Je viens de passer une semaine au festival du film de Berlin. Il ne s'est pas passé une journée sans qu'on me dise, parce que je suis Française: "C'est vrai que Marine Le Pen peut arriver au pouvoir en France? C'est terrible!" ou "Moi qui adore la France, et Le Pen gagne la présidentielle, ce n'est pas possible, je ne reconnais plus ce pays que j'aime tant" ou "Le Pen va être élue chez vous et c'est la fin de l'UE et là on est mal" ou "il paraît que Le Pen va être élue en France, tu vas faire quoi ensuite, tu restes en France?" (Bonne question!) ou "Le FN est aux portes du pouvoir de la Grande Nation, les Français devraient faire preuve de moins d'arrogance vis à vis de nous" Etc.. Etc.. Un twitt du correspondant du journal Le Monde à Berlin montre qu'il vit la même chose (@ThomasWieder 19 février: Dans l'avion Munich/Berlin, comme chaque jour la même question quand on voit que je suis Français: "Le Pen, c'est vraiment possible?").

Le FN inquiète beaucoup en Europe, mais tout particulièrement en Allemagne. Tout rassemblement d'extrême droite entraîne des manifestations de protestation contrairement à la France, où Marine Le Pen peut faire ses rassemblements sans crainte relayés par les grandes chaines infos, qui lui offrent un boulevard. Parti démocratique, entend-on? Mais lorsque dans son meeting de Lyon, elle fait une transgression violente et dangereuse en plaçant d'un coté les patriotes pour qui tout doit être fait et de l'autre les mondialistes qui doivent être expulsés, mettant sur le même plan banquiers et djihadistes, personne ne s'émeut pratiquement. Le seul candidat qui lutte activement contre le FN, se déplace sur ses terres, c'est Emmanuel Macron, et il a raison, alors que les autres candidats de la gauche traditionnelle devraient être mobilisés. On peut s'étonner - ou pas - qu'un autre candidat à la présidentielle, Benoît Hamon, que cela soit lors de son discours d'investiture ou de son passage ce dimanche au Grand Jury LCI-RTL, parle peu ou pas du FN.  

Pendant ce temps là, Martin Schulz, Président du SPD et candidat de son parti à la chancellerie en vue des élections législatives de septembre 2017 tient un discours comme ce fut le cas ce matin, où il continue de faire une campagne forte sur les valeurs, contre l'AfD, le parti d'extrême droite allemand, mais aussi contre le Front National. Parce qu'il fustige le FN et Marine Le Pen, il reçoit une véritable ovation.

"L'Europe des Nations et des Libertés", présidé par Marine Le Pen, s'est réuni à Coblence en Allemagne le 21 janvier dernier à la veille des élections françaises, néerlandaises et allemandes. Que cette démonstration de force ait effrayé les Allemands, c'est clair, mais ils ont surtout été choqués par les propos de Marine Le Pen, dont beaucoup ont découvert le vrai visage. Ce rassemblement a provoqué des manifestations contre l'extrême droite cinq fois plus puissantes que d'habitude à l'appel des syndicats, des partis, des églises, de multiples associations pour dénoncer ce rassemblement et plaider pour "la diversité à Coblence". Parmi les personnalités allemandes qui ont fait le déplacement: le vice-chancelier Sigmar Gabriel, encore à l'époque Président du SPD.  

C'est peu de temps après que Sigmar Gabriel a annoncé qu'il ne briguerait pas l'investiture suprême et ne resterait pas président du SPD.  Le renouvellement du côté social-démocrate avec le pro-européen Martin Schulz a créé une forte dynamique dans le pays qui était tombé dans une certaine léthargie après 12 ans d'années Merkel et une grande coalition qui bloque plus qu'elle anime, vu que l'opposition parlementaire est très peu existante: 16% ensemble écolos + die Linke. Le rassemblement de Coblence a créé un électrochoc, du style "réveillez-vous"! Tout ceci combiné fait que le parti d'extrême droite allemand a stagné à 12% pour descendre récemment à 9% dans les sondages. 

Notre pays dirigé par la gauche, qui contrairement à ses traditions d'accueil ne s'est pas ouvert sur le monde, n'a pas pratiqué le "Refugees Welcome" de la chancelière allemande. Il en a accueilli quelques milliers seulement. Et comme l'a dit Emmanuel Macron: "Angela Merkel nous a rendu notre dignité". La chancelière aujourd'hui, en manque de vision, présidente d'un parti conservateur, la CDU, décide d'expulser 80 000 demandeurs d'asile. Election oblige sans doute! Mais ce n'est pas le cas de Martin Schulz. Le serrage de vis de la chancelière vis à vis des réfugiés ne l'aide pas, au contraire, puisque le SPD de Martin Schulz est dans les sondages devant la CDU d'Angela Merkel. L'effet Schulz continue, le SPD remet en avant ses moyens d'adhésion: 3 000 adhérents en quelques jours la semaine dernière, il comptait 432 796 adhérents au 31 décembre 2016. Contrairement au PS français, ce n'est pas un parti d'élus, mais un parti de militants. Aussi, après l'effet Martin Schulz, c'est au parti lui-même de se mettre en marche, pour confirmer cette dynamique et aller vers la victoire. 

Vous allez me dire que les situations en France et en Allemagne ne sont pas les mêmes. Certes! Mais par contre, il ne doit pas y avoir de différence dans la lutte contre l'extrême droite. Elle doit être la priorité partout. L'extrême-droite est en Allemagne l'ennemi principal. La gauche traditionnelle française ne doit pas se tromper d'ennemi: ce n'est pas Emmanuel Macron, l'ennemi, mais le Front national. Donc des passerelles avec le mouvement En Marche (200 000 adhérents) doivent se faire immédiatement. Il s'agit de rassembler tous les progressistes contre le Front National. 

Que la gauche traditionnelle française pénètre enfin dans la cour des grands, qu'elle en finisse avec un petit périmètre d'un hypothétique rassemblement, qu'elle cesse de se croire en position hégémonique, alors qu'elle ne l'est plus, ce temps là est révolu. 

Je n'ai pas envie de me réveiller le 8 mai 2017, date anniversaire de la victoire contre le nazisme, avec Marine Le Pen à la tête d'un parti fasciste qu'est le FN, Présidente de la République Française. 

 

 

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