Voyage dans l'enfer des inondations, climat et covid

Souvenons-nous des pluies torrentielles dans les vallées de la Roya, de la Vésubie et de la Tinée, de l'extrême violence des inondations. Elles ont fait des victimes, dévasté des maisons, arraché des routes, détruit les lignes électriques. Bis repetita en Allemagne et Belgique, une densité de population bien plus grande. Le dérèglement climatique sévit. J'ai traversé ces régions le 14 juillet

Une fois par an, je prends exceptionnellement la voiture pour visiter mes amis dans différentes régions d'Allemagne avec comme objectif Berlin. Le reste du temps, je prends le train. Cette année, ça tombe bien, vaccinée depuis le 26 mai, pourquoi ne pas faire ce voyage ? Le 14 juillet me parait favorable pour partir, personne sur les routes en Ile de France. Depuis plusieurs jours, la météo annonce des pluies en Belgique, aux Pays-Bas, dans le Nord de l'Allemagne, rien d'inquiétant. 

Sidération

Duisbourg 14 juillet 2021, le Rhin monte dangereusement © Françoise Diehlmann Duisbourg 14 juillet 2021, le Rhin monte dangereusement © Françoise Diehlmann
Je pars donc le 14 juillet dans la matinée, afin de passer la soirée chez des amis à Dortmund. Je fais une pause sur l'autoroute près de Denain. Le ciel est bas, il fait frisquet, 16 degrés pour un 14 juillet. Puis en route vers la Belgique: Mons, Liège... Soudain de véritables trombes d'eau s'abattent sur l'autoroute. Dans ce cas, on allume très vite phares, anti-brouillards. Heureusement, je me trouve sur la file de droite, mais la voiture devant moi devient une vague silhouette que je tente de deviner, je la fixe avec la peur au ventre du carambolage, j'allume les warnings car un gros camion me suit de très près. Une voiture de pompiers tente de passer, il faut serrer sur la droite sans aucune visibilité. Soudain, mon programme radio est interrompu et une voix forte me fait sursauter annonçant que la plupart des routes nationales dans les environs sont impraticables, les messages de cette charmante dame seront fréquents et on se console d'être sur l'autoroute. Puis, o miracle, voilà l'indication d'une aire d'autoroute à 1 km. J'y reste une bonne heure, c'est là que j'apprends ce qui se passe en Allemagne: le Rhin, ses affluents et les ruisseaux sont en folie. La ville de Hagen est fortement touchée par les inondations, l'armée allemande, la Bundeswehr est mobilisée. Aix la Chapelle qui est sur mon chemin subit de grosses inondations également. Il faut bien repartir, la pluie a un peu baissé, mais il fait pratiquement nuit en plein après-midi. Je reprends la route direction Liège, puis l'Allemagne à Aix la Chapelle, tout du moins c'est ce que je croyais jusqu'à ce que le GPS fasse une mise à jour pour me mettre sur la route des..... Pays-Bas. Allons donc! Peut-être pas si bête que ça, si Aix la Chapelle est inondée. La route aux Pays-Bas est compliquée, le Limburg fait aussi partie des zones sinistrées. Les autoroutes néerlandaises sont excellentes, et pour lutter contre le dérèglement climatique, la vitesse est limitée à 100 km/h entre 6h et 19h, ce qui permet de conduire beaucoup plus sereinement. Les messages d'alerte, tantôt uniquement en néerlandais, tantôt en plusieurs langues sont fréquents. Les infos qui viennent d'Allemagne sont des plus alarmantes. Mes amis me préviennent que je ne peux pas venir chez eux à Dortmund, car les routes dans leur quartier sont inaccessibles. La situation est dangereuse. Je me réfugie donc dans un hôtel à Duisbourg. 

Quand les mesures sanitaires s'en mêlent

C'est là que je découvre les mesures sanitaires en Allemagne. La gentille dame de la réception m'informe que je dois changer de masque car les FFP2 sont obligatoires. Je savais que c'était le cas dans tous les transports mais pas dans les hôtels. Je comprends très vite pourquoi en Allemagne on voit essentiellement des masques FFP2 et c'est une bonne chose. Je dois montrer mon attestation vaccinale, pas le QR Code sur l'appli, mais la feuille complète et remplir un questionnaire, c'est pourquoi aussi le lendemain je reçois un SMS du Bundesregierung ou gouvernement fédéral "Welcome in Germany" et un lien avec toutes les informations sur le Covid. J'imagine cela en France, il y en aurait plus d'un à hurler  A BAS LA DIKTATUR. Puis je dois dire à la brave dame à quelle heure je veux prendre le petit déjeuner, car il est impossible pour des raisons sanitaires que les gens déjeunent tous en même temps. Je sors dans la ville, histoire de manger quelque chose, le Rhin n'est pas loin, la photo ici est inquiétante et donne l'impression que le Rhin va engloutir la ville. Rien de rassurant. Mais les restaurants sont ouverts voire pleins: soit on montre l'attestation vaccinale, soit le test antigénique ou bien on vous envoie derrière le restaurant pour se faire tester. C'est ce qu'on appelle en Allemagne "kostenlose Bürgertests" ou tests citoyens gratuits. 

Le 15 juillet, je quitte la région pour me rendre directement à Berlin, la circulation est très difficile sur l'autoroute jusqu'à Hanovre, pratiquement la seule qui n'est pas impactée par les inondations.

Les Allemands sous le choc

Mais le soir du 14 juillet, les Allemands commencent à découvrir les dégâts. Aujourd'hui 20 juillet, on ne connaît pas encore totalement l'ampleur de la catastrophe qui touche principalement deux Länder allemands: La Rhénanie du Nord-Westphalie et le Rhénanie du Nord Palatinat, en gros toute la Rhénanie, la région du Limburg aux Pays-Bas et l'Est de la Belgique. 

Rien qu'en Allemagne, on compte aujourd'hui au moins 160 personnes décédées. Mais il reste de nombreux disparus. Les gens cherchent leurs proches et amis. La solidarité citoyenne s'organise à travers tout le pays pour venir en aide aux sinistrés qui n'ont plus rien. Les infrastructures d'eau, de gaz et d'électricité sont détruites, de nombreuses routes et des autoroutes sont impraticables, un nombre impressionnant de rues ont été arrachés par la violence des coulées de boue, les trains à partir de la Rhénanie du Nord-Westphalie vers la Belgique ou Berlin sont interrompus. Des gares sont devenues inutilisables comme celle de Hagen.

Aider en bottes de caoutchouc sans donner l'impression d'être en campagne électorale

Crue de l'Elbe 2002, le chancelier Gerhard Schröder en bottes et ciré Crue de l'Elbe 2002, le chancelier Gerhard Schröder en bottes et ciré
Oui mais voilà, au plan politique ces inondations ont lieu en pleine campagne pour les élections législatives du 26 septembre. Cette catastrophe n'est pas sans rappeler la crue de l'Elbe où le chancelier Gerhard Schröder, en pleine campagne pour sa réélection, avait chaussé ses bottes en caoutchouc et enfilé son ciré pour rendre visite aux sinistrés. Tout le monde dit que c'était le moment fort de sa campagne qui lui a permis de gagner les élections, beaucoup cependant semblent oublier que son engagement contre la guerre d'Irak en a sans doute été la raison ou les deux combinés. 

Armin Laschet (à gauche) avec les sinistrés Armin Laschet (à gauche) avec les sinistrés
Armin Laschet se trouve au premier plan en sa qualité de ministre-président de la Rhénanie du Nord-Westphalie car c'est, dans le cadre d'un Etat fédéral comme l'Allemagne, au ministre-président du Land que revient la gestion de crise. Mais en plus, Armin Laschet est le candidat de la CDU à la chancellerie. Ces inondations et la façon dont il gère la crise risquent de dépasser les frontières de la Rhénanie du Nord-Westphalie. Certes il a réagi rapidement à la catastrophe. Dès le 15 au matin, il s'est rendu dans la zone impactée sans être accompagné de la presse, a écouté les sinistrés, s'est entretenu avec les secouristes, tout ceci en crapahutant dans l'eau avec des bottes en caoutchouc.

#LaschetLacht (Laschet rit) #LaschetLacht (Laschet rit)
Mais il y a des images qui font mal: Alors que le Président de la République, Frank-Walter Steinmeier, qui s'est rendu très vite sur les lieux, s'exprime pour rendre hommage aux morts, aux sinistrés, Armin Laschet est filmé entrain de rire en arrière-plan avec d'autres personnes. Evidemment les réseaux sociaux s'en emparent, un hashtag émerge, on connaît la suite, le contraste entre le Président de la République et le ministre-président, candidat à la chancellerie est dévastateur pour ce dernier. Mais ses prises de position ou volte-face font également grincer des dents: S'il s'occupe dans un premier temps de la gestion de crise et de l'aide financière, il refuse de s'engager sur une ligne politique visant à lutter sur le long terme contre les causes de cette catastrophe. Il s'offre même un remarquable double volte-face: Il soulignait il y a deux ans "qu'un problème météorologique n'est pas toujours un problème climatique" et s'étonnait que "la question climatique soit devenue soudainement un problème mondial", ce qui fait qu'on ne lui connaît sûrement pas un rôle de pionnier quant à la politique climatique. Le 15 juillet, Laschet prend une toute nouvelle direction. Il déclare que l'augmentation des catastrophes météorologiques est lié au dérèglement climatique, "cela signifie que nous devons accélérer le tempo des mesures en faveur de la protection du climat". Lorsqu'il lui est demandé le même soir à la télévision à quoi pourrait ressembler l'accélération du tempo, il répond: "Vous ne changez pas de politique parce qu'on assiste à un jour comme celui-ci". Un changement à 360 degrés. Plus de vitesse, mais on préfère qu'il n'y ait pas de changement. Cette position est typique de la stratégie d'Armin Laschet, ne pas trop agir et préférer le statu quo. Mais quand la nature se lance avec une telle force dans la campagne, il lui sera sans doute difficile de maintenir la stratégie du moins de changement possible.  

Olaf Scholz sur les lieux de la catastrophe en Rhénanie-Palatinat Olaf Scholz sur les lieux de la catastrophe en Rhénanie-Palatinat
Olaf Scholz, Vice-chancelier, ministre des finances et candidat à la chancellerie pour le SPD et Annalena Baerbock candidate des Grünen à la chancellerie se sont rendus également sur les lieux de la catastrophe, mais de façon moins tonitruante qu'Armin Laschet. Olaf Scholz en qualité de ministre des finances est venu annoncer une aide immédiate de 400 millions d'€ du gouvernement fédéral pour la Rhénanie du Nord-Westphalie et la Rhénanie-Palatinat. Ce seront les deux Länder qui répartiront cette aide financière, car ils sont au plus près des populations? Mais si l'on se réfère à la catastrophe de 2002, tous savent qu'une aide de 300 millions ne sera pas suffisante. Aussi, Olaf Scholz devrait proposer un programme d'urgence pour la reconstruction d'un milliard, mais on parle déjà de dégâts pouvant s'élever à 2 milliard d'euros. Il considère que cette catastrophe est liée au dérèglement climatique et a appelé à redoubler d'efforts pour la protection du climat. 

Annalena Baerbock en Rhénanie-Palatinat Annalena Baerbock en Rhénanie-Palatinat
La candidate des Grünen à la chancellerie, Annalena Baerbock s'est déplacée le 15 juillet en Rhénanie Palatinat et Rhénanie du Nord-Westphalie sans caméra, refusant toute instrumentalisation. Elle a déclaré: "Les discussions avec les sinistrés prennent aux tripes. Beaucoup d'endroits n'ont pas encore pu être atteints par les secours et donc beaucoup de gens sont coupés du monde. En même temps, il y a une incroyable solidarité pour aider, pour accueillir des sinistrés, les soutenir. Cette situation catastrophique appelle un triple effort national face à ce désastre : 1. La priorité absolue est l'aide d'urgence, pour sauver les gens confrontées à des situations dangereuses et soutenir ceux qui ont tout perdu. 2. Prévention des risques et mesures d'adaptation au changement climatique. Nous devons mieux protéger nos zones d'habitation et nos infrastructures contre les conditions climatiques extrêmes. 3. La lutte contre le changement climatique, c'est maintenant. Il faut se préparer à la lutte contre le changement climatique dans tous les domaines et prendre des mesures efficaces de lutte contre le changement climatique avec un programme d'urgence de lutte contre le changement climatique". 

La chancelière Angela Merkel avec la ministre-président de Rhénanie-Palatinat, Maly Dreyer (SPD) La chancelière Angela Merkel avec la ministre-président de Rhénanie-Palatinat, Maly Dreyer (SPD)
La chancelière Angela Merkel, dès son retour des Etats-Unis, s'est rendue en Rhénanie-Palatinat et le lendemain en Rhénanie du Nord-Westphalie a déclaré: "C'est une situation surréaliste et fantomatique, je dirais presque que la langue allemande a du mal à trouver les mots pour décrire la dévastation qui a été causée". Et d'ajouter: "L'addition de tous les événements auxquels nous assistons en Allemagne et la force avec laquelle ils se produisent, tout cela laisse penser que cela a un lien avec le changement climatique, nous devons être plus rapides dans la lutte contre le changement climatique". 

Faillite monumentale du système d'alerte

Quatre jours avant les inondations, l'EFAS, le système européen d'alerte pour les inondations a alerté les gouvernement belge et allemand sur les gros risques crues de la Meuse et du Rhin. Mais la chaîne d'alerte a été rompue, car si le gouvernement allemand a été prévenu, les gens, eux, ne l'ont pas été. L'EFAS par le d'une faillite monumentale du système d'alerte allemand. Par ailleurs, les sirènes municipales, dont le nombre a été réduit, sont défaillantes. Des critiques se sont fait entendre du côté de l'AfD, de die Linke et des Libéraux du FDP. Le ministre de l'économie (CDU) a déclaré : "Quand l'aide immédiate aura été apportée, nous devrons nous poser la question: Y a t-il des choses qui n'ont pas bien fonctionné, y en a t-il d'autres qui ont été défaillantes? Ensuite nous devrons apporter des corrections". 

La lutte contre le Covid et l'urgence climatique

Les sinistrés décrivent en une phrase la réalité: "les inondations nous ont tout pris, sauf ce satané virus". Qu'on le veuille ou non, la lutte contre le Covid et l'urgence climatique sont les deux priorités absolues. Les inondations conduisent à une très grande proximité entre les équipes de secours et le grand nombre de volontaires présents pour aider. Si les équipes de secours sont vaccinées, ce n'est pas le cas de toute la population. Par ailleurs, les cas de covid peuvent se développer rapidement dans les hébergements d'urgence. Des actions de vaccination sont mises en place par les autorités qui en même temps sont inquiètes par la destruction d'infrastructures médicales dues aux inondations. 

L'urgence climatique est de nouveau en haut de l'affiche. Le gouvernement fédéral dirigé par la coalition CDU-SPD est critiqué pour ses insuffisances dans ce domaine. Aussi, la question se pose si le candidat de la CDU à la chancellerie, Armin Laschet, est vraiment à la hauteur des enjeux. Si les Allemands placent au premier plan l'urgence climatique, ils se tourneront vers l'original, à savoir les Grünen. A eux, donc à Annalena Baerbock, de présenter le grand projet qui soit à la hauteur de ce que l'Allemagne a besoin après ses inondations dans le cadre de la lutte pour la protection du climat. 

Mais cette question de l'urgence climatique ne concerne pas seulement l'Allemagne, les Etats européens ne sont pas à la hauteur des enjeux. Les propositions de la Commission européenne constituent certes un progrès, mais restent insuffisantes. 

Face au Covid et à l'urgence climatique, les citoyens européens sortiront vraiment "la tête de l'eau", si leurs dirigeants sont à même de prendre ces deux questions à bras-le-corps. L'heure est à l'écologie, plus que jamais ! 

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