Gregor Gysi remet l'internationalisme au coeur de la gauche

Gregor Gysi, figure charismatique de la gauche allemande, est Président du Parti de la gauche européenne. Il tient un discours choc sur l'internationalisme au Congrès de son parti, die Linke, ce samedi 9 juin 2018 à Leipzig. La gauche française dangereusement repliée sur elle-même ferait bien de s'en inspirer. Lisez son intervention que j'ai traduite ici (rapidement) et vous comprendrez.

Chercher une réponse à la question sociale en tant que question de l’humanité

par Gregor Gysi, Président du Parti de la Gauche Européenne

Vous venez d’élire la Présidente et le Président de die Linke avec un bonne majorité. C’est un résultat important compte-tenu des semaines et des mois de débats qui ont pris à la fois une forme de contenus et personnelle. Bien sûr, on a le droit de critiquer des présidents de parti. Mais il y a aussi certaines limites à ne pas dépasser. Ils ont réussi dans la période précédente à stopper la baisse du nombre d'adhérents. Comparé à il y a un an, nous en avons bien plus. On doit se réjouir d’avoir de nouveaux adhérents, mais il ne faut pas les assigner comme appartenant à un milieu urbain voire les désigner de façon méprisante d'habitants de loft. Nous luttons avec eux ensemble pour les mêmes objectifs.

Nous vivons dans une époque difficile. De quoi demain sera-t-il fait ? Les guerres deviendront elles chaque jour plus naturelles qu’elles n’apparaissent déjà ? Comment la guerre commerciale des USA contre l’Europe va-t-elle se développer ? Quelles conséquences aura-t-elle sur les salarié*e*s en Europe ? – et aux USA ? Le développement néo-libéral du capitalisme se poursuivra- t-il, ce qui signifie extension du secteur des bas salaires et des emplois précaires ? En resterons-nous à la dérégulation pour les grands groupes et les banques ? Peut-on empêcher encore la catastrophe climatique ? Qu’en est-il de la lutte contre la famine, contre les souffrances et la misère qui touchent des millions de personnes dans le monde entier ? Avec quel succès pouvons-nous vaincre la pauvreté en Allemagne, en Europe et dans le monde entier ?

On peut répondre à toutes ces questions par la négative et avec pessimisme, ce qui rend dépressif et incapable d’agir. Ou bien on part du fait, que la lutte vaut la peine d’être menée, pour corriger de façon notable de telles tendances.

En tant que Président du Parti de la Gauche Européenne et simple adhérent de mon parti, j'ai constaté qu'il existe des points de vue sérieusement différents aussi bien au sein des gauches en Europe que dans notre parti. Je sais très bien qu'il y a des questions auxquelles on ne peut répondre que localement, d'autres que nationalement et d'autres encore uniquement au plan international. D'ailleurs là n'est pas la question. Nous avons des institutions à tous les niveaux et la gauche doit pouvoir agir efficacement partout et le vouloir. A partir du moment où intérieurement on refuse certains niveaux, on perd en efficacité vis à vis des instances et donc aussi à tous les niveaux. Il y a dans la gauche en Europe et en Allemagne ceux qui, essentiellement, cherchent et donnent des réponses nationales et ceux qui essentiellement préfèrent le faire de façon internationaliste.  

Nous devons tout d'abord apprendre en Allemagne et en Europe à vivre avec les réalités. Nous avons une économie mondiale, nous avons des grands groupes européens, nous avons la question écologique, climatique et d'autres questions liées à la durabilité, qui ne peuvent être réglées en général qu’au niveau international et non national. Une question importante se pose pour la première fois dans le domaine social. Les grands groupes et les grandes banques disposent de main-d’oeuvre, de sites de services et de production sur l’ensemble des cinq continents. La question sociale a toujours été une question internationale, mais était surtout une question nationale.  Les grands groupes et les grandes banques ont fait en sorte que la question sociale devienne visiblement une question de l’humanité. Ils ont permis de comparer les niveaux de vie à l’échelle mondiale de par leurs salariés, les téléphones portables, internet, en somme par la mondialisation. Et la seule réponse des dirigeants est le repli sur soi. Si la gauche veut être utile, elle doit chercher et trouver une réponse à la question sociale en tant que question de l’humanité.

Il y a quatre raisons pour moi qui font que je suis orienté politiquement à gauche et que je reste à gauche.

La première était et reste pour moi la question de la guerre et de la paix. Je sais qu’il y a eu hélas des exceptions dans l’histoire des gauches. En substance, la gauche a toujours été un mouvement de paix.

La deuxième raison a toujours consisté et consiste pour moi en l’exigence de la justice sociale. Cela n’a jamais signifié pour moi une égalité pour tous. Cette justice accepte des différences selon la responsabilité, la motivation, la qualification et d’autres critères. Mais l’exigence de justice sociale veut exclure aussi bien la pauvreté que la richesse sans bornes qui obligatoirement conduit à la pauvreté.

La troisième raison pour moi est et reste l’égalité des chances. Les gens viennent au monde dans des rapports sociaux extrêmement différents. La question pour les Etats et les sociétés est toujours combien y a-t-il de chances de trouver un équilibre pour ceux pour qui c’est beaucoup plus difficile que pour d’autres. Il existe des structures qui à maints égards facilitent cela, et d’autres qui en tous points rendent les choses plus difficiles. L’Allemagne est un exemple extrêmement négatif pour des percées sociales. L’égalité des chances exige l’égalité homme-femme. Elle s’applique à tous, indépendamment de la nationalité, de la religion ou du fait d’être sans religion, de la couleur de peau et de l’orientation sexuelle. Elle inclut de façon aussi équitable que possible les personnes avec handicap. L’égalité des chances doit avoir lieu avant tout dans l’accès à l’éducation, aux arts et à la culture.

Il y a toujours eu et il y a pour moi une quatrième raison qui est et reste l’internationalisme de la gauche. C’est une question centrale. Est-ce que je lutte contre la pauvreté seulement dans mon pays ou mondialement ? Est ce que je combats pour l’égalité des chances seulement dans la société où je vis ou à l’échelle mondiale ? Peut-on vraiment parler de justice sociale quand elle s’arrête aux frontières de son propre pays ? Peut-on parler vraiment d’égalité des chances quand elle ne s’applique qu’à un pays ? L’internationalisme n’est-il pas une condition impérative, si on s’engage pour la paix, la justice sociale et l’égalité des chances. Je vous le dis franchement, des mouvements d’extrême droite peuvent s’engager pour la justice sociale et l’égalité des chances au sein d’une même nation, mais jamais ils ne le feront au-delà des frontières nationales. C’est pourquoi la question de l’internationalisme est une question fondamentale du mouvement de gauche.

L’affirmation selon laquelle une revendication politique serait fausse, parce qu’on ne parvient pas à la faire comprendre, n’a aucun sens. C’est précisément la mission centrale de la communication politique de transmettre les idées, également auprès de ceux qui au départ sont critiques.

La dernière phrase du manifeste communiste de Karl Marx et Friedrich Engels « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » signifie leur refus de la xénophobie, du racisme et de l’antisémitisme. Ils ont appelé ces catégories de la population à détecter les mêmes intérêts, à argumenter dans ce sens et à ne pas se laisser dresser les uns contre les autres par les dirigeants qui avaient deux raisons pour cela : Ils voulaient conquérir d’autres pays et d’autres ressources et ils voulaient qu’il ne vienne pas à l’idée des catégories les plus basses de renverser les plus hautes. Le Tsar de Russie estimait toujours, lorsqu’il était en difficulté, que c’était apparemment les Juifs qui étaient coupables de tout. Il voulait que la population s’entretue. Les paysans allemands et français n’avaient aucune raison de se tuer mutuellement, mais on les a dressés les uns contre les autres. C’est là que Karl Marx et Friedrich Engels ont opposé leur idée. Ils pensaient que d’une même situation sociale, devait naître une solidarité des uns avec les autres qui constituerait la force d’un tel mouvement.

Désormais, la durabilité écologique, en lien avec la question sociale, est devenue pour moi la cinquième raison de faire de la politique de gauche.

Donc, comme je le disais, je constate qu’il y a dans la gauche européenne et également allemande une tendance croissante, à cantonner certaines questions au plan national. Afin que je ne sois pas mal compris, il n’y a pas de racistes et de nationalistes chez nous, mais il y en a beaucoup qui se limitent à la nation dans leur pensée et dans ce qu’ils ressentent, et qui veulent aussi se voir protégés de la pauvreté venant d’autres pays. Afin que là aussi, je ne sois pas mal compris, jamais nous ne devons admettre que les problèmes internationaux soient résolus par le fait que les couches moyennes et les plus pauvres dans notre pays aillent plus mal. Au contraire. nous nous battons pour que la situation des plus pauvres et des couches moyennes en Allemagne s’améliorent. Nous devons leur donner une garantie au plan social. Mais nous devons en même temps leur faire comprendre que leurs problèmes ne pourront jamais être résolus avec le repli sur soi, en traitant mal des personnes venant d’autres pays. Avant que les réfugiés arrivent en Allemagne, l’allocation Hartz IV [Loi controversée fusionnant les régimes d’allocation-chômage et d’aide sociale] n’était pas plus élevée, depuis qu’ils sont en Allemagne, l’allocation Hartz IV n’est pas plus basse. La majorité du Bundestag n’octroie aux plus pauvres indépendamment de leur nombre et aux réfugiés toujours que le minimum nécessaire. Nous devons combattre cela et ce, pour tous. Notre combat ne doit pas viser à exclure la concurrence des bas salaires en limitant la migration économique, mais à augmenter les salaires pour tous. Et ensuite, nous devons soulager aussi les couches moyennes, qui en Allemagne sont utilisées précisément parce qu’on n’ose pas ou plutôt parce qu’on n’a pas le courage d’affronter les grands groupes les grandes banques, et ceux qui sont riches de façon injustifiée. Protéger matériellement ces derniers n’est pas le devoir de la gauche.

Aussi, je vois le développement de la gauche en Europe et en Allemagne avec inquiétude. Nous n’avons pas le droit de nous éloigner de la valeur fondamentale qu’est l’internationalisme. Si cela se produisait, une de mes principales raisons d’être avec la gauche, deviendrait caduque.

N’est-ce pas notre objectif, que les humains puissent décider eux-mêmes, comment et où ils vivent ? Et quand on a une autre position et qu’on s’oppose à la migration économique, pourquoi alors ne pas diviser les Länder pendant qu'on y est ? Un Bavarois de gauche ne pourrait-il pas alors exiger que la Bavière quitte la République fédérale d’Allemagne, qu’on n’autorise plus aux Saxonnes et aux Saxons d'y travailler, parce que cela coûterait de nouveau des emplois à la Bavière et menacerait son niveau salarial ? Et puis, n'est-ce pas également contraire à la libre circulation en Europe quand en 2016, 60% de ceux qui ont immigré d’Europe sont venus chez nous ? Tout ça ne peut donc pas être notre réponse ? Ou bien ?

Bien sûr nous devons nommer et combattre avant tout les causes de la migration, précisément dans les pays, à partir desquels fuient beaucoup de gens, également sur place. Mais ceci ne peut se faire que de façon internationaliste et ce n‘est pas un argument contre l’accueil de réfugiés. A l’échelon mondial, il y a à l’heure actuelle 65 millions de réfugiés. 3,2 millions d’entre eux ont fui depuis 2015 dans les 28 Etats de l’UE. En comparaison, des pays nettement plus pauvres comme le Liban et la Jordanie doivent s’occuper d’un nombre beaucoup plus grand de réfugiés. Au lieu de gémir, l’Europe devrait beaucoup plus les aider là-bas. Si cela ne se produit pas, les réfugiés doivent chercher une nouvelle voie. Notre premier intérêt doit être et doit rester de changer le monde et la politique nationale, de telle façon que les gens ne soient pas obligés de fuir. Mais ce serait fatal, si nous tentions de compenser les succès ici très clairs sur cette question, en refusant indirectement ou directement aux réfugiés le droit de chercher des perspectives pour eux et leurs familles aussi bien ailleurs que chez nous. Nous ne devrions pas commencer notre lutte visant à fixer les limites du pouvoir des grands groupes mondiaux néolibéraux et de leurs décideurs politiques au sein des gouvernements, en élevant des barrières frontalières pour les victimes les plus pauvres, déjà parce que les droits humains fondamentaux s’appliquent et aussi parce que l’intégration ne rend pas notre société plus pauvre, mais plus riche. Pour que l’intégration réussisse, nous devrions nous engager pour une proposition de Gesine Schwan [universitaire et femme politique du SPD], qui demande un fonds européen, à partir duquel seraient remboursés aux communes les coûts pour l’accueil et l’intégration des réfugiés, et en plus le montant serait doublé pour pouvoir financer des investissements dans les infrastructures, également en logements, éducation et vie culturelle. Ce serait une offensive sociale concrète perceptible sur place qui profiterait à tous et rendrait attrayante l’accueil de réfugiés pour les communes.

Font partie de l’intégration, l’apprentissage de la langue allemande, la prévention contre la ghettoïsation, l’offre en qualification et sur le marché du travail, l’enseignement de nos valeurs fondamentales et de nos droits fondamentaux correspondant aux articles 1 à 20 de la Loi Fondamentale. Nous devons expliquer à chaque réfugié que les femmes et les hommes sont égaux en droits. Point. Mais nous devons encore naturellement l’imposer chez nous. Aucun réfugié n’a le droit de tenter de restreindre la culture, l’art et le mode de vie en Allemagne, mais chaque réfugié a le droit de développer la culture, l’art et le mode de vie ici.

L’internationalisme est devenu d’autant plus important depuis que nous vivons des tendances populistes de droite et d’extrême droite aux USA et en Europe. L’égoïsme national est attisé par Trump & co. Ces tentatives de se détacher quasiment des conséquences de la mondialisation néolibérale, sans remettre en cause ses fondements, ne peuvent changer le développement des choses. D'ailleurs, ils ne le veulent surtout pas. Leur seul but est de garder ou de récolter les fruits espérés et réels de l’utilisation du capital mondial, de limiter les excès les plus extrêmes de la concurrence bon marché et les ressources disponibles pour la population à un niveau tolérable et de tenir éloignés de leur propre frontière les désastres sociaux, économiques et écologiques dans le reste du monde.

L’extrême-droite offre avec les réfugiés comme présumés coupables, les boucs émissaires pour une solution apparemment simple. Mais ce n’est rien d’autre que du racisme, que de la barbarie, et par ailleurs c’est une véritable violation de la Loi Fondamentale.  Ce serait une très mauvaise chose, si die Linke se laissait imposer le discours de l’extrême droite contre l’immigration. Die Linke doit devenir l’opposition aux développements de l’extrême droite. C’est notre devoir. C’est une de nos valeurs. Aussi, le centre de la politique devra alors reconnaître qu’il n’aurait pas réussi à stopper le développement de l’extrême droite sans die Linke. Bien sûr, nous devons aussi tenter de gagner les électrices et les électeurs de l’extrême droite, mais pas en les approchant dans un mode de pensée que nous rejetons, mais seulement en les convaincant du contraire. C’est plus laborieux, mais c’est le devoir de die Linke.

Les grands groupes et les banques jouent les différents Etats-Nations les uns contre les autres, ils ne doivent plus se laisser faire. L’époque, où par exemple l’Irlande, faisait sa publicité avec les impôts, les normes sociales et écologiques les plus bas, ne doit plus avoir lieu. Si on reste au niveau des Etats-Nations, on ne pourra pas l’empêcher, mais par une intégration européenne, si ! Les différents Etats-nations ne pourraient jamais réagir efficacement à la guerre commerciale des USA. Ici, nous avons besoin d’une réponse unie de l’Union Européenne. Mais je sais naturellement dans quel état déplorable se trouve en partie l’Union Européenne. Cependant l’économie européenne, les questions écologiques en Europe, la prévention des guerres sur ce continent, enfin la question sociale, et avant tout la jeunesse qui est toujours plus européenne, exigent l’intégration européenne et non le retour aux vieux Etats-nations. Merci !

Traduction Françoise Diehlmann

 

 

 

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