L'horloge tourne inexorablement. Désormais, à moins d'un rapprochement miraculeux ces prochains jours du Fonds monétaire international et des autorités européennes, on s'achemine vers un défaut grec à la fin du mois, ce qui signifierait une sortie de la Grèce de l'Euro. Certains s'en réjouissent. Ils devraient plutôt s'en inquiéter. D'où cette tribune que j'ai co-signée avec Christophe ROSSIGNOL, membre du Comité des Régions d'Europe

Une erreur de diagnostic

Pour le comprendre, un petit rappel est nécessaire. La cause du problème grec est connue depuis longtemps mais n'a jamais été acceptée par la BCE, le FMI et l'Union Européenne: on s'est simplement trompé de diagnostic. La Grèce souffrait d'un problème de solvabilité (son business model était déficitaire, avec un fisc inopérant). Or, l'UE et le FMI ont agi comme s'il s'agissait d'un problème de liquidités (comme si la Grèce ne trouvait plus à se financer dans le marché). Les Grecs étaient incapables de dégager des marges suffisantes pour assumer leurs dettes, et on leur a prêté davantage ! Parallèlement, on a voulu qu'ils dégagent en cinq ans, alors que toute la zone euro était en crise, des surplus primaires faramineux, ce qui a eu pour effet de sabrer brutalement dans les dépenses publiques et de remonter l'impôt à des niveaux qui ont asphyxié une économie grecque déjà moribonde. Résultat : En dépit d'une austérité brutale (la masse des pensions est passée de 33 milliards en 2010 à 22 milliards d'euros en 2014, le chômage des jeunes atteint 55%), le ratio dette/PIB n'a pas baissé et évolue toujours aux alentours de 175% du PIB.

Ce qui a changé, en revanche, c'est que d'énormes capacités productives ont été détruites. Le PIB du pays s'est contracté de 25% depuis 2008 et la croissance ne redémarre pas. Cette année, la BCE table sur 0,5%. Pire : l'avenir est déjà fortement hypothéqué. Le système bancaire ayant implosé, les investisseurs ont déserté l'économie du pays, qui continuera donc de perdre des capacités dans le futur. La potion administrée à la Grèce lui a sans doute fait perdre 10 à 20 ans. On comprend ce qu'il y a de futile et d'aberrant de pinailler aujourd'hui sur la possibilité de dégager un surplus primaire (un surplus hors charges d'intérêt) cette année de 1% plutôt que 0,75%. Mieux : on exige de la Grèce que ses finances publiques dégagent un surplus primaire de 2,5% en 2017 et 3,5% en 2018. Le seul pays qui ait réussi un tel exploit depuis la Seconde Guerre mondiale est ... la Belgique. Mais la Belgique a pu réaliser cette performance avec une économie en bonne santé et dans un environnement économique mondial porteur...

Une seule solution : restructurer

Le problème étant posé, quelles sont les solutions ? Le gouvernement grec pourrait plier et accepter de nouvelles mesures d'austérité. Mais on l'a vu plus haut, abaisser encore les pensions de 10% pour trouver 2 milliards d'euros supplémentaire ne résout rien à moyen terme : réduire le pouvoir d'achat des pensionnés abaisse la demande intérieure, appauvrit encore un peu plus le pays, constitue un suicide politique pour le gouvernement d'Alexis Tsipras et au final, ne sert à rien : le ratio dette-PIB ne bougera pas. Ce qui n'exclut pas la nécessité de mesures de rationalisation des dépenses comme la baisse du budget militaire, la taxation des grosses fortunes et l'amélioration de la lutte contre la fraude fiscale 

Il n'y a qu'une solution : restructurer la dette. La restructuration peut prendre plusieurs formes : soit un "haircut" sur la dette ou un échange des titres existants pour des titres plus longs assortis de taux plus bas. Soit une sortie totale de la zone euro, qui ferait que les créanciers soient remboursés en drachmes plutôt qu'en euros. Soit une sortie partielle de la zone euro : la Grèce créerait une monnaie pour ses échanges intérieurs et conserverait l'euro pour rembourser sa dette. Cette dernière solution, cependant, ne résout pas en soi le problème de la dette publique et aggraverait sensiblement la situation de l'économie.

Reste la pire des hypothèses : un défaut "bête et brutal" qui s'accompagnerait d'une sortie chaotique de la Grèce de la zone euro serait terrible pour le pays qui se retrouverait en dehors de l'Eurosystème, dont les banques seraient vidées de leurs dépôts, qui subirait une forte hausse des prix des produits importés, et ne bénéficierait pas des avantages d'une dévaluation. La Grèce n'a pas de grandes industries exportatrices.

Ce qu'il faut faire, c'est comme pour l'Allemagne dans les années cinquante, il est nécessaire d'organiser une Conférence internationale pour la restructuration de la dette et pour réduire de 50% la dette grecque. Ceci doit s'accompagner d'un plan d'investissement européen et d'un plan de stabilisation de l'économie et des finances grecques réalisé par le Gouvernement grec. C'est par cette voie de la restructuration de la dette et seulement ainsi qu'Alexis Tsipras pourra faire comprendre au peuple grec quels efforts devront être faits.

Faire sortir la Grèce de l'euro, le pari des docteurs Folamour 

Au vu de tous ces éléments, à quel jeu jouent donc les créanciers de la Grèce ? On a l'impression que beaucoup de politiques européens estiment que c'était une erreur d'avoir fait entrer le pays dans la zone euro et le poussent finalement vers la sortie. C'est d'ailleurs ce que certains pays souhaitent car si la Grèce devait sortir de la zone euro, l'événement serait positif d'après eux parce qu'il donnerait un signal fort aux pays qui auraient la tentation d'assouplir leurs réformes.

Toutefois, il y a cinq dangers qu'ils veulent ignorer :

- Le premier, c'est d'oublier pourquoi on avait fait entrer la Grèce malgré ses pauvres résultats économiques. C'était pour solidifier une jeune démocratie qui gardait encore en mémoire les stigmates du régime des colonels. Rejeter la Grèce aujourd'hui en dehors de la zone euro pourrait la précipiter dans les bras du parti néo-nazi « Aube Dorée ». Ceciaurait donc un impact symbolique et politique déplorable et renforcerait les mouvements anti-européens et d' extrême droite.

- Le deuxième, est que la sortie de la Grèce signifierait un échec politique terrible pour l'entièreté de la zone euro. Elle ouvrirait la possibilité d'autres sorties futures et par conséquent démontrerait qu'on peut détricoter l'Europe. C'est la raison pour laquelle le problème est politique.

- Le troisième est que si la zone euro se montre incapable de résoudre un problème qui ne pèse que 2,5% de son PIB, elle sera d'autant plus impuissante à trouver une solution si d'aventure, un poids lourd comme l'Italie (au hasard) éprouvait de graves problèmes financiers. Cette absence de volonté politique de créer une zone unitaire et de mettre en œuvre les moyens et la gouvernance nécessaires est d'ailleurs très mal perçue par les marchés, qui ne se réjouissent pas du tout de la possibilité d'un Grexit. 

- Sans compter qu'un Grexit, et c'est le dernier danger, ferait très mal financièrement à tous les Européens. Les États-membres de la zone euros sont exposés au risque grec à hauteur de 270 milliards d'euros environ : 200 milliards d'euros proviennent des prêts et des garanties qu'ils ont octroyés à la Grèce, directement ou via le MES (le fonds de secours européen). Au moins 40 milliards supplémentaires sont constitués par la dette que la Banque de Grèce a concédé à l'égard des autres banques centrales de l'Eurosystème. Cette dette est simplement le reflet que les banques grecques perdent de plus en plus de sources de financement. A cela s'ajoutent encore une trentaine de milliards d'euros d'obligations grecques que la BCE détient en portefeuille. Bref, c'est une question à 270 milliards d'euros (dont grosso modo 60 milliards rien que pour la France) qui doit être résolue avant la fin du mois. Et c'est aussi pour cela qu'un Grexit paraît terriblement dangereux.

- Enfin, il faut prendre en compte la dimension géopolitique internationale,  à l'heure ou la politique expansionniste de la Russie met en danger la paix, le risque de laisser la Grèce se placer sous la coupe de Vladimir Poutine et de devenir "une sorte  de cheval de Troie pour les Russes" est avéré et constitue un danger majeur. 

L'union européenne est donc en danger. L'europhobie ne grandit pas seulement en Grèce, mais également dans de nombreux États membres et les mouvements populistes et fascistes progressent dangereusement.

Les responsables politiques européens doivent, face aux FMI à la logique purement comptable, prendre en compte non seulement les équilibres  budgétaires et financiers les objectifs  sociaux, et négocier avec nos amis Grecs une sortie de crise pérenne.

Pour cela, l'UE a besoin d'un grand plan d'investissements et de relance économique et surtout d'un grand plan en vue d'une plus grande égalité sociale, pour que les différences entre les riches et les pauvres diminuent. C'est ainsi que les peuples suivront, que le peuple grec suivra. Si cette pseudo austérité qui d'ailleurs ne marche pas se poursuit, les peuples ne suivront pas, surtout pas le peuple grec.

 

Christophe ROSSIGNOL

Conseiller régional EELV du Centre et membre du Comité des Régions d'Europe

 

Françoise DIEHLMANN

Conseillère régionale EELV d'Ile de France

 

 

 

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