Les certitudes développées dans l'après-guerre ne sont plus valables aujourd'hui

On en a dit des choses sur l'interview d'Angela Merkel. Des journalistes français de l'AFP et de LCI se précipitent pour dire qu'Angela Merkel a des confrontations avec Emmanuel Macron, ce qu'elle n'a jamais prononcé. On fait croire que l'interview porte essentiellement sur le Président français. Or, il ne s'agit que d'une petite partie. L'interview de la chancelière va bien au-delà.

je suis loin d'être une fan d'Angela Merkel. Mais l'hystérie médiatique a attiré ma curiosité pour aller voir de près cette interview que la chancelière a accordée au grand quotidien allemand, le Süddeutsche Zeitung. C'est une très longue interview, c'est la raison pour laquelle la partie sur Emmanuel Macron, où elle met en avant les différences de mentalités n'occupe pas tout l'entretien. Faire croire que la chancelière aurait fait une interview uniquement consacrée à ses confrontations avec le Président de la République, mot qu'elle n'a jamais prononcé, est une fake news. 

Il est question d'Europe, de beaucoup d'Europe, des défis mondiaux de la Chine, de la Russie avec l'Europe, du Brexit, de la crise des réfugiés, de la crise de l'Euro et de l'austérité, de Leonard de Vinci, de la neutralité carbone d'ici 2050, de la sortie du charbon, du climat, de l'Allemagne comme colosse ou pas, de l'importance de cette élection, du Spitzenkandidat Manfred Weber qu'elle soutient, de Vicktor Orban et Matteo Salvini, de la violation de l'UE par les groupes populistes d'extrême droite, et bien sûr d'Emmanuel Macron où elle dit entre autres: (...)  "Il y a eu des temporalités différentes. Lorsqu’il a prononcé son discours de la Sorbonne, c’était juste après les élections au Bundestag. Ensuite le temps qu’il a fallu pour former notre gouvernement a été anormalement long. Et il y a des différences dans nos fonctions et nos cultures politiques. Je suis la chancelière d’un gouvernement de coalition et je suis beaucoup plus dépendante du Parlement que le président français, à qui il est interdit d’entrer à l’Assemblée nationale. Mais en ce qui concerne les questions clé – de quelle manière l’Europe va évoluer, l’économie, quelles responsabilités avons-nous pour le climat et l’Afrique – nous sommes sur la même longueur d’onde. Cela vaut également sur la question de savoir où nous devons agir indépendamment des Etats-Unis d’Amérique..".

Le petit tacle a eu lieu sur ce que les médias n'ont pas voulu voir, à savoir sur la décision de la France de prolonger la durée de vie de ses centrales nucléaires. 

Voici la traduction de ce long entretien d'Angela Merkel accordé à Nico Fried et Stefan Cornelius du  Süddeutsche Zeitung 

 

LES CERTITUDES NE SONT PLUS VALABLES

 

Angela Merkel parle de l’importance de ces élections européennes, de la lutte pour des frontières ouvertes, de la protection de l’environnement et de la montée du populisme

Süddeutsche Zeitung : Madame la Chancelière, l’Europe est-elle confrontée à des élections décisives ?

Angela Merkel : C’est certainement une élection d’une grande importance, une élection particulière. Beaucoup se montrent très inquiets au sujet de l’Europe, ce qui me donne un sens des responsabilités encore plus grand, de m’occuper avec d’autres du destin de cette Europe.

SZ : Diriez-vous que l’Europe n’a jamais été aussi en danger ?

AM : C’est difficile pour moi de comparer la situation actuelle avec les menaces des décennies précédentes, parce que je n’étais pas là à l’époque et parce que je suis aujourd’hui activement impliquée dans les événements. On peut donc mieux juger cela de l’extérieur. Mais il ne fait aucun doute que l’Europe doit se repositionner dans un monde en mutation. Des certitudes qui se sont développées dans l’après-guerre, ne sont plus valables aujourd’hui.

SZ : Cette citation est du Président français Emmanuel Macron qui est également impliqué dans les événements.

AM : C’est vrai, mais pas encore aussi longtemps. Il apporte encore d’une certaine manière un peu comme je disais la perspective de l’extérieur. C’est bien de voir l’Europe sous différents angles. Se référer à sept décennies de paix ne suffit plus pour le bien-fondé de l’Europe. Si on ne pouvait plus justifier l’Europe comme tournée vers l’avenir, alors l’œuvre de paix serait plus rapidement en danger qu’on ne le pense.

SZ : L’Europe est divisée au plan intérieur et faible en matière de politique étrangère, comme on le voir actuellement dans le cas de l’Iran. Comment cela peut-il mobiliser les électeurs ?

AM : Il est essentiel qu’à partir d’intérêts différents, nous trouvions des solutions communes. Pour comparer : Lorsque je rencontre les 16 ministres-présidents des Länder, c’est d’abord le désaccord qui domine. Cependant, nous n’en arrivons pas à la conclusion que le système fédéral en Allemagne est gravement menacé, mais nous travaillons à des solutions que tous peuvent enfin de compte porter et qui font progresser le pays.

SZ : Et la faiblesse de la politique étrangère ?

Concernant l’Iran, l’Europe en fait apparaît d’un côté comme faible, parce que l’Euro n’est pas une devise clé comme le dollar, c’est pourquoi il est dur pour nous de nous opposer aux sanctions américaines. D’une autre côté, l’Europe continue d’évoluer. L’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne ont pris une voie différente de celle des USA sur la question de l’accord avec l’Iran. Dans ce cas, si on prend en considération chaque différence, nous avons même des intérêts communs avec la Russie et la Chine. Le fait que l’Europe ne soit plus divisée sur cette importante question, comme ce fut le cas dans la guerre d’Irak, est une valeur en soi. Néanmoins, nous pouvons évaluer nos capacités de façon réaliste et devons les renforcer pour l’avenir. Dans la coopération en matière de défense, nous sommes sur la bonne voie.

SZ : Quels sont les défis mondiaux de la Chine, de la Russie et aussi des USA avec l’Europe

AM : Ils nous obligent encore et encore à chercher des positions communes. C’est souvent fastidieux à cause des intérêts différents. Mais nous réussissons, pensons à notre politique dans le conflit ukrainien. Notre politique en direction de l’Afrique suit également une stratégie commune, qui aurait été impensable il y a quelques années. C’est ainsi que nous avançons pas à pas. Mais notre force politique ne correspond pas à nos capacités économiques.

SZ : Quelle a été la césure la plus importante de ces dernières années ?

AM : Certainement la décision de la Grande Bretagne de quitter l’UE. De plus, avec l’Euro et la question des migrations, nous avons connu des crises qui ont atteint la substance même de l’UE. Les deux projets d’intégration européenne des années 90, à savoir la monnaie et l’ouverture des frontières à Schengen, étaient justes et importantes. Mais il s’avère qu’ils n’étaient pas suffisamment armés pour faire face aux défis et aux tempêtes. Pour ce qui est de l’Euro, nous sommes devenus meilleurs. Quant à Schengen, nous ne sommes pas encore sortis d’affaire.

SZ : Les deux crises vous ont valu des titres qui font débat : la chancelière de l’austérité à cause de la politique d’austérité, la chancelière des réfugiés, parce que vous n’avez pas fermé les frontières. Seront-ils vos marques dans les livres d’histoire ?

AM : Je ne m’occupe pas de ça. Ce qui compte, c’est que l’union monétaire et l’Euro aient été préservés. Les réformes en Irlande, Espagne, au Portugal et en Grèce se sont révélées justes, même si je ne conteste pas que la charge qui a pesé sur les populations a été considérable. Et la question des migrations continuera de nous accompagner dans les prochaines décennies. Au cours des quatre dernières années, nous avons ressenti les effets de la terreur et de la guerre civile au Proche et au Moyen-Orient et avons aidé des gens dans le besoin. En même temps, il nous reste comme mission à contribuer à ce que les pays africains parviennent à un développement économique bon et durable. C’est dans l’intérêt mutuel.

SZ : Avec ces deux titres controversés, on vous reproche d’avoir divisé deux fois l’Europe : entre le Nord et le Sud pour ce qui est de la crise monétaire, entre l’Est et l’Ouest concernant la politique concernant les réfugiés, ce qui a conduit également au renforcement des populistes. Reconnaissez-vous cette responsabilité ?

AM : Des décisions ne peuvent être jugées pleinement dans toute leur ampleur que si on prend en considération l’effet qu’aurait eu une politique contraire. Si nous n’avions pas agi ou bien si nous avions agi différemment dans la crise de l’euro et celle des réfugiés, je pense que les conséquences auraient été bien pires que les problèmes d’aujourd’hui. Ce ne sont pas des décisions fantaisistes, mais des réponses à la vie réelle. Si 70 millions de gens sont en fuite dans le monde, il était compréhensible que l’Europe s’occupe d’un bon million de personnes.  Je comprends que cela puisse conduire à des controverses dans la société, mais elles doivent ensuite s’éteindre. Et nous avons appris beaucoup de la situation.

SZ : Néanmoins, cette politique avait des conséquences sur la capacité d’agir de l’UE et sur sa force de persuasion auprès des citoyens

AM : Encore une fois : Vous devez toujours peser quelles auraient été les conséquences d’une politique contraire. Il y a maintenant beaucoup de consensus dans la politique migratoire : protection de nos frontières européennes extérieures, responsabilité vis-à-vis de l’Afrique, politique de développement, soutien en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme, c’est incontestable parmi tous les Etats membres. Nous restons divisés sur la question de savoir si tous les Etats membres doivent accueillir au moins un certain nombre de réfugiés ou si on laisse seuls les Etats membres de la Méditerranée et quelques autres qui sont les plus durement touchés. Là-dessus nous devons continuer à travailler.

SZ : les pays du sud sont toujours poussés par une inquiétude, celle concernant la prochaine rigueur

AM : La crise de la dette dans la zone euro nous a montré que dans certains pays, les aberrations économiques devaient et doivent être corrigées. Oui, c’est vrai que nous avons besoin de convergence, c’est-à-dire d’une harmonisation économique des Etats membres, dans le cadre de laquelle nous devons nous orienter sur la concurrence mondiale avec la Chine, les USA et la Corée du Sud. S’il s’agit d’une harmonisation en direction de la moyenne européenne, les crises à venir pourraient nous frapper durement.

SZ : Que tirez-vous comme leçon de ces crises ?

AM : Qu’on y fait face beaucoup mieux, si on prend des précautions et si chaque pays se prépare mieux politiquement aux changements. En tant que ministre de l’environnement, j’avais participé à des conférences sur la biodiversité entre 1994 et 1998. Déjà à l’époque, la plupart des choses sur l’extinction des espèces était connu. Aujourd’hui, ça vous touche le cœur de constater que la situation s’est aggravée à bien des égards. Là, les conséquences politiques et ce, à l’échelon mondial, sont clairement insuffisantes. Notre succès économique est décisif pour notre capacité à agir dans tous les domaines, y compris celui de la protection de l’environnement. C’est ma plus grande préoccupation.

SZ : Pourquoi ?

AM : Ces dernières semaines, nous avons commémoré le 500e anniversaire de la mort de Leonard de Vinci. Le souvenir de ce génie universel nous rappelle encore que pendant très longtemps au cours des cinq derniers siècles, un grand nombre des inventions les plus importantes viennent d’Europe. Ce n’est plus le cas depuis un certain maintenant. Ceci doit nous inquiéter. Car sans les fondements matériels, nous ne répondrons pas à nos attentes sociales et écologiques, nous ne serons pas en mesure d’aider d’autres Etats.

SZ : Le Président français s’est présenté ces dernières années avec verve et avec de nouvelles propositions comme le réformateur de l’Europe. L’image d’attentiste vous colle à la peau. Pourquoi trouvez-vous si difficilement un juste milieu avec Macron ?

AM : Nous trouvons toujours un juste milieu. Par ailleurs l’Allemagne a lancé toute une série d’initiatives. Pensez à notre engagement dans les Balkans ou aux pactes avec l’Afrique sous la présidence allemande du G20. Ce faisant, nous avons lancé un processus qui aidera à attirer des investissements privés dans les Etats africains. Nous avons également défini des priorités avec notre agenda du G20 sur la santé mondiale. Certes, il arrive que nous nous opposions. Il y a des différences de mentalités entre nous ainsi que des différences dans la compréhension des rôles. Ça a toujours été le cas. Le Président Macron n’est pas le premier président français avec lequel je travaille.

SZ : Suivez-vous les mêmes plans pour l’Europe ?

AM : Dans les grandes lignes, naturellement, mais n’oublions pas que l’image de nos deux pays est différente. La France, en tant que membre des Alliés après la Seconde Guerre mondiale avait évidemment un rôle différent de celui de l’Allemagne. La France est une puissance nucléaire, qui dispose d’un droit de veto au Conseil de Sécurité de l’ONU. A partir de nos différents points de départ et points de vue, nous parvenons toujours à des compromis. Aussi, nous faisons beaucoup pour l’Europe, même aujourd’hui.

SZ : Récemment, l’opinion publique a l’impression que Macron renonce à la coopération étroite avec l’Allemagne pour des raisons de politique intérieure. Votre relation s’est-elle encore détériorée ?

AM : Non, absolument pas. Il y a eu des temporalités différentes. Lorsqu’il a prononcé son discours de la Sorbonne, c’était juste après les élections au Bundestag. Ensuite le temps qu’il a fallu pour former notre gouvernement a été anormalement long. Et il y a des différences dans nos fonctions et nos cultures politiques. Je suis la chancelière d’un gouvernement de coalition et je suis beaucoup plus dépendante du Parlement que le président français, à qui il est interdit d’entrer à l’Assemblée nationale. Mais en ce qui concerne les questions clé – de quelle manière l’Europe va évoluer, l’économie, quelles responsabilités avons-nous pour le climat et l’Afrique – nous sommes sur la même longueur d’onde. Cela vaut également sur la question de savoir où nous devons agir indépendamment des Etats-Unis d’Amérique, même si à vrai dire je ne souhaite pas de telles situations.

SZ : Où voyez-vous des progrès communs ?

AM : Par exemple dans la politique de défense. Nous avons fait d’énormes progrès. Nous avons décidé de développer ensemble un avion de combat et un char. C’est donc un grand compliment mutuel et un signe de confiance que de compter davantage les uns sur les autres en matière de politique de défense.

SZ : Au sommet de Sibiu, Macron a lancé une initiative sur la neutralité carbone d’ici 2050 avec un certain nombre d’Etats. Vous n’y étiez pas et vous parlez plutôt de coalition de volontaires. Pouvez-vous expliquer ça ?

AM : L’initiative française comprend plusieurs composantes que je soutiens – jusqu’au plan très ambitieux que 25% de toutes les dépenses du budget européen doivent être liés à l’objectif climatique. Neuf pays veulent atteindre la neutralité climatique d’ici 2050, ce qui signifie qu’ils ne dégageront plus d’émissions de CO2. Cependant, je suis fermement convaincue qu’on ne peut le faire, que si on est prêt à stocker le dioxyde de carbone. Aucun de ces pays ne le conteste. Il s’agit de la méthode CCS, dans de nombreux endroits de l’Allemagne, le CCS est plutôt considéré comme un cheval de bataille à connotation négative.

SZ : Nous pensions que ce thème était de l’histoire ancienne ?

AM : Non, il est de retour. Vous avez deux possibilités : stocker ou reboiser. Aux Pays-Bas, le second est par exemple exclu. Pour ce, le CO2 pourrait être capté et injecté dans des réservoirs à gaz vides. Nous pourrions le faire aussi, mais si je voulais l’imposer d’un seul trait en Allemagne, on me demanderait à juste titre si c’est réaliste. Ceci nécessite une discussion large au niveau de la société, que je mènerai également dans notre cabinet pour le climat avec l’objectif d’atteindre la neutralité climatique pour l’Allemagne en 2050. En même temps, il s’agit de respecter les objectifs communs de 2030. Nous avons un grand consensus social en Allemagne qui consiste à sortir du charbon d’ici 2038. C’est un grand défi. La France vient de prolonger la durée de vie de ses centrales nucléaires, décision qui ne trouve pas chez nous la même compréhension au niveau de la société, pour exprimer cela avec prudence. Alors, comme tout chef de gouvernement je dois toujours tenir compte des situations nationales.

SZ : N’est-ce pas un peu hypocrite de fixer de nouveaux objectifs pour des dates dans un avenir lointain ?

AM : La plupart de ceux qui s’engagent maintenant pour un nouvel objectif en 2050 doivent comme nous se battre pour atteindre les objectifs climatiques de 2030. C’est pourquoi nous pourrions envisager une coalition de volontaires pour déterminer les prix du CO2 et ce dans les domaines que nous n’avons pas encore réglés avec les marchés des quotas de CO2, à savoir transport, infrastructures, agriculture. Nous pourrions prendre cette décision dans les prochains mois et nous n’aurions pas besoin de la renvoyer aux calendes grecques.

SZ : Avez-vous sous-estimé l’urgence du problème climatique ?

AM : Non, et je suis convaincue que nous sommes exemplaires avec nos objectifs jusqu’à 2030. Mais ce sont surtout les jeunes qui manifestent depuis des mois qui montrent clairement qu’ils considèrent qu’une action encore plus décisive est nécessaire et faisable. C’est bien que « Fridays for Future » et d’autres fassent pression. Outre les mesures déjà décidées, nous devons faire encore plus pour atteindre les objectifs climatiques de 2030.

SZ : L’Allemagne a acquis un rôle solitaire en Europe à travers sa force conjoncturelle, la faiblesse de la France et la démarche personnelle des Britanniques. Comprenez-vous l’inquiétude de nombreux voisins face à une Allemagne trop forte ?

AM : Pour le moment, je suis davantage préoccupée par une Allemagne avec une conjoncture plus faible, car l’interdépendance économique est très étroite au sein de l’UE. Certains pays scandinaves se portent très bien économiquement. Des Etats membres d’Europe centrale et orientale ont également des taux de croissance impressionnants et montrent comment stimuler avec succès innovation et investissements.

SZ : Il s’agit également au centre du colosse politique.

AM : L’Allemagne n’est pas un colosse. En Europe, chaque pays a une voie. Nous nous engageons pour davantage de convergence, c’est-à-dire pour l’harmonisation des conditions de vie et économiques. Bien entendu, l’Allemagne s’est bien développée grâce aux réformes entreprises au cours de la dernière décennie. Outre la vigueur de nos exportations, il était juste de mettre l’accent notamment sur la relance de l’économie nationale. Elle nous porte en ce moment. Mais l’Allemagne doit aussi aller plus vite. Il faut être plus conscient du fait que tout doit être élaboré et distribué.

SZ : Quels problèmes résultent de cette force ?

AM : L’Allemagne porte le fardeau du bouleversement démographique, que la France, par exemple, n’a pas à porter. Ceci nécessite des processus d’intégration complètement différents, comme l’immigration de travailleurs qualifiés en provenance d’Europe, afin de répondre à la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Notre politique d’équilibre budgétaire est également une prévention pour des moments où la démographie sera un défi encore plus grand.

SZ : Vous renoncez à apparaître dans cette campagne électorale. Pourquoi pas justement apparaître dans cette importante élection ?

AM : En tant que chancelière, je défends nos préoccupations et convictions, mais c’est le parti qui doit diriger les campagnes électorales. Ma décision d’abandonner la présidence du parti est indissolublement liée à celle de ne plus être en politique en 2021. Après avoir combattu pendant 18 ans en tant que chef du parti, c’est maintenant du domaine de la nouvelle présidente de la CDU.

SZ : Parlons des priorités après les élections.  Deux jours après, la question du personnel est à l’ordre du jour.

AM : C’est du moins à l’ordre du jour jusqu’au Conseil européen du 21 juin. Nous discuterons le 28 mai seulement de la façon de procéder. Le Conseil européen doit soumettre une proposition pour l’élection du Président de la commission. Il devrait alors utilement trouver une majorité au Parlement européen. C’est là qu’a lieu l’élection.

SZ : Et encore une fois, un conflit éclatera sur l’importance du « Spitzenkandidat ».

AM : Il existe, depuis que cette idée a été mise en œuvre la première fois.

SZ : Vous ne vous laissez pas décourager pour cette idée.

AM : Si vous lisez la presse d’il y a cinq ans…

SZ : …. Vous n’étiez pas une amie de la candidature de Jean-Claude Juncker…

AM : … Alors vous savez, que j’ai toujours exprimé un certain scepticisme contre le principe du Spitzenkandidat, naturellement pas contre Jean-Claude Juncker. Je suis un membre assidu du Parti Populaire Européen, qui a adopté dans ses statuts, qu’il désigne un Spitzenkandidat. Le PPE a un Spitzenkandidat, qui s’appelle Manfred Weber et je vais m’engager pour qu’il devienne Président de la Commission, si nous devenons la première force politique lors de ces élections.

SZ : Préféreriez-vous voir Manfred Weber comme Président de la Commission ou Jens Weidmann comme Président de la BCE ?

AM : Je ne discute pas cette alternative. Manfred Weber est Spitzenkandidat, c’est une grande preuve de confiance. Il jouit du soutien du grand groupe du PPE et s’est imposé au Congrès contre un autre candidat. Maintenant, je m’engage pour lui en tant que Président de la commission. Ce n’exclut pas que l’Allemagne a d’autres personnalités excellentes pour d’autres fonctions.

SZ : Vous avez dit que vous soutenez le Spitzenkandidat. Mais il a une position complètement différente de la vôtre concernant le pipeline Nord Stream. Soutiendrez-vous cette ligne en tant que membre assidu du PPE ?

AM : Non, nous avons clairement défini nos propres positions. Manfred Weber arrive à une autre solution à partir d’une perspective paneuropéenne.

SZ : Cela veut dire que vous n’avez pas de perspective paneuropéenne ?

AM : Ma perspective est allemande compatible avec une perspective européenne. Nous sommes tombés d’accord à Bruxelles sur une modification de la directive sur le gaz et avons trouvé une voie étonnante par consensus.

SZ : Manfred Weber a par ailleurs déclaré qu’il stopperait immédiatement les négociations d’adhésion avec la Turquie. Vous avez toujours refusé une rupture.

AM : les événements actuels après les élections municipales rendent l’adhésion de la Turquie encore plus improbable. Ils sont au contraire une source de préoccupation de principe concernant le cheminement de la Turquie. J’ai toujours dit que je ne voyais pas une adhésion à part entière de la Turquie. Les négociations restent également un processus ouvert. J’ai toujours parlé de relations privilégiées avec ce pays, qui est si important pour nous. Les valeurs politiques sont différentes à bien des égards et pourtant il existe des intérêts communs. Pensons à la Syrie et à la lutte contre le terrorisme islamiste. La politique étrangère est toujours faite d’un mélange de valeurs et d’intérêts, on doit trouver aussi ici le bon équilibre.

SZ : Que doit-il se passer au Royaume Uni, pour que vous puissiez encore être d’accord le 31 octobre pour une prolongation du processus de sortie de l’UE ?

AM : Nous ne devons pas en parler aujourd’hui. Pour achever la sortie de la Grande Bretagne, il devrait y avoir à Londres une majorité parlementaire pour quelque chose et pas seulement contre quelque chose.

SZ : Elle ne pourrait pas arriver avant la fin octobre.

AM : On ne peut pas le dire aujourd’hui.

SZ : Allez-vous négocier avec Theresa May ou Annegret Kramp-Karrenbauer devra-t-elle parler à Boris Johnson ?

AM : En tout état de cause, les Tories ne sont pas notre partenaire au PPE. A mon grand regret, Ils ont quitté le PPE sous David Cameron. D’ailleurs, s’il y avait quelque chose à négocier, la Commission européenne le ferait au nom des 27 Etats membres.

SZ : Après les élections, le budget de l’UE sera au centre des préoccupations. Vous vouliez que cela soit réglé depuis longtemps. Il n’en est rien. Sur quels points mettrez-vous l’accent ? Où doit-on redéployer ?

AM : Nous ne sommes pas tombés d’accord sur le cadre financier, parce que tous les Etats membres n’étaient pas convaincus que nous devions le faire avant les élections.

SZ : La France était définitivement contre…

AM : nous devons terminer ce travail maintenant. Ce sera extrêmement compliqué, d’autant plus que nous devons prendre en compte la sortie de la Grande Bretagne et en même temps nous ne savons pas à quels programmes les Britanniques pourraient encore éventuellement participer.

SZ : Et la priorité ?

AM : L’Allemagne a un double rôle : d’une part, nous sommes des contributeurs nets et allons essayer de négocier une position commune avec les autres contributeurs nets. A l’heure actuelle, le volume du budget devrait représenter de nouveau un pour cent du produit intérieur brut. En même temps, nous sommes un pays réunifié. Les nouveaux Länder (Länder de l’Est) sont toujours désavantagés au plan structurel. Nous voulons que les régions économiques les plus faibles soient bien prises en compte dans ce budget. Toute autre chose modifierait massivement la situation financière à l’intérieur des Etats. Je suis pour renforcer l’innovation et la recherche et pour faire davantage pour organisation et le contrôle des migrations et pour le développement.

SZ : la dette italienne est-elle un facteur de risque pour le budget et la stabilité de l’Euro ?

AM : Je souhaite que l’Italie trouve sa voie pour davantage de croissance. Nous sommes tous interdépendants. Nous l’avons remarqué lors de la crise de l’Euro : Personne n’agit dans la zone Euro en autarcie ou isolé. Cela s’applique aussi à l’Allemagne, si la croissance se met à ralentir chez nous.

SZ : Mot-clé Italie : Matteo Salvini voudrait amener sa Ligue au PPE et Viktor Orban aimerait bien ouvrir le PPE dans cette direction. Pouvez-vous imaginer cela ?

AM : Non.

SZ : Il n’y aura pas de coopération avec Salvini ou des groupes similaires ?

AM : Il est évident que nous avons par exemple des approches très différentes en matière de politique migratoire. C’est déjà une raison, pour laquelle le PPE ne s’ouvrira pas au parti de Monsieur Salvini. Il est certain que Manfred Weber ne sera pas dépendant des voies de ces partis lors de l’élection comme président de la commission. Qu’ils votent pour lui ou non, on ne peut pas l’influencer.

SZ : Tous les commentaires du Premier ministre hongrois et du Président du Fidesz, Viktor Orban, indiquent qu’une coopération constructive avec le PPE ne l’intéresse pas. Ne devriez-vous pas donner suite à son souhait et le prier de quitter le PPE ?

AM : Le PPE a mis en place un groupe tripartite qui après un certain délai traitera de la question du Fidesz. Pour le moment, le Fidesz est suspendu. Le PPE prendra sa décision en temps utile.

SZ : Les activités qui ont lieu dans les frontières de l’extrême droite sont orientées contre l’UE. Des sanctions pour violations sont discutées. Allez-vous engager de nouveaux mécanismes de sanctions après cette élection ?

AM : Nous utiliserons pleinement le champ d’application du traité de Lisbonne. Tout le reste nécessite des changements de traités.

SZ : Est-ce suffisant ?

AM : Nous avons des procédures régissant la violation des traités comme la procédure selon l’article 7 avec des sanctions appropriées. Pour des sanctions plus dures, nous devrions changer le traité de Lisbonne, ce qui devrait être décidé à l’unanimité. Comme les Etats membres sont les maîtres de traités, ce ne sera pas simple. Je conseille, d’utiliser les possibilités offertes dans le traité. Il est incontestable que les valeurs fondamentales de l’Union européenne doivent être respectées.

SZ : Combien l’UE supportera-t-elle de populisme jusqu’à ce qu’elle se casse ? Ce populisme anti-européen mange le système de l’intérieur.

AM : C’est en effet un moment où nous devons nous battre pour nos principes et nos valeurs fondamentales. C’est dans le cercle des chefs d’Etat et de Gouvernement que se décide jusqu’où on veut pousser le populisme ou si au bout du compte la volonté de la responsabilité commune existez. Jusque-là, nous avons toujours réussi. Chacun a la responsabilité d’agir avec soin avec une structure aussi unique que l’<union européenne. Afin de ne pas mettre l’Europe en danger, chacun doit également se mettre à la place de l’autres, doit être disposé à faire des compromis, à rester honnête et toujours faire preuve de prévenance dans les rapports mutuels.

 

Traduction Françoise Diehlmann

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