Allemagne: fin du modèle de grande coalition

Certains politiques en France rêvent d'une grande coalition à l'Allemande où gauche et droite gouverneraient ensemble, comme si cela allait régler tous les problèmes. Seulement la grande coalition en Outre-Rhin n'a jamais été le grand rêve des Allemands et les derniers bouleversements et récentes élections signent sans doute la fin de la grande coalition, ce qui en réjouit plus d'un en Allemagne.

La Loi Fondamentale

Nos systèmes politiques sont totalement différents, déjà parce que l'Allemagne est un pays fédéral et décentralisé, que la loi fondamentale allemande, contrairement à la constitution française de 1958 qui est née d'un putsch, est profondément marquée par la volonté de tirer les leçons de l'échec de la république de Weimar et de s'opposer au nazisme, et elle offre une protection particulière aux libertés fondamentales. 

J'insiste là-dessus car cette Loi fondamentale, de par son nom, était transitoire en 1949 et devait devenir une constitution après la réunification allemande de 1990. Une constitution aurait sans doute modifié fortement la Loi Fondamentale, ce que les Allemands ne voulaient pas, car ils en sont fiers, elle est leur socle démocratique et leur rempart contre les dangers qui, par exemple, émergent en ce moment dans leur pays et en Europe.

L'AfD s'incruste

Le danger : l'AfD, Alternative für Deutschland ou Alternative pour l'Allemagne – Ce parti d'extrême droite, tout d'abord anti-européen pour devenir en plus anti-islam, crée un vrai tremblement de terre en Allemagne en bousculant le paysage politique, elle vient s'incruster lors d'élections de Länder devant l'un des deux grands partis, le Parti social-démocrate, SPD ou la CDU, l'Union Chrétienne démocrate d'Angela Merkel. 

Ce fut le cas aux élections du Bade Wurtemberg, land le plus riche d'Allemagne avec l'un des taux de chômage les plus bas, dirigé par les écologistes, où le SPD a été relégué à la 4e place derrière l’AfD, la CDU et les écologistes. Ce fut le cas aux élections de Saxe-Anhalt, Land de l'Est de l'Allemagne où l'AfD a été propulsée à la 2e place reléguant en n°3 die Linke, très implanté à l'Est, et en 4e, le SPD. Ce fut le cas également aux élections dans le Mecklembourg-Poméranie occidentale, Est de l'Allemagne, fief d'Angela Merkel, où l'AfD s'est retrouvée en 2e position derrière le SPD, repoussant la CDU en 3e et die Linke en 4e position. Aux élections de Berlin du 18 septembre dernier, l'AfD n'est pas parvenue à dépasser ces partis, mais son score de 14,1% crée un séisme dans la capitale. Les écologistes semblent être les moins touchés par la tourmente, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne le sont pas. 

Le recul des deux grands partis, le SPD et la CDU

Ces bouleversements dans le paysage politique ont un point commun: le recul important des deux grands partis traditionnels allemands, le SPD et la CDU, qui ont toujours été traditionnellement pendant des décennies à 30 ou 40%, 25% au pire. La CDU d'Angela Merkel était à plus de 40% aux dernières élections législatives, le SPD, plombé par les réformes impopulaires du gouvernement Schröder ne parvient plus depuis à dépasser les 25% au plan national. Les pertes lors de ces dernières élections de Land pour le SPD et la CDU sont considérables : il perd jusqu'à 10,9% en Saxe Anhalt, 10,4% dans le Bade Wurtemberg, 6,7% à Berlin, la CDU chute de très peu en Saxe Anhalt, mais considérablement dans le Bade Wurtemberg (-12%) et à Berlin (-5,7%). Si die Linke perd 5,2% dans le Mecklembourg et 7,4% en Saxe Anhalt, elle augmente de 4% à Berlin, les écologistes, quant à eux augmentent de plus de 6% dans le Bade Wurtemberg, devenant le premier parti, perdent très peu à Berlin et sont très peu implantés dans les 2 autres Länder de l'Est avec 5,2% en Saxe Anhalt et en dessous de la barre des 5% dans le Mecklembourg.

Les transferts vers l'AfD viennent le moins des écologistes, avant tout des abstentionnistes, l'abstention ayant considérablement baissé, jusqu'à 10% dans le Mecklembourg par exemple, mais ils proviennent également des deux grands partis: SPD, CDU et de façon variable de die Linke en fonction du Land. 

Le "Wir schaffen das"! d'Angela Merkel, Oui ! mais à condition d'y mettre du concret

Mon objectif ici n'est pas de revenir sur les causes. Mais quand même! Les sondages indiquent avant tout la question des réfugiés et de la sécurité comme cause de la montée fulgurante de l'AfD. Or, ce n'est pas le "wir schaffen das" (nous y arriverons!) d'Angela Merkel qui est critiqué, Au contraire! l'histoire de l'Allemagne, celle de la RDA et du mur, d'où vient Angela Merkel ont fait que  "le refugees welcome" des Allemands après le «wir schaffen das » de Merkel a débouché sur un véritable 'élan de générosité. Ce qui est critiqué par tous les partis et aussi par les gens, c'est le fait que le "wir schaffen das" est resté une coquille vide. Rien de concret. Quels dispositifs? etc.. L'AfD a surfé sur cela en jouant sur les peurs et en ajoutant que les terroristes se cachaient parmi les réfugiés. Mais dans le même temps Dany Cohn-Bendit a raison de dire qu'Angela Merkel ne s'est pas excusée sur la crise des réfugiés, comme on peut l'entendre dans les medias français, et qu'elle a eu raison. Ella a déclaré que si elle pouvait remonter le temps, elle le ferait. Et les medias français se sont précipités sur cette phrase, pour dire qu'elle remettait en cause l'accueil des réfugiés. Angela Merkel a mis le doigt là où ça fait mal, à savoir que l'Allemagne n'est pas la championne du monde d 'intégration et que le fait que la population a changé, a été sous-estimé. C'est une critique et une remise en cause dure, car son parti, la CDU, pendant des années a refusé que l'Allemagne soit un pays d'immigration. 

L'Allemagne, alors qu'elle allait très mal en 1992 avec un chômage très élevé après la réunification a absorbé en peu de temps le même nombre de réfugiés venant de l'ex-Union soviétique, ce qui, à l'époque, n'a pas déstabilisé le paysage politique, mais il y a eu de graves attaques contre les foyers de migrants, d'où qu'ils viennent. 

La Grande Coalition fait pschitt

Aujourd'hui, les élections législatives approchent à grands pas, elles auront lieu en septembre prochain. Le SPD, parti junior de gouvernement, est coincé dans la grande constitution, incapable de s'émanciper et suivant au plan européen la politique d'austérité de Merkel / Schäuble vis à vis de la Grèce.

Le sentiment de blocage, l''érosion des deux grands partis qui s'accélère montre que l'Allemagne est arrivée au bout de ce modèle. L'election berlinoise du 18 septembre a sonné le glas: le SPD a décidé en 2011 de diriger la capitale avec la CDU, ce qui a mis les Berlinois dans une colère froide, car il y avait une majorité de gauche. Le désastre aujourd'hui est que le 1er parti, le SPD, ne fait que 21,6%. Un score aussi bas pour le SPD qui a gagné l'élection. Du jamais vu. La CDU, l'autre grand parti est relégué à moins de 18%. Du jamais vu ! Ensemble ils n'atteignent pas les 40%, alors que lors de dernières élections, et même avant, les deux partis ont toujours eu ensemble la majorité absolue et ce, largement.  D'ailleurs si certains chez nous en France rêvent de gouvernement national gauche-droite, pour paraît-il unir le fameux peuple, les Allemands n'ont jamais vu d'un bon oeil une grande coalition. C'est le passage obligé quand on ne peut pas faire autrement. Une Grande coalition n’a jamais fait naître de grands projets qui auraient pu faire rêver, car les deux grands partis se regardent, se surveillent, tout semble bloqué, les contre pouvoirs sont inexistants. Un exemple: la grande coalition actuelle, SPD et CDU  au Bundestag fait 67%. Les deux partis d'opposition font à eux deux  un petit 17%, c'est à dire 8,6% pour die Linke et 8,4% pour les Gruenen. Les partis restants n’ayant pas atteint la barre des 5% ne sont pas représentés. Plus l'opposition est faible au Parlement, moins elle a de droit. Donc ce déséquilibre des pouvoirs est un danger pour la démocratie, les partis d'opposition en étaient au début du mandat à quémander des droits supplémentaires.  Cette grosse machine qu’est la grande coalition se lasse elle-même et lasse les gens, elle pousse les électeurs vers l'abstention, puis les abstentionnistes dans les bras d'un parti populiste d'extrême droite quand celui ci émerge. 

Mais contrairement à notre drame des régionales, les Allemands s'en sortent grâce au système proportionnel, inventant toute sorte de formes de coalition pour contourner l'extrême droite ou tout simplement pour innover, des coalitions à 3 par exemple, qui se forment après un vrai accord de coalition, le temps qu'il faut est pris pour y arriver. Ce n'est pas un accord en 2 jours sur un coin de table.

SPD-GRUENEN-LINKE, beaucoup en rêvent.

Prenons l'exemple de coalitions où il y a les écologistes.  Dans le Bade Wurtemberg, ils conduisent la coalition avec la CDU comme 2e parti. En Thuringe, ils sont dans une coalition à 3: avec le SPD conduite par die Linke. En Saxe Anhalt, ils sont en coalition avec le SPD et la CDU. Et si tout marche bien, les écologistes seront à Berlin dans une coalition SPD-GRUENEN-LINKE. De telles alliances aussi différentes seraient considérées comme une véritable traîtrise en France. L'alliance des écologistes avec la CDU dans le Bade Wurtemberg ne s'est pas faite de gaieté de coeur, car les Gruenen dirigeaient le Land avec le SPD dans le mandat précédent.  Ils auraient bien continué avec le SPD, mais ce dernier a perdu tellement de voix que la seule alliance possible était avec la CDU. Et puis le fédéralisme favorise des alliances différentes.  Les accords de coalition sont un socle. Chaque Land a sa constitution et les partis évoluent en conformité avec chacune d'entre elles. Donc cela ne pose aucun problème.  Par contre, le fait que le SPD ait toujours refusé de diriger l'Allemagne à l'échelon national avec die Linke en raison du passé RDA de ce parti,  l'a contraint à chercher d'autres alliances voire à aller dans l'opposition. Ce fut le cas en 2005, où il y avait une majorité de gauche au Parlement, mais le refus de Gerhard Schroeder de s'allier avec die Linke, a renvoyé le SPD dans l'opposition et a amené Angela Merkel au pouvoir. Depuis, elle y est et elle y reste. En 2013, il y avait une majorité de gauche -certes faible - mais le SPD n'en a pas voulu et il est devenu le parti junior d'une grande coalition avec la CDU d'Angela Merkel. C'est pourquoi aujourd'hui une coalition SPD-GRUENEN-LINKE est considérée comme innovante et donc très attendue, même si certains rêvent d’une coalition CDU-Verts, prenant comme modèle la coalition du Bade Würtemberg, sauf que dans ce Land il s’agit d’une coalition Verts_CDU, ce sot les écologistes qui dirigent et pas l’inverse.

Gregor Gysi  la figure incontournable de die Linke a décidé  de candidater de nouveau au Bundestag pour forger cette coalition. C’est son objectif principal. Que fera le SPD si l'occasion se présente ?  Beaucoup attendent un signal de sa part. Mais récemment le Vice-chancelier et Président du SPD, Sigmar Gabriel, a préféré faire une énorme pression sur son parti pour qu'il se prononce en faveur du traité CETA, alors que la veille des centaines de milliers de personnes étaient dans la rue pour manifester contre, avec en tête comme partis politiques: les Gruenen et die Linke et que les sociaux-démocrates autrichiens se sont prononcés à 90% contre le CETA.

La tension monte avec le SPD. Aïe ! Le rapport de force est nécessaire pour avancer, surtout que die Linke et les écologistes veulent gouverner et non pas s’enfermer dans une opposition frontale dangereuse que nous connaissons trop chez nous. 

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