Francoise Diehlmann
Germaniste, traduis, blogue sur l'Allemagne, également sur la France, l'Europe, le monde, membre du Comité directeur de l'Union des Fédéralistes Européens - France, Ecolo cohn-bendiste, Refugees Welcome, combats les nationalismes et régimes totalitaires, pour la reconnaissance de l'Etat de Palestine, défense des droits humains
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Billet de blog 20 févr. 2022

Francoise Diehlmann
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Voisins de Russie - Nous ne savons pas où s'arrêteront les chars russes

Poutine veut-il démanteler l'Europe ? Ils/elles sont d'Ukraine, de Finlande, de Norvège, des pays baltes, de Belarus et de Géorgie, pour la plupart écrivains. Le quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung leur a demandé de décrire comment ils perçoivent la situation menaçante à la frontière avec l'Ukraine.

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Poutine veut-il démanteler l'Europe ? Des autrices et auteurs des pays voisins de la Russie décrivent à la Frankfurter Allgemeine Zeitung comment ils perçoivent la situation menaçante à la frontière avec l'Ukraine : en Finlande et en Norvège, dans les pays baltes, en Pologne, en Belarus, en Géorgie et en Ukraine même.

Jonas Dagys, Lituanie

C'était le 11 janvier 1991 à Vilnius. J'étais à l'école et, pour autant que je m'en souvienne, les cours se déroulaient comme d'habitude. A la fin, je suis sorti de la salle de classe dans le couloir et j'ai vu mon père debout à la fenêtre, dans son manteau. J'avais treize ans, nous habitions à quelques pas de mon école et je connaissais très bien le chemin. Il devait se passer quelque chose d'inhabituel pour que mon père soit obligé de m'accompagner à la maison. J'ai vite découvert qu’il avait décidé de s’occuper de moi parce que des unités militaires soviétiques sillonnaient la ville, avaient pris la maison de la presse et d'autres structures stratégiques et utilisaient des munitions contre des civils. Le point culminant est atteint avec l'effusion de sang du 13 janvier dans la tour et le centre de télévision de Vilnius.

Bien sûr, ces jours sont également liés aux événements de 1940, lorsque les trois États baltes indépendants ont été annexés par l'Union soviétique. Il est pratiquement impossible de trouver une famille en Lituanie dans l'histoire de laquelle ce régime n'a pas laissé de traces traumatisantes. Si l’on prend en considération tous les niveaux de la mémoire collective, il va sans dire que l’éventualité inquiétante d'actions militaires russes dans l'est de l'Ukraine préoccupent profondément les Lituaniens. Néanmoins, la situation n'est pas encore perçue comme une menace directe d'intervention militaire sur notre territoire.

Nos relations avec la Russie restent tendues, mais il semble que ces tensions soient actuellement surtout perçues comme économiques et diplomatiques, et non comme découlant d'actions militaires imminentes. Pour utiliser un cliché diplomatique : Nous sommes prudemment optimistes. La situation de la diplomatie internationale et la présence des alliés de l'OTAN dans le pays sont des facteurs très importants et rassurants.

Jonas Dagys - Photo Dovilé Dagiené

Peut-être que les deux années de Covid ont également modifié notre seuil de tolérance à l'anxiété. Peut-être que l'accent est mis sur l'attente générale d'un retour à la normale après la pandémie. Peut-être est-ce dû au fait que les interactions sociales se limitent encore à des petites conversations et à d’autres occasions de  partager et de faire connaître des soucis personnels.

La situation est moins tendue qu'il y a environ cinq ans, lorsque les forces armées de la Fédération de Russie et du Belarus avaient planifié des manœuvres militaires communes du nom de "Sapad 2017".  On les considérait, non sans raison, comme une menace claire pour la Lituanie et la Pologne, parce qu’elles avaient lieu dans l'ouest du Belarus et dans l'enclave de Kaliningrad. Il n'était pas rare à l'époque de se trouver impliqué par hasard dans une discussion qui ne portait pas uniquement sur la géopolitique, mais sur le fait que le réservoir de sa  voiture devait être constamment plein, au cas où ; ou bien sur les réserves d'argent liquide de la famille, au cas où une intervention militaire paralyserait le système bancaire avec l’impossibilité d’utiliser les cartes de paiement.

Le souvenir de la présence militaire soviétique est encore très vif au sein de plusieurs générations de Lituaniens et dans les pays baltes en général. Un ami vivant sur la côte estonienne de la Baltique a observé que cette année, les voiliers privés n’ont pas été sortis de l'eau jusque tard dans la saison froide. Là encore, juste au cas où.

Sans parler du fait que la vie dans le voisinage de la Russie de Poutine est généralement perçue comme une vie à proximité d'un volcan en ébullition, qui pourrait entrer en éruption sans prévenir. Même s'il semble qu'un conflit militaire ne soit pas envisageable rationnellement, personne ne peut être certain que ce que les Européens considèrent comme normes minimales de rationalité s'applique également au Kremlin. Un de mes amis proches m'a avoué récemment que le cauchemar qu'il faisait régulièrement dans sa jeunesse, dans les années 1980, avait soudainement refait surface. Dans ce rêve, la radio annonçait le début de la guerre pendant le petit-déjeuner familial, et par la fenêtre de la cuisine, on pouvait voir des explosions de bombes. La famille se précipite alors vers l'abri antiaérien en se demandant s'il y aura assez de place.

L'armée soviétique a disparu à jamais en août 1993 et elle ne nous manque pas ici. Mais avec les peurs, les souvenirs et les cauchemars, la nation demeure vigilante et reste sur ses gardes.

 Jonas Dagys est directeur de l'Institut de philosophie de l'université de Vilnius et dirige le journal "Problemos".

Sofi Oksanen, Finlande

La notion de sphère d'intérêt est revenue sur la table des négociation de la politique, en même temps que le tristement célèbre mot F [pour finlandisation]. Pendant un moment, on a eu l'impression qu’ils étaient enfouis dans la naphtaline, comme cela devrait être le cas. Le monde occidental avait commencé à se pencher sur son passé colonialiste et ne se vantait plus du pillage de ses anciennes colonies.

Sofi Oksanen - Photo Toni Harkonen

Dans la Russie de Poutine, c'est différent. Les pratiques de la dictature soviétique sont redevenues un idéal, Staline a été réhabilité. Pas étonnant que le dirigeant de la Russie cherche désormais quelque chose à associer à son nom et dont les générations futures se souviendront tout comme nous nous souvenons du protocole secret du pacte Molotov-Ribbentrop. Celui-ci approuvait les colonies de l'Union soviétique et la violation de mes deux pays d'origine : la Finlande a été envahie par la guerre et s'est finlandisée, l'Estonie a été occupée. Mais la pensée en termes de sphères d'intérêt n'est pas seulement liée au désir de Poutine de laisser quelque chose pour lequel on le considérera plus tard au moins comme l'égal de Staline.

La Russie mène déjà une guerre psychologique contre l'Occident, et il est donc logique de faire sortir les sphères d'intérêt et la finlandisation de leurs tombes. Comme nous en avons l'expérience, les multiples poignées de main dans notre dos semblent pour le moins suspectes. Car l'objectif de la Russie est de briser l'unité européenne.

En légitimant les méthodes et les actes de Staline, Poutine se les autorise à lui-même. L'histoire joue un rôle essentiel dans ce projet : les crimes de l'Union soviétique ont été sanctifiés par la modification de la constitution russe, et il est désormais criminel chez notre voisin de l'Est d'évoquer ces crimes. Le mensonge selon lequel la Finlande et l'Estonie "appartiennent historiquement à la Russie" s'intègre bien dans le tableau d'ensemble. En réalité, le drapeau russe n'a flotté qu'un instant sur la Finlande par rapport à la période où elle était sous la domination suédoise. L'Estonie a été dominée par les Allemands pendant 700 ans.

La Russie veut revenir à des photos comme celle où Staline se tient en souriant derrière Molotov signant le traité où il est assis en tant que vainqueur à la conférence de Yalta. Mais les décideurs d'aujourd'hui devraient se demander s'ils veulent eux-mêmes figurer sur de telles photos. Poser bras dessus bras dessous avec des tyrans est populaire - jusqu'à ce que cela devienne une honte, ce qui arrivera tôt ou tard. Le dictateur qui glorifie la violence ensanglante inévitablement ses proches.

Sofi Oksanen est une écrivaine et dramaturge finno-estonienne. Son roman « Hundepark » est paru en allemand en janvier aux éditions Kiepenheuer & Witsch 

Lasha Bougazde, Géorgie

Les chars russes sont stationnés à 60 kilomètres de la capitale de mon pays. Il ne se passe pas un mois sans que les soldats russes arrêtent des citoyens géorgiens qui franchissent la frontière de ladite "Ossétie du Sud" et se trouvent sur le territoire géorgien occupé par la Russie depuis 2008. Cette frontière créée de toutes pièces est mouvante. Personne ne sait où passe exactement ce "mur de Berlin mobile" illégal, comme on l'appelle en Géorgie.

À l'heure où j'écris ces lignes, les soldats de Poutine déploient leurs barbelés sur des terres spoliées, ce qui a pour effet de priver les gens des maisons dans lesquelles ils vivaient depuis leur naissance. Ce processus porte le nom affligeant d'"occupation rampante". La disparition du territoire géorgien et la menace d'une attaque russe deviennent notre quotidien - une poutinisation rampante.

Lasha Bougadzé - Photo Leli Blagonrarova

Le 9 avril 1989, 21 manifestants sont tués par les troupes soviétiques lors d'une manifestation pacifique dans le centre de Tbilissi et des centaines d'autres sont empoisonnés par des gaz de combat. Ils exigeaient que la Géorgie se sépare de l'URSS. La plus jeune des victimes avait 16 ans (ce qui me semblait être un âge avancé pour moi qui en avais 11 à l'époque), la plus âgée avait 75 ans ; leur meurtrier, le général Rodionov, s'est obstiné, avec l'aide de la propagande soviétique, à cacher le fait qu'il y a eu des morts. Mes parents, qui participaient également à la manifestation, s'en sont sortis miraculeusement, mais la menace du Kremlin hante leur génération et la mienne - une provocation incessante qui dure depuis plus de trente ans maintenant.

Pour nous, l'Occident a toujours été un modèle de clarté morale, et il l'est toujours, même si nous sommes parfois horrifiés à la vue d’une ex-ministre européenne qui danse avec Poutine à son mariage (quasiment une valse de Méphisto avec un assassin sans vergogne). Nous le sommes également face à l'ancien chancelier allemand membre du conseil d'administration du groupe gazier public russe, sombre repaire de l'argent qui finance les guerres, les meurtres à gage et la propagande poutinienne.

Il est vrai que les chars russes ne sont pas aussi proches de l’Europe centrale qu’ils le sont de Tbilissi ou de la frontière ukrainienne, mais une chose est sûre pour la plupart d’entre nous : si ces chars ne se retirent pas, ils continueront leur avancée dévastatrice sur le plan géographique et idéologique, avec pour conséquence que l’absence de liberté et le mensonge s’installent à nouveau. Et alors, il sera vraiment trop tard.

Si je considère la relation entre le Kremlin et nous sur le plan historique, je pense souvent qu'il triomphe toujours lorsque nous ne sommes pas assez cohérents face au mal. Car le problème n'est pas sa puissance, mais notre faiblesse et notre manque de clarté, surtout et précisément d'un point de vue moral.

Lasha Bougadze est un écrivain et dessinateur géorgien. Son roman « der erste Russe » est paru en allemand en 2018 à la Frankfurter Verlagsanstalt  

Piret Raud, Estland

La tension actuelle et les ambitions de notre voisin de l'Est suscitent naturellement une grande inquiétude. En raison d'une expérience historique similaire, les Estoniens comprennent aisément les aspirations des Ukrainiens, et la fragilité de la situation nous touche profondément.

Je comparerais l'Estonie à une femme qui a fui un mariage violent : depuis l'effondrement de l'Union soviétique, cette femme a travaillé d’arrache-pied pour reconstruire sa vie, bien que les souvenirs des humiliations et de la violence qu’elle a vécus continuent de la hanter, d'autant plus que son ancien mari brutal vit à proximité, garde continuellement un œil sur elle et tente de s'immiscer dans sa vie chaque fois qu'il en a l'occasion ; il répand des rumeurs sur elle et des calomnies.

La femme vit dans la crainte permanente du retour de cet homme. Elle a fait installer plusieurs nouvelles serrures sur sa porte ; elle a rejoint l'Union européenne et l'OTAN, mais l'homme pourrait quand même revenir et forcer la porte. Elle ne sait pas si quelqu'un viendra à son secours ou si les autres regarderont ailleurs, parce que cela semble plus facile et plus rentable. Car l'homme est malgré tout influent, il est fort. En ce moment, il secoue la porte bruyamment, et nous avons peur.

Les Estoniens se souviennent trop bien de la manière dont nous avons été laissés seuls avant et après la Seconde Guerre mondiale. Les blessures sont peut-être guéries, mais les cicatrices font toujours mal. Aujourd'hui, nous nous disons que l'adhésion à l'UE et à l'OTAN devrait agir comme garantie contre la répétition de l'histoire. Mais qu'en est-il de l'Ukraine ? Là-bas, ils n'ont pas les verrous nécessaires, juste une mince porte en contreplaqué.

Piret Raud, autrice-illustratrice de livres pour enfants. Ses livres sont publiés en allemand aux éditions Midas

Sacha Filipenko, Belarus

Ces femmes et hommes politiques européens qui croient que la Russie a raison lorsqu'elle dit que les zones de sécurité russes sont vraiment menacées, n'auraient probablement pas empêché Hitler d'annexer la Tchécoslovaquie dans les années 1930. Ces gens n'ont aucune idée de ce qui se passe réellement en Russie, ou alors ils sont prêts à fermer les yeux. Dans l'espoir d’assurer leur propre survie, ils sont prêts à accepter l'annexion de la Crimée et, s'il le faut, à abandonner complètement l'Ukraine, en pensant naïvement que Poutine s’en tiendra là. Non, il n’en restera pas là, car il ne comprend que le langage de la force.

Mais le plus grand danger pour la Russie est désormais Poutine lui-même - son totalitarisme et son désir de ressusciter l'Union soviétique. Dans le même temps, il veut construire un nouveau mur de Berlin pour pouvoir faire tout ce qu'il veut dans "ses pays" isolés de l'Europe. Il croit en sa voie particulière alors qu'il perd les électeurs. Il a maintenant désespérément besoin d'une autre petite guerre victorieuse. Mais apparemment, il ne comprend plus que l'histoire de la Crimée ne se répétera pas. Une invasion de l'Ukraine serait une catastrophe, surtout pour la Russie elle-même.

Sacha Filipenko - Photo PA

La Russie se transforme chaque jour et avec force en une sorte de Belarus, en un pays où même les lois les plus fondamentales ne sont pas respectées et où les droits et libertés élémentaires sont bafoués. Une nouvelle dictature. Les journalistes indépendants sont attaqués quotidiennement en Russie, les organisations non gouvernementales sont systématiquement détruites. Eradiquer toute initiative - telle est la priorité de la Russie de Poutine. La taille du pays est plus importante que le bien-être et les libertés de ses citoyens. Je crois fermement que Poutine a perdu le sens des réalités. En 2022, un immense pays est dirigé par un agent des services secrets qui voit des ennemis et des traîtres partout et qui ne tire ses informations que des documents que lui apportent ses généraux. Son seul objectif est dd’exercer le pouvoir - de préférence sur autant de territoires que possible. Un nouveau tsar soviétique. Alors que l'Europe se projette dans le futur, Poutine tente de toutes ses forces de diriger son énorme navire de guerre vers le passé.

Sacha Filipenko est un écrivain biélorusse. Il a vécu en Russie jusqu’en 2020. Depuis, il habite dans différents endroits d’Europe. Son nouveau roman « die Jagd » paraîtra en allemand le 23 février aux éditions Diogènes

Maarja Kangro, Estonie

Mon amie, qui a quitté l'Estonie pour l'Espagne il y a cinq ans, me dit maintenant que la vie en Estonie devient de plus en plus effrayante à cause des actions de Poutine. Elle a de la chance de vivre loin de ce danger. Depuis Madrid, c’est peut-être vrai. Mais qu'en est-il à Tallinn, à un peu plus de 200 kilomètres de la frontière russe ?

Ici, pas de panique, pas d'inquiétude dans la vie quotidienne. Bien sûr, les rapports sur l'Ukraine, la Russie et les réactions de l'Occident font les Unes. Une paix à tout prix n'est pas tolérée (en théorie), on parle avec inquiétude d'une possible "finlandisation" de l'Ukraine. Mais les médias publics tentent aussi d'apaiser la population et de calmer l'atmosphère.

Maarja Kangro - Photo Pia Ruber

Aujourd'hui, on apprend que la Russie souhaite ratifier l'accord frontalier avec l'Estonie. Un article est récemment paru sur un sondage selon lequel les Russes en Russie ont une image positive des Estoniens : Dans les régions limitrophes de l'Estonie, 72 pour cent des Russes sont même favorables aux Estoniens.

On affirme également qu'il n'est pas nécessaire de fermer les chaines de propagande russes en Estonie (comme en Lettonie) : au contraire, ces canaux nous tiendraient "au courant". Et la Première ministre, Kaja Kallas, souligne elle aussi que - bien que l'Europe soit confrontée à la plus grande crise de sécurité qu’elle ait connue depuis trente ans et que nous devons aider l'Ukraine, y compris par les armes ! - l'agression russe n'est pas dirigée contre nous.

En début de semaine, j’ai participé à un dîner de gala organisé par le plus grand journal d’Estonie, politiquement de droite, mais pour une raison ou pour une autre, j’ai quand même été invitée à plusieurs reprises. Le rédacteur en chef a parlé avec émotion. On ne peut pas faire confiance à celui qui à l’Ouest parle de paix. Il a fait des comparaisons entre Chamberlain et Churchill. Mais pour notre ancien président Thomas Hendrik Ilves, derrière la menace actuelle de guerre se cache une guerre numérique, une manière de paralyser numériquement tout l’Etat. Attaquer un membre de l'OTAN, c'est prendre le risque d'une guerre nucléaire, a-t-il déclaré dans son discours. Eh bien, oui. En Estonie, on compte beaucoup sur cet article 5 du pacte de l'OTAN, je ne sais pas si une telle croyance est bien fondée. Mais nous ne voulons sûrement pas le tester ou le réfuter dans une situation de guerre réelle.

Maarja Kangro, Estonie est une écrivaine, poétesse et librettiste estonienne. "Kind aus Glas", qui relate un tournée de reportages dans l’Ukraine en crise. Paru en allemand en 2018 aux éditions Kommode.

Johan Harstad, Norvège

Vivons-nous de nouvelles années quatre-vingt, de nouvelles années soixante ou de nouvelles années trente ? C'est la question que je me pose ces temps-ci, car je suis sûr que des problèmes sont à venir. Des dirigeants mondiaux ont tendance à être de piètres étudiants en histoire, il faut donc pratiquement s’attendre à ce que les erreurs du passé se répètent. Des empires s'effondrent parce que des gens ne font pas leurs devoirs. Je suis choqué par la menace d'une invasion de l'Ukraine, tout comme l’idée même d'invasion m’horrifie.

John Harstad - Photo Dennis Dirksen

Mais je crains que la situation russo-ukrainienne ne soit qu'un début, et si elle tourne à l'horreur, cela affectera la situation sino-taïwanaise, déclenchera une autre guerre en Bosnie, etc. Et nous devrons alors faire face à cela - et avec des États-Unis qui pourraient se diriger vers un proto-fascisme. C'est ce qui m'empêche vraiment de dormir la nuit car Donald Trump ne semble percevoir ni les faits ni la réalité. A part lui, il y a de l'espoir si les chefs de gouvernement se parlent. Et comme dans  toute thérapie de couple, avant de commencer à accuser, tu dois écouter et comprendre ce qui anime l’autre - et je veux dire vraiment écouter, plutôt que d'attendre ton tour pour lancer la bombe. La peur, l'espoir et une histoire dont on est fier sont profondément enracinés dans tous les pays.

Et s’ils sont peu enclin à s’écouter, alors je leur suggère de rechercher sur Google l'image « Pale Blue Dot » (Point bleu pâle) et de lire les réflexions de Carl Sagan à ce sujet. Et si ça ne les aide pas non plus, alors je ne peux vraiment rien faire pour eux.

Johan Harstad est un écrivain norvégien. Son nouveau roman « Auf frischer Tat » paraîtra en août aux éditions Rowohlt.

Inga Ābele, Lettonie

À un moment donné, la guerre devient personnelle.

Les pays baltes ont toujours été un champ de bataille. J'espère et je crois cependant que la guerre appartient au passé. J'espère et je crois qu'il y aura enfin une génération qui pourra vivre ici toute sa vie sans guerre !

À la question "Que pensez-vous des voix en Occident qui semblent partager le point de vue de la Russie selon lequel des pays comme la Pologne ou les États baltes ont toujours fait partie de la plus grande zone d'influence de la Russie ?", Ma réponse est la suivante : je pense que ce sont de mauvais cauchemars !

Un ex-officier du KGB russe désorienté veut conquérir des territoires qui ne lui appartiennent pas, c'est tout.

Heureusement, la situation a changé depuis la dernière guerre mondiale - tout doit se passer sous les yeux du monde entier, car Internet a rendu le monde transparent.

Inga Ābele - Photo Mareks Galinovskis

Il y a quelques années, nous avons vu comment un dictateur biélorusse a réprimé son peuple. Nous n’avons pas pu aider les Biélorusses, mais nous avons vu leur combat pour la liberté et nous avons pu prier pour eux.
„Je pense que cette période va passer comme un mauvais cauchemar. Cela me donne la force de me tenir debout et de respirer", a déclaré le combattant letton Gunārs Astra devant un tribunal soviétique en 1983.
En 1991, la Lettonie a retrouvé sa liberté et sa souveraineté.

Mon fils s'est porté volontaire auprès des réservistes des Forces armées nationales. Que puis-je dire de plus ?
Je prie le Seigneur.

Inga Ābele est une écrivaine lettonienne. Parution récemment en allemand de son roman « die Flut » aux éditions Kommode.

Szczepan Twardoch, Pologne

Une invasion russe de l'Ukraine fait peser la menace d'une guerre à grande échelle d'une ampleur jamais vue en Europe depuis 1945. Cette menace nous rappelle douloureusement plusieurs vérités, à nous qui vivons en Europe centrale et orientale :

Szczepan Twardoch - Photo Brigitte Friedrich

- L'histoire n'est pas terminée. Notre palais de cristal européen, construit sur l'illusion de la fin de l'histoire, de la paix éternelle et du triomphe ultime de la démocratie libérale, se fissure et peut s'effondrer à tout moment.

- Nous ne savons pas où les chars russes s'arrêteront dès qu'ils se seront mis en marche. À Marioupol? À Kiev ? À Lviv ? À Przemyśl? Sur l’Oder? À Berlin ? Plus à l’ouest ? N'est-il pas temps d'imaginer l'inimaginable, pour notre propre bien ? Il y a dix ans, personne n'aurait pu imaginer que Poutine puisse envahir l'Ukraine, modifier ses frontières par la force et rattacher la Crimée à la Russie.

- L'attitude de l'Allemagne est extrêmement décevante. L'Allemagne semblait être un excellent exemple quant à la façon de faire face à sa culpabilité historique, un excellent exemple de conduite de la politique internationale basée non seulement sur ses propres intérêts, mais aussi sur certaines normes morales. Aujourd'hui, en revanche, c'est comme si Gerhard Schröder était encore chancelier. La proposition scandaleuse de livrer 5000 casques à l'Ukraine est jusqu'à présent le niveau zéro de cette politique indigne qui vise à rendre l'Union européenne dépendante de la Russie et à la rapprocher de celle-ci, comme si la Russie était un pays "normal" - et non une dictature agressive. C'est le niveau zéro d'une politique dont les dernières tentatives sont la destruction de l'unité européenne avec Nord Stream 2 ou la fin de l'énergie nucléaire, ce qui est incompréhensible au vu de la catastrophe climatique.

Les accords de Munich et la politique de Chamberlain à cette occasion devraient continuer à servir de dissuasion.

Szczepan Twardoch est un écrivain polonais. Son nouveau roman est paru en allemand sous le titre « Demut » le 15 février aux éditions Rowohlt Berlin.

Serhiy Jadan, Ukraine

Je me souviens très bien du printemps 2014, le fameux "printemps russe", au cours duquel la Russie a tenté de déstabiliser les villes de l'est et du sud de l'Ukraine avec l'aide de ses agents. Dans la plupart des villes, l'Ukraine a pu repousser les attaques, mais dans le Donbass, tout a dégénéré en une véritable guerre, qui se poursuit encore aujourd'hui. Je me souviens qu'à Kharkiv, une ville située à une cinquantaine de kilomètres de la frontière russe, des rumeurs circulaient régulièrement et de façon professionnelle selon lesquelles l'armée russe envahirait la ville le lundi suivant. A l'époque, c'était vraiment effrayant, car après l'annexion de la Crimée, l'apparition de soldats russes sur le territoire ukrainien ne pouvait plus étonner personne.

Serhiy Jadan - Photo Ekko von Chvirov

Ce printemps là, les troupes russes ne sont pas venues à Kharkiv. Elles ont attaqué le Donbass cet été quand il est devenu évident que l’Ukraine reprendrait progressivement le contrôle des villes conquises par les milices russes. Toutefois, la Russie n'a pas reconnu avoir envoyé ses troupes en Ukraine et pour une quelconque raison, l'Occident a adopté une position étrange - nous savons que vous êtes là, mais nous ne le dirons pas à voix haute. Je ne parle pas de la fidélité de principe de nos partenaires occidentaux. Il s'agit de la probabilité d'une guerre ouverte, d'attaques au niveau de l’information et de sentiments de panique.

Je soupçonne que toute la pression contre l’Ukraine au niveau de l'information  que nous observons depuis l'automne dernier a en grande partie pour objectif l'intimidation et la démoralisation. On nous prévient depuis si longtemps que Poutine va attaquer, comme si les chars russes roulaient de leur propre chef de la Sibérie vers la frontière ukrainienne. Il est clair que la Russie pouvait lancer l'attaque à tout moment au cours des huit dernières années. Il est également évident, qu’une nouvelle escalade du côté russe ne signifie pas nécessairement le déploiement de colonnes de chars - les attaques de hackers contre les sites internet des ministères ukrainiens et les alertes régulières à la bombe qui ont eu lieu récemment en raison d’une prétendue présence d’explosifs dans les écoles, les stations de métro et les gares des villes ukrainiennes montrent que la guerre peut être menée par divers moyens.

Cette pression constante et les tentatives incessantes de créer la panique ont toutefois montré autre chose, à savoir que les Ukrainiens n'ont en fait pas peur. Oui, ils comprennent tous les dangers, ils sont tous fixés depuis longtemps. Et tous comprennent qu'on ne peut compter que sur soi-même. Bien sûr, il règne une certaine inquiétude, mais beaucoup plus important est d’avoir désormais confiance en soi.

Serhiy Jadan est un écrivain, musicien et poète ukrainien.  Il vit à Kharkiv. Son dernier roman « Internat » est paru en allemand aux éditions Suhrkamp. Le 21 mai, la pièce de théâtre musical "Lieder von Vertreibung und Nimmerwiederkehr", dont Zhadan a écrit le livret, sera créée à la Tischlerei de la Deutsche Oper de Berlin.

Traduction Françoise Diehlmann

Remarques sur les autrices et auteurs:

Sofi Oksanen, publication de son dernier livre « le Parc à chiens » chez Stock en 2021

Lacha Bougadzé, publication de ses livres en langue française aux éditions L’espace D’un Instant

Piret Raud, publication de ses livres en langue française aux éditions du Rouergue

Sacha Filipenko : Ses romans « Croix Rouges » et « La Traque » sont publiés respectivement en 2018 et en 2020 en langue française aux éditions des Syrtes, Genève

Serhiy Jadan est un poète, romancier, essayiste ukrainien. Ecrivain culte, il est l’un des piliers de la littérature ukrainienne post-soviétique. Sa réputation en Ukraine tient beaucoup à ses interventions poétiques, théâtrales, musicales encore peu accessibles en langue française.

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Billet de blog
Élections au Brésil - Décryptage et analyse
Lecteurs et lectrices des pages « International » de la presse francophone savent que le Brésil vit un moment crucial pour son destin des prochaines années. À moins d'une semaine du premier tour des élections présidentielles, le climat est tendu et les résultats imprévisibles sous de nombreux aspects.
par Cha Dafol