Aujourd'hui, l'enjeu c'est l'Europe ou le nationalisme. Tout simplement.

L'Italie ferme ses ports à l'Aquarius. La France regarde ailleurs, mais critique l'Italie, d'où un incident diplomatique. Le bateau sera accueilli par l'Espagne, où il n'était pas attendu. Cette situation conduit à une crise européenne avec comme chef d'orchestre le chancelier autrichien et le ministre allemand de l'intérieur, plaçant l'Allemagne au bord de la crise de nerf.

629 migrants patientent depuis des jours en pleine Méditerranée à bord de l’Aquarius et de deux bateaux des gardes-côte italiens. Bientôt ils seront sur la terre ferme dans le port de Valencia en Espagne, le seul pays qui ait accepté de les accueillir, ce qu’ont refusé Malte et l’Italie. Le Gouvernement italien a reçu les critiques de la France qui regarde ailleurs et nous avons maintenant un incident diplomatique. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves le Drian, préfère affirmer que le port de Valencia est le port le plus près, oubliant volontairement la Corse, dont les élus ont offert d'accueillir les migrants. Cela fait des années que l’Italie est seule avec les réfugiés qui arrivent sur son territoire, souvenons-nous des colères de Matteo Renzi contre François Hollande. Comme l'a dit Dany Cohn-Bendit ce matin sur France Info: "Je crois que la France a fait une erreur. Elle aurait dû évidemment accueillir l'Aquarius. Quand il y a un bateau comme l'Aquarius - ça me fait penser à l'Exodus - Ca ne se fait pas. On peut critiquer l'Italie, on doit critiquer l'Italie, mais il faut savoir que la France et l'Allemagne n'ont jamais aidé l'Italie".

Angela Merkel, elle, souhaite une solution européenne concernant la politique d’asile. Mais tout d’abord, elle a besoin d’une solution au sein des partis de la coalition en Allemagne. Lors du sommet sur l’intégration qu’elle vient d’organiser, le ministre de l’intérieur, Horst Seehofer, CSU, a brillé par son absence, préférant s’entretenir avec le ministre italien de l’intérieur de la Lega Norte et avec le chancelier autrichien Sebastian Kurz, allié à l’extrême droite. Et de plus en plus de voix, même au sein de la CDU, le parti d’Angela Merkel, soutiennent la proposition de Horst Seehofer, de renvoyer les migrants qui se trouvent à la frontière allemande.

Il est clair que tout ceci conduit à une crise européenne qui peut avoir des conséquences sur l’UE.

Le chancelier autrichien, Sebastian Kurz veut avec quelques pays imposer des centres d’accueil de migrants à l’extérieur de l’Union européenne. Il déclare, en s'affichant aux côtés du ministre allemand de l’intérieur, qu’il se dit heureux que les ministres de l’intérieur autrichien, italien et allemand, Herbert Kickl, Matteo Salviani et Horst Seehofer, constituent « un axe des volontaires Rome-Berlin-Vienne contre l’immigration illégale ». Comme le twitte le correspondant du monde à Berlin, Thomas Wieder : « Ce jour où le chancelier autrichien allié à l’extrême droite plaide pour la constitution d’un « axe » Rome-Berlin-Vienne sur la question migratoire… Ou c’est l’ignorance ou c’est l’inconscient qui parle ou c’est en connaissance de cause, mais dans tous les cas, c’est effrayant". En effet, le mot « axe » rappelle l’alliance fasciste de la Seconde Guerre mondiale, scellée en 1936 entre Hitler et Mussolini. Il est vrai que Kickl et Salviani sont de l'extrême droite et que Seehofer est un ultraconservateur. Mais le chancelier autrichien a sans doute gagné aussi le Hongrois Viktor Orban qui a applaudi à la position du ministre de l’intérieur italien contre les migrants et qui se dit prêt à soutenir chaque fois l’Italie sur cette question. Sebastian Kurz croit savoir qu’il a obtenu le soutien danois et néerlandais.

Tout ceci est un coup dur pour Angela Merkel qui considère : « on a besoin de changements dans les accords de Dublin, et de façon urgente nous devons y procéder ensemble. Mais de mon point de vue, nous ne pouvons pas rejeter toute la responsabilité sur les quelques pays où arrivent les migrants ». Elle est mise à mal par son ministre de l’intérieur, alors qu’elle veut créer un système d’asile européen. Seehofer a bientôt les élections en Bavière, mais pour Merkel, il s’agit de ses convictions fondamentales qu’elle défend depuis 2015, elle ne veut pas d’action en solo, car si l’Allemagne ferme ses frontières, il y aura un effet domino. La situation est telle qu’il n’ y a pas de ligne de compromis entre les deux. Et on ne connaît pas le résultat de la réunion de crise entre Merkel et Seehofer qui a duré hier plus de 2h30. Aujourd'hui, Merkel rencontre les ministres-présidents des 16 Länder, où la pression devrait continuer. Mais le fait que les députés CDU et CSU qui appartiennent au même groupe, décident de se rencontrer aujourd'hui séparément, ce qui est historique, montre que les tensions sont très fortes. Quant au ministre-Président de Bavière, Markus Söder, CSU, il ne se gêne pas de reprendre une expression du parti d'extrême droite, AfD : En finir avec le "tourisme de l'asile".

Comme le dit Thomas Schnee, Sebastian Kurz tente donc en quelque sorte de neutraliser « l’Allemagne de Merkel » pour la remplacer par « l’Allemagne de Seehofer. Elle risque de sortir extraordinairement affaiblie de ce qui ressemble à un énorme traquenard.

Le SPD, troisième parti de la grande coalition, préférait tout d'abord attendre que les deux partis de l'union, la CDU et la CSU s'entendent.  Mais des voix de plus en plus nombreuses se font de plus fortes au sein du SPD, mettant en garde Merkel et Seehofer. Der Spiegel relate: "Je n'arrive pas à m'imaginer qu'il y ait en Sarre à la frontière entre la France et l'Allemagne de nouveaux des troupes lourdement armées avec  un contrôle permanent des personnes. Car c'est ce que signifie la proposition de Seehofer. Ce serait la fin de l'Europe libre telle que nous la connaissons" met en garde Anke Rehlinger, présidente du SPD de la Sarre et membre de la direction du parti. Pour le chef du SPD du land de Schleswig-Holstein : "La CSU ne conduit pas le gouvernement, et contrairement à l'Autriche, le partenaire de la coalition n'est pas le FPÖ, parti d'extrême droite, mais la social-démocratie allemande. Nous menons une politique pro-européenne et notre orientation n'est pas celle de Messieurs Orban, Kurz et Salvini". La question est de savoir si la grande coalition CDU-CSU-SPD peut se briser sur la question migratoire.  

Cette situation orchestrée par le chancelier autrichien et le ministre intérieur allemand, élu de Bavière, donne l’impression que l’empire des Habsbourg revient avec la Bavière en plus. Dans tous les cas, la maison européenne brûle autour de la question migratoire. Et ce n'est pas la France qui éteindra l'incendie. Comme le dit si bien, Karin Goering-Eckardt, présidente du groupe des Grünen au Bundestag: "AUJOURD'HUI, L'ENJEU C'EST L'EUROPE OU LE NATIONALISME. TOUT SIMPLEMENT".

 

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