Et si le couple franco-allemand était entrain de voler en éclats

Les médias français martèlent à longueur de journée que la chancelière allemande, Angela Merkel, a disparu de la scène européenne car empêtrée dans les problèmes de politique intérieure. Est-ce vraiment le cas? Pas si sûr.

Emmanuel Macron chef de l'Europe. Pourquoi pas? Personne ne remet en cause l'engagement du Président de la République pour que la France retrouve sur la scène européenne la place qu'elle avait perdue sous les présidences Sarkozy et Hollande, en proposant, dans un contexte européen et mondial très compliqué où les forces réactionnaires ont le vent en poupe, une réforme profonde de l'UE. Mais les choses sont-elles si simples? Est-ce que cela signifie que les autres pays ne font rien et que la chancelière allemande, Angela Merkel, a disparu de la scène européenne car empêtrée dans les problèmes intérieurs de l'Allemagne, comme l'affirment nos médias? Les choses semblent bien différentes.

Allons voir où en est la soi-disant passivité allemande? 

Emmanuel Macron a reçu ce lundi Vladimir Poutine et recevra dans la semaine Boris Johnson. Quel est le calendrier européen d'Angela Merkel? Est-il si vide que ça? 

Mercredi dernier, la chancelière allemande recevait le Président lituanien et peu de temps avant, la Première ministre danoise.  Ce lundi elle se trouvait en Hongrie où elle commémorait avec Orban le 30eme anniversaire de l'ouverture de la frontière entre la Hongrie et l'Autriche permettant à 600 Allemands de l'est de passer à l'Ouest. Mercredi prochain, elle recevra la présidente slovaque. Au début de la semaine prochaine, elle participera en Islande à la réunion du conseil nordique où elle rencontrera plusieurs de ses homologues des "petits" Etats nordiques de l'UE.
Emploi du temps européen bien chargé pour Angela Merkel. Mais pourquoi s'occupe-t-elle si activement des "petits" Etats de l'UE? Ce n'est pas un hasard. 

Bientôt va commencer le prochain round de discussions sur les réformes de l'UE. La Chancelière est consciente, tout comme la diplomatie allemande, qu'un accord franco-allemand ne suffira pas pour avoir une majorité, le contrecoup étant la formation amplifiée d'alliances régionales des "petits" pays de l'UE. 

Deux grands débats ont lieu depuis deux ans au sein de l'UE: celui sur la question des migrations où les pays du groupe Visegrad - Pologne, république tchèque, Hongrie, Slovaquie - ont créé une sorte d'alliance de défense contre la décision de l'UE portant sur la répartition des migrants; celui sur le développement de la zone euro contre lequel s'est formée une fronde des pays de la Hanse autour de la mer du Nord et de la mer Baltique sur  la question de la zone euro.  

Alors que les médias regardent vers un accord franco-allemand, Julian Rappold et Jana Puglierin montrent, de par leurs recherches et expertises portant entre autres sur l'intégration européenne et la politique européenne de l'Allemagne, qu'il existe depuis un certain temps une autre dynamique au sein de l'UE: plus l'Allemagne est prête à un compromis en direction de la France, plus les positions qui visent à freiner cette tentative se durcissent et ce, du côté du groupe des pays de la Hanse notamment les Pays Bas et la Finlande. D'ailleurs Macron l'a ressenti au moment de l'échec de ses plans ambitieux pour un grand budget de la zone euro. 

Mais l'UE va se trouver face à d'autres décisions. L'après Brexit: la mission du Gouvernement allemand sera de maintenir la cohésion des 27, les petits pays auront un grand rôle à jouer. c'est pourquoi la chancelière Angela Merkel, le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas et la nouvelle Présidente de la commission Ursula von der Leyen s'occupent intensivement des partenaires difficiles comme la Pologne et la Hongrie. 

Il est probable qu'il y aura toujours plus de différences au sein de l'UE. Ca veut dire que seulement une partie des pays de l'UE voudront avancer ensemble dans certains domaines. D'où la nécessité de les gagner un par un que ce soit pour la réforme de la zone euro ou la politique de répartition migratoire. Pour Steffen Seibert, porte parole du gouvernement Merkel, "on ne peut négliger aucun Etat membre, on ne peut pas se permettre de se passer de l'avis et de l'expérience de l'ensemble des 27". 

Aujourd'hui la crise de la gouvernance de l'UE se déplace de plus en plus vers le Conseil européen contrairement au passé, de sorte que les Etats de l'UE recherchent davantage de relations bilatérales, précisément aussi avec l'Allemagne. 

Pour le gouvernement allemand, il y a un autre point important: Si on veut obtenir quelque chose, il faut une large alliance des États de l'UE. L'Allemagne se projette donc vers la présidence de l'UE qu'elle aura à partir du 1er juillet 2020 pour un semestre. Il est donc important de  parvenir à une atmosphère positive au sein de l'UE, pour que chacun puisse imposer ce qu'il veut, un accord avec  Macron ne sert pas à grand chose, peut-on entendre dans les milieux diplomatiques.  C'est pourquoi l'Allemagne prépare sa présidence sous la forme d'un trio, à savoir avec les deux autres pays qui après elle présideront l'UE : deux "petits" pays mais pas des moindres: le Portugal et la Slovénie.

Qu'on ne vienne pas dire qu'Angela Merkel ne s'occupe pas de l'UE. Elle est bel et bien à la manœuvre

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