercheurs, de syndicats comme celle de Laurent Berger pour un pacte social en faveur de la transition écologique. Face à la mise à l'écart des corps intermédiaires et à cette hyperverticalité du pouvoir, le Président a face à lui les gilets jaunes qui se concentrent exclusivement sur sa personne et déversent contre lui toute leur agressivité. Ils s'organiseront politiquement en créant un parti 5 étoiles à la Française qui se prononcera pour le frexit, une de leurs nombreuses revendications.

Le Frexit, que souhaitent aussi l'extrême droite et certains partis de gauche, n'est pas l'avenir de la France.

Il y a urgence sociale et écologique et aussi démocratique. Monsieur le Président, si vous voulez répondre pleinement aux grands défis de notre temps et réussir votre quinquennat, donnez-vous en les moyens. Soyez un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, AUTOGESTIONNAIRE.

 

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