J'ai vécu de près la situation palestinienne. L'urgence: un Etat palestinien viable

Imagine, si tu as 74 ans et que tu es Palestinienne ou Palestinien, tu n'as pas d'Etat, tu n'as connu que la guerre, la colonisation et l'occupation. Les générations après toi ont connu la même chose. C'est le cas pour la jeunesse palestinienne d'aujourd'hui

Le rêve d'Oslo envolé

Je connais très bien la région pour m'y être rendue régulièrement pendant plus de dix ans pour des raisons professionnelles.  J'y suis allée pour la première fois à la fin des années 90 pendant le processus de paix symbolisé par les Accords d'Oslo, précisément dans le Nord de la Cisjordanie à Naplouse, Jénine, Qalqilya et Tulkarem. Ces trois dernières villes sont situées sur la ligne verte qui sert de limite entre Israël et les territoires palestiniens occupés. C'est difficile à croire, mais à cette époque les habitants de la ville israélienne de Kfsar Sava traversaient la rue pour venir faire leurs achats dans la ville palestinienne de Qalqilya, on y entendait des Shalom - Salam. Pour moi, il était clair qu'Israéliens et Palestiniens pouvaient vivre côte à côte.

Mais il n'empêche qu'à cette époque là en même temps, la colonisation sévissait. J'ai été très choquée par la visite d'Hébron dont le centre ville est occupé par les colons israéliens. Il faut savoir que les Palestiniens craignent plus les colons que l'armée israélienne. J'ai pu voir leurs actions violentes contre la population, adultes et enfants. Au dessus du souk de la ville d'Hébron qui à l'époque était très animée, la population palestinienne a été obligée d'installer en hauteur des filets pour se protéger contre les déchets et les projectiles que jetaient les colons qui se trouvaient en surplomb. Et la situation n'a pas beaucoup changé depuis.

J'étais sur place fin septembre 2000 peu de temps avant qu'Ariel Sharon pénètre sur l'esplanade des Mosquées, ce qui a déclenché la révolte des Palestiniens. J'y suis retournée pendant et après l'Intifada. Le basculement a eu lieu au moment des élections municipales palestiniennes de 2006, où le Hamas a remporté un certain nombre de villes palestiniennes dont Gaza. Je me suis donc retrouvée face à des élus du Hamas, ce que je ne souhaite à personne. J'ai vécu en direct des interventions militaires israéliennes, leurs répercussions sur les jeunes et les enfants, que cela soit au Nord de Ramallah ou près de Jénine et ça non plus je ne le souhaite à personne.

Le mur destiné à enfermer les Palestiniens, à protéger les colons et non la population israélienne

J'ai pu voir ce que vivaient les Palestiniens quotidiennement: les humiliations, la construction de ce terrible mur, il était facile de se rendre compte qu'il était davantage destiné à enfermer les Palestiniens, protéger les colons israéliens que la population israélienne, il n' y a qu'à regarder son tracé dans le Nord de la Cisjordanie par exemple. 

Malgré tout, une vie bouillonnante dans les villes palestiniennes entourées par les colons

Outre les villes du Nord de la Cisjordanie et Hébron, j'ai visité toutes les grandes villes palestiniennes y compris Jérusalem Est et Gaza. La population palestinienne est très jeune, l'éducation est très élevée. Il existe une myriade d'associations de femmes, culturelles, et de santé, sans parler des artistes, des sportifs etc..  Tous rendent la vie bouillonnante dans les villes palestiniennes. Mais sortir des villes, c'est être confronté aux actions violentes des colons, ils sont partout. "La Cisjordanie est un gruyère" disait à juste titre John Kerry le secrétaire d'Etat de Barack Obama. La politique de colonisation empêche la création d'un Etat palestinien. J'ai dit à des amis récemment au sujet des derniers événements : Imagine, si tu as 74 ans et que tu es Palestinienne ou Palestinien, tu n'as pas d'Etat, tu n'as connu que la guerre, la colonisation et l'occupation. Les générations après toi ont connu la même chose. C'est le cas pour la jeunesse palestinienne d'aujourd'hui.

Après l'assassinat d'Itzhak Rabin, la communauté internationale a abandonné les Palestiniens et le camp de la Paix israélien

Une chose est claire. Nous en sommes là aujourd'hui, parce que la communauté internationale a préféré soutenir les pires des dirigeants israéliens comme Sharon et Netanyahou plutôt que de soutenir politiquement et financièrement le camp de la paix israélien qui était très fort au moment de l'assassinat du Premier ministre israélien Itzhak Rabin par un extrémisme juif. La social démocratie qui avait du poids à cette époque à l'échelon international porte une responsabilité considérable. Le camp de la paix a été de fait pratiquement décimé, alors qu'il aurait du être fortement soutenu par la communauté internationale pour poursuivre l'oeuvre d'Itzhak Rabin, de Yasser Arafat et de Bill Clinton.

Mais la droite et l'extrême droite israéliennes qui ont toujours été contre les Accords d'Oslo ont décidé de leur tordre le cou. La deuxième intifada est déclenchée par la visite d'Ariel Sharon sur l'Esplanade des Mosquées et la mort en direct à Gaza d'un jeune Palestinien de douze ans, Mohammed Al Dura, que son père a tenté en vain de protéger, les images font le tour du monde et on ne remerciera jamais assez Charles Enderlin. Les jeunes Palestiniens que je connaissais disaient: "Jusque là, nos familles nous protégeaient, maintenant mon père ne peut plus me protéger. Tout a basculé". On assiste à des émeutes dans les territoires palestiniens occupées auxquels se joint la population arabe israélienne, la répression de l'armée israélienne est violente. 

Les gouvernements israéliens successifs jouent la carte du statu quo avec le Hamas et maintiennent en prison jusqu'à ce jour le leader du Fatah Marwan Barghouti

Ariel Sharon, Premier ministre, ne voulait pas se retrouver seul face à Yasser Arafat, au Fatah et à l'OLP, l'Organisation de Libération de la Palestine. Le Hamas sert de contrepoids et Sharon l'utilise à sa guise pour affaiblir l'OLP: Il place le Président de l'Autorité palestinienne Yasser Arafat dans une situation d'enfermement dans son quartier général, la Mouqata'a, La colonisation et la construction du mur sont accélérées

Le Premier ministre israélien de l'époque jette en prison le leader et député palestinien du Fatah en prison, Marwan Barghouti. Celui-ci est maintenu en prison jusqu'à ce jour, ce qui montre que Sharon, puis Netanyahou au pouvoir depuis 12 ans veulent affaiblir à jamais l'Autorité palestinienne, préférant de loin le statu quo avec le Hamas. 

Les Palestiniens et la multi peine

L'affaiblissement de l'Autorité palestinienne font que les élections municipales de 2006 ont été fatales. Le Hamas gagne un certain nombre de villes palestiniennes dont Gaza. Des villes de Cisjordanie subissent la double voire la triple peine : Il faut imaginer la ville de Qalqilya, au Nord de la Cisjordanie, complètement encerclée par un mur avec une seule porte de sortie, le hamas qui gagne les élections municipales à cause d'une scission au sein du fatah local, les interventions militaires israéliennes récurrentes, les colons autour. Cette double ou triple peine touchait toute la population de cette ville, mais principalement les femmes, les enfants, les gens de culture, le hamas ayant interdit le festival culturel ouvert qui avait un écho dans toute la Cisjordanie

Et Gaza! Alors qu'il aurait fallu qu'Israël se retire de tous les territoires palestiniens occupés, Sharon se désengage de Gaza uniquement, sans négociation avec les Palestiniens, en l'abandonnant au Hamas lequel rompt avec l'autorité palestinienne affaiblie. Gaza a l'une des plus fortes densités du monde, beaucoup de camps de réfugiés, une misère énorme, une population épuisée. Je me demande comment les Gazaouis, dont la population est très jeune, font pour supporter une telle situation, notamment aujourd'hui. 

Netanyahou et le nationalisme exacerbé. Et Jérusalem dans tout ça?

Sharon et Netanyahou se sont succédés mutuellement au pouvoir, menant la politique du pire, l'important étant de se retrouver face au hamas. Ils ont toujours été contre le processus de paix, tout comme le Hamas. Ils ont besoin l'un de l'autre. Pourquoi Netanyahou laisse-t-il passer l'argent entre le Qatar et le Hamas? Pourquoi Netanyahou, sur la ligne de Sharon ne libère-t-il aucun prisonnier politique du Fatah?

Netanyahou a développé le nationalisme israélien, s'alliant aux partis extrémistes.  La "génération Bibi" n'a connu que le nationalisme israélien. Avec le soutien de Trump, Netanyahou intensifie à outrance la colonisation en Cisjordanie occupée. La reconnaissance par Trump de Jérusalem comme capitale d'Israël qui a fait la joie de Netanyahou a décomplexé des groupes d'extrémistes juifs qui il y a quelques semaines sont venus, sous la houlette d'un député suprémaciste juif nouvellement élu à la Knesset, Itamar Ben Gvir, défenseur des colons les plus violents et appartenant à un groupement proche de ceux qui sont derrière l'assassinat d'Itzhak Rabin, soutenir au moment de la rupture du jeûne les menaces d'expulsion de 13 familles palestiniennes, soit plus de 300 personnes, du quartier emblématique Sheikh Jarrah de Jérusalem Est. Ces familles sont toutes descendantes des réfugiés de 1948. Ces provocations ont eu lieu pendant la période du ramadan. Puis en même temps, les forces de l'ordre ont éveillé la mobilisation des jeunes Palestiniens en leur interdisant de se réunir le soir comme les autres années à la porte de Damas après la rupture du jeûne. Poursuite jusque sur l'Esplanade des Mosquées voire à l'intérieur de la Mosquée Al Aqsa. 

La police a empêché les Arabes israéliens de rejoindre l'Esplanade des Mosquées, ce qui a conduit à de véritables scènes de guerre civile dans des villes juives et arabes comme Lod, Saint Jean d'Acre entre les communautés allant jusqu'à des tentatives de lynchage. Il faut remonter à 2018 pour comprendre la cause ces explosions au sein de la société israélienne aujourd'hui lorsque Netanyahou a fustigé la minorité arabe en déclarant par une loi l'Etat d'Israël, Etat juif, rejetant de fait les Arabes israéliens comme citoyen de seconde zone. Et pourtant une telle situation, inédite, était impensable au moment où dans tout le pays, les soignants juifs et arabes ont permis ensemble de surmonter la pandémie. 

Il faut le dire. Netanyahou a mis les colons au pouvoir. Je ne pense pas que les colons soient appréciés dans la société israélienne, surtout pas chez les Arabes israéliens.  La jeune génération arabe israélienne a grandi sous le gouvernement nationaliste de Netanyahou. La société israélienne vit entre l'écoeurement et la peur, la peur des roquettes du Hamas, plus sophistiquées qu'en 2014. Sans le dôme de fer, il y aurait de nombreuses victimes.

Mais Matthias Schmale, le directeur de l'UNRWA à Gaza, l'agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens, nous alerte dans une interview au Monde où il décrit la situation dans Gaza enclavée, soumis aux bombardements israéliens en réponse aux roquettes du Hamas:

"Depuis trois ans et demi, j'ai découvert des gens très modérés, pas du tout supporters du Hamas, ne croyant pas que la violence est une solution. Mais tout d'un coup, à ma grande surprise, les voilà qui disent: "Au moins le Hamas agit, là où d'autres parlent, alors que l'armée israélienne  pénètre sur le lieu saint de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem, à l'occasion d'un jour sacré de notre calendrier, qu'on voit les expulsions dans le quartier de Cheik Jarrah de Palestiniens y vivant depuis des générations, qu'on voit les Palestiniens tabassés en Israël. 

Il s'agit de Jérusalem essentielle pour les Palestiniens et aussi les Arabes israéliens, Israël pour eux est allé trop loin en attaquant non seulement l'identité palestinienne mais aussi l'héritage national palestiniens. 

Et la communauté internationale dans tout ça...

Une sorte de connivence de fait s'est établie entre les différents Etats depuis longtemps pour mettre la question palestinienne sous la table, c'est à dire pour ne pas mettre en lumière la question de l'Etat de Palestine pourtant reconnu par l'ONU: "Houlà! Si on ressort le dossier palestinien, ça va causer plus d’ennuis". L'Etat de Palestine viable, tel que décidé par l'ONU est la seule solution. Mais régulièrement, ressort par la grande porte la question de la Cisjordanie, de Jérusalem, de Gaza et aujourd'hui émerge en plus cette fracture au sein de la société israélienne.

Les bombardements israéliens à Gaza en réponse aux roquettes du Hamas font régulièrement de nombreuses victimes, dont beaucoup d'enfants. Les QG de AP et Al Jazeera ont été bombardés, le silence des gouvernements et Etats y compris et surtout du nôtre est assourdissant. 

Les gouvernements vont avoir de plus en plus de mal à gérer une telle situation. Elle peut l'être d'autant plus pour les Etats arabes qui ont signé les accords d'Abraham avec Israël si leurs populations réagissent. 

La question de l'Etat de Palestine dans le cadre du droit international existe depuis des décennies. Il est temps que la communauté internationale vive avec son temps, ne laisse plus Netanyahou et le Hamas maîtres à bord, utilisant les populations israélienne et palestinienne, comme si le statu quo était la fin de l'histoire. Elle doit enfin agir  pour la paix et donc pour que la jeunesse palestinienne d'aujourd'hui puisse vivre dans son Etat. Tout le reste n'est que cynisme et facteur de guerre. 

 

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